L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843
Part 3
Les grands végétaux sont, avec l'arbre à pain et le cocotier, le mûrier à papier, le dragonnier, le _pandanus_ et le _sandal_, dont le bois odorant, recherché en Chine et dans l'Inde, donne lieu à un commerce assez étendu, Malheureusement cet arbre précieux, exploité sans méthode et sans soins, commence à devenir très rare dans les îles Hawaii comme dans les autres îles de la Polynésie.
Avant l'arrivée des Européens les naturels ne connaissaient d'autres quadrupèdes que le cochon, le chien et le rat; ils possèdent de plus maintenant le cheval, la vache, la brebis, la chèvre, le chat et le lapin. Les côtes des îles Hawaii sont très poissonneuses; on y trouve l'huître perlière qui fournit des perles d'une grande beauté.
Les habitants des îles Hawaii sont excellents marins. Leurs vaisseaux font le commerce de la Chine, de la Californie, du Chili et des Iles de la Polynésie; mais dans les navigations lointaines, les équipages seulement des navires sont Hawaiiens, le capitaine est Américain ou Européen.--La marine royale se compose de plusieurs bâtiments de guerre (frégates, bricks et goélettes).
L'instruction publique est très répandue aux îles Hawaii. Les missionnaires protestants et catholiques y ont de nombreuses écoles; tous les enfants sont forcés d'y aller. Il y a dans ces îles plusieurs imprimeries, qui y ont déjà mis en circulation plus de 250,000 petits volumes destinés à l'instruction du peuple. Le premier ouvrage en langue hawaiienne a été imprime en 1822. On y publie aussi des livres en anglais pour l'instruction des classes élevées. Nous avons sous les yeux une _Histoire des îles Hawaii_ imprimée en anglais à Honoloulou,--Il y existe plusieurs journaux en anglais et en hawaiien, _la Gazette des îles Sandwich, le Spectateur hawaiien_, etc.--_Le Lama hawaiien_, en langue des îles Hawaii, est une sorte de _Magasin pittoresque_ orné de gravures sur bois exécutées par des artistes hawaiiens, et vraiment aussi bonnes que celles qu'on gravait en France il y a quarante ans; le tirage seul laisse encore beaucoup à désirer. Nous avons vu aussi un _Traité du dessin linéaire_ avec des planches gravées au trait meilleures que la plupart de celles qui se font aujourd'hui en France pour de pareils ouvrages. Une dernière remarque fera apprécier l'intelligence des dessinateurs hawaiiens, ou de ceux qui les ont dirigés. _Le Lama hawaiien_ offre les figures d'un grand nombre de quadrupèdes de l'ancien monde, et le dessinateur a eu soin, bien que ces figures soient disséminées dans l'ouvrage, de représenter ces quadrupèdes suivant une échelle proportionnelle, dont l'éléphant est le degré supérieur et le rat le degré inférieur. Les enfants hawaiiens peuvent donc connaître mieux que les enfants européens la grandeur relative des animaux.
Les missionnaires américains, disait, en 1842, M. John Adams, dans un discours adressé au Congrès des États-Unis; ces missionnaires, désarmés de tout pouvoir séculier, ont réussi, en un quart de siècle, par la seule influence de la charité chrétienne, à élever les habitants des îles Sandwich du plus bas point de l'échelle de l'idolâtrie aux sentiments divins de l'Évangile; ils les ont réunis sous un gouvernement pondéré, et sont parvenus à les plier au joug salutaire de la civilisation, à l'aide d'un langage fixé par l'écriture et d'une constitution qui, assurant les droits des personnes, de la propriété et de l'intelligence, renferme tous les éléments de la justice et du pouvoir.»
La langue des Hawaiiens est douce et harmonieuse comme le ramage des oiseaux, C'est une langue où les consonnes ne vont presque qu'en nombre égal aux voyelles, car bien que dans le système grammatical adopté par les missionnaires cinq voyelles: _a, e, i, o, u_ (ou), et douze consonnes: _b, d, h, k, l, m, n, p, r, t, v, w_ soient employées à expliquer tous les sons, plusieurs de ces consonnes se suppléant à volonté par d'autres, pourraient être supprimées sans inconvénient; ce sont: _b, d, r, t, v._ L'alphabet hawaiien ne se composerait plus alors que de douze lettres, cinq voyelles et sept consonnes.
Le gouvernement _constitutionnel_ des îles Hawaii, tel que les conseils de missionnaires américains l'ont fait établir, se compose d'un roi, d'une Chambre des Nobles (ariis) et d'une Chambre du Peuple.
La Chambres des Nobles, dont M. Timoteo Haalilio fait partie, se compose de trente membres. Par une bizarrerie dont il n'y a pas d'autre exemple dans les États régis par une constitution, la Chambre du Peuple est moins nombreuse que celle des Nobles: elle ne se compose encore que de sept membres.
Le pouvoir du roi Kamehameha III est loin d'être absolu. Ce roi, le premier qui ait accepté la foi prêchée par les missionnaires américains, a été placé sous la surveillance et le contrôle de deux femmes, ses tantes Kahahumanu et Kinau, chargées de contenir ses passions et de l'affermir dans la foi qu'il a embrassée, et à laquelle elles sont entièrement dévouées. Ces deux vieilles princesses ont eu longtemps plus d'autorité réelle que le roi. Ce sont elles que, dans une lettre adressée, en 1839, au consul américain, pour disculper les missionnaires protestants des persécutions contre les catholiques, ce sont elles que le roi Kamehameha a accusées de ces persécutions. L'une de ces princesses est morte depuis cette époque.
Kamehameha III est dans la force de l'âge; il a trente ans environ. Son regard est vif, son sourire agréable, son visage expressif; il est d'une stature moyenne et d'une intelligence développée, d'un caractère franc et ouvert, d'un esprit porté à la gaîté. On nous affirme qu'au fond du coeur, il a beaucoup de penchant pour les Français.
M. Timoteo Haalilio, le premier des envoyés chargés de solliciter auprès du roi des Français la reconnaissance de l'indépendance des îles Hawaii, est, comme nous l'avons dit, membre de la Chambre des Nobles et secrétaire privé du roi Kamehameha, dont il est l'ami d'enfance. Sa taille est élevée, son teint clair, sa chevelure douce et lisse; ses membres bien faits et développés annoncent une grande vigueur; il a un sourire gracieux, des yeux vifs et doux, une physionomie expressive comme celle de son roi; son coeur est excellent, son instruction étendue, son esprit intelligent; il parle l'anglais facilement et purement. Il nous a dit qu'il admirait beaucoup Paris et qu'il aimait le caractère joyeux des Français.
M. William» Richards, citoyen des États-Unis d'Amérique, et le second des envoyés du roi des îles Hawaii, est âgé de cinquante ans environ. C'est un ancien missionnaire méthodiste qui a renoncé depuis douze ans à l'exercice de l'apostolat et qui est devenu l'interprète de Kamehameha III, sur l'esprit duquel il a beaucoup d'influence. Sa taille est élevée, ses traits nobles et doux offrent un ensemble gracieux; il a beaucoup de finesse dans l'esprit et de prudence dans le caractère. Son nom qui, dans les îles Hawaii, se rattache à des entreprises utiles, à des institutions philanthropiques ne se trouve mêlé à aucun des actes de violence ou de fanatisme dont malheureusement ces îles ont été quelquefois le théâtre.
Depuis leur arrivée à Paris, MM. Haalilio et Richards ont été admis, comme membres correspondants, dans la _Société orientale_, dont le roi Kamehameha est membre honoraire. Ils ont trouvé accueil et appui dans cette Société fondée pour défendre en Orient les intérêts français ainsi que le catholicisme qui leur est si intimement uni, et que doit recommander à tous son but national et désintéressé.
L'indépendance des îles Hawaii, déjà reconnue par les États-Unis d'Amérique et par l'Angleterre, ne tentera pas sans doute à l'être promptement aussi par la France. Déjà trois traités d'amitié et de paix perpétuelle entre les Français et les Hawaiiens ont été, en 1837 et 1839, signés par MM. les capitaines Dupetit-Thouars et Laplace (aujourd'hui contre-amiraux). Un de ces traités déclare libre, dans les îles Hawaii l'exercice du culte catholique, et supprime ainsi tout prétexte à de nouvelles persécutions. Les deux autres accordent aux Français, dans les îles Hawaii et aux Hawaiiens en France, les mêmes droits que la nation la plus favorisée.--Ce sont là d'heureux précédents.
La Cour du Grand-Duc.
NOUVELLE.
(Suite et fin.--Voir pag. 213 et 250.)
Le lendemain matin, le prince Léopold eut son grand lever, auquel assistèrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.
Dès qu'il fut habillé, il reçut les dames avec une grâce parfaite.
Dames et seigneurs s'étaient revêtus de leurs plus beaux costumes de théâtre; le grand-duc se montra très satisfait de leur tenue et de leurs manières. Après les premiers compliments, on passa à la distribution générale des titres et des emplois.
Le jeune-premier, Florival, fut nommé aide-de-camp du grand-duc, colonel de hussards et comte ne Reinsberg.
Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.
Similor, le valet de comédie,--grand écuyer et baron de Kockembourg.
Anselme, deuxième rôle et grande utilité,--gentilhomme ordinaire et chevalier de Grillemsell.
Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement à l'emploi de maître de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la cour, avec le titre de chevalier d'Arpégaz.
Mademoiselle Délia, première chanteuse, fut créée comtesse de Rosenthal, intéressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge héréditaire de première dame d'honneur de la future grande-duchesse.
Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nommée veuve d'un général, et baronne d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingénue, devint mademoiselle de Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche héritière.
Enfin, la duègne, madame Pastourelle, fut intitulée Grande maréchale du palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.
Chacun des nouveaux dignitaires reçut un nombre de décorations proportionné à son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons; l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa poitrine de colonel.
Les rôles étant distribués et appris, on fit une répétition qui marcha parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scène, et donner quelques indications relatives au cérémonial.
Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le soir même, Les moments étaient précieux.
En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience à l'ambassadeur de Biberick.
Le baron Pépinster fut introduit dans la salle du Trône; il avait demandé la permission de présenter sa femme en même temps que ses lettres de créances; on lui avait accordé cette faveur.
A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore avec le décorum, eurent beaucoup de peine à conserver leur gravité. Le baron était un homme de cinquante ans, démesurément grand, curieusement maigre, abondamment poudré, portant bravement la culotte et le bas de soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se balançait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie, de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de corbin. Il était difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on le voyait pour la première fois. Une profusion de broderies étincelait sur son habit vert-pomme. Sa poitrine étant trop étroite pour contenir ses décorations en ligne horizontale, il les avait placées verticalement sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu'à sa ceinture. Rien ne manquait à cette caricature vivante, qui se dandinait agréablement, le tricorne sous le bras et l'épée au côté.
Mais en revanche, l'épouse de ce singulier personnage, madame la baronne Pépinster, était une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde, à la mine éveillée, à la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le nez retroussé, le sourire émaillé de perles; les fraîches couleurs de la rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prêtait au ridicule. Pour venir à la cour, la petite baronne avait revêtu ses plus riches atours; elle était pavoisée de rubans, couverte de pierreries et de plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'élevait à peine jusqu'à l'épaule de son sublime mari.
L'entrée du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers, superbes, et marchant à pas comptés, produisit un effet que la description ne saurait rendre. Un sévère coup d'oeil de Balthazard, placé à la droite du grand-duc, arrêta le rire qui allait éclater de toutes parts. Les comédiens se rappelèrent qu'ils étaient gens de cour, et que leur visage devait rester impassible.
Tout entier à son rôle de premier ministre, qu'il prenait au sérieux, Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pénétration naturelle lui montra le défaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le baron, vieux et laid, devait être jaloux de sa femme, jeune et vive.
Il ne se trempait pas. Pépinster était jaloux comme un chat-tigre. Marié depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas osé laisser sa femme seule à Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose, et il l'avait amenée avec lui à Carlestadt, dans cette orgueilleuse pensée qu'en sa présence le danger disparaîtrait.
Après avoir échangé avec l'ambassadeur quelques paroles de haute politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entraîna dans une embrasure de croisée, et lui donna de secrètes instructions. Le brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Pépinster. L'ambassadrice répondit gracieusement à son salut, et l'accueillit avec distinction; elle avait déjà remarqué la taille élégante et la figure avantageuse du beau colonel; elle fut bientôt charmée de son esprit et de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus, il possédait une foule de mots séduisants et de tirades sentimentales empruntés à son répertoire. Il parla moitié d'inspiration, moitié de mémoire, et il fut favorablement écouté.
La conversation s'était engagée en français, et pour cause.
--Tel est l'usage à ma cour, avait dit le grand-duc à l'ambassadeur; la langue française est seule admise dans en palais; c'est une règle que j'ai eu quelque peine à introduire, et, pour en venir à bout, il m'a fallu décréter qu'une forte amende serait payée pour chaque mot allemand prononcé par une des personnes attachées à mon service. Aussi, ces messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de sa langue maternelle.
Balthazard, qui avait longtemps exercé ses fonctions de directeur en Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.
Cependant le baron Pépinster était plongé dans la plus vive inquiétude. Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp, l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui déroulait tout son système à propos du fameux traité de commerce. Pris à ce piège, le malheureux diplomate se démenait de la façon la plus grotesque; ses traits bouleversés exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement convulsif agitait ses jambes grêles; il faisait de vains efforts pour abréger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lâchait pas sa proie.
Wilfrid, transformé en premier maître d'hôtel, vint annoncer que son altesse était servie. L'ambassadeur et sa femme avaient été invités à dîner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut placé à côté de la baronne, et le baron à l'autre bout de la table. Le supplice se prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort à madame Pépinster. Le diplomate ne mangea pas.
Il y avait une autre personne à qui la conduite de Florival donnait de l'ombrage; c'était mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal. Après le dîner, Balthazard, à qui rien n'échappait, la prit à part et lui dit:--Vous voyez bien que c'est un rôle qu'il joue dans la pièce que nous représentons depuis ce matin. Seriez-vous troublée s'il faisait en scène une déclaration d'amour à une de vos camarades? Ici, c'est la même chose; tout cela n'est qu'un jeu de théâtre; le rideau baissé, il vous reviendra.»
Un courrier annonça que les augustes voyageurs étaient au dernier relais, à une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller à leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.
Il étaient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante soeur arrivèrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle, où toute la cour était réunie sur leur passage, et ils se retirèrent dans leurs appartements.
«Allons! dit le grand-duc à son premier ministre, la partie est engagée maintenant; que le ciel nous soit en aide!
--Ayez confiance! répondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront parfaitement bien, et sans éveiller le moindre soupçon. Nous tenons déjà le baron Pépinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intérêts de son maître. Vos affaires sont en bon chemin.»
A leur réveil, le prince et la princesse furent salués par une aubade que leur donna la musique militaire. Le temps était superbe; le grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il était bien aise de montrer à ses hôtes ce qu'il avait de mieux dans ses états: une campagne délicieuse, des sites pittoresques qui faisaient l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir étant acceptée, les dames montèrent en voiture et les hommes à cheval. Le but de la promenade était le vieux château de Fuderzell, magnifiques ruines du moyen-âge. Lorsque la brillante caravane fut arrivée à une petite distance du château, qu'on apercevait au sommet d'une colline boisée, la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du chemin à pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras; le prince donna le sien à mademoiselle la comtesse Délia de Rosenthal, et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de Bichelizkops s'empara du baron Pépinster, pendant que la sémillante baronne acceptait Florival pour cavalier.
Tout était pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et rapide. L'infortuné baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues jambes et se tenir près de sa légère moitié; mais la duègne, chargée d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant à son ardeur et le forçait à former avec elle l'arrière-garde. Par respect pour la grande maréchale, le baron n'osait ni se révolter ni se plaindre.
Dans les ruines du vieux château, l'illustre société trouva une table servie avec abondance et délicatesse. C'était une agréable surprise, et le grand-duc eut tout l'honneur d'une idée qui lui avait été fournie par son premier ministre.
La journée se passa tout entière à parcourir la belle forêt de Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs furent parfaits, les dames déployèrent la plus grande amabilité, et le prince Maximilien félicita sincèrement le grand-duc d'avoir une cour composée de personnes aussi distinguées et aussi accomplies. La baronne Pépinster, dans un moment d'enthousiasme, déclara que la cour de Biberick était bien moins agréable que celle de Noeristhein; elle ne pouvait rien dire de plus contraire à la mission de son mari. En entendant ces désastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber en défaillance.
Pleine de goût et d'élégance, la princesse Edwige avait une prédilection marquée pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui semblait ravissant; elle parlait admirablement bien français, et elle approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait décrété cette langue obligatoire à sa cour. Du reste, ce n'était pas là une chose extraordinaire; on parle français dans toutes les cours du Nord. Seulement la princesse trouva très originale la défense de prononcer le moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la société, mais elle y perdit ses peines.
Au retour de la promenade, les princes et la cour se réunirent dans les petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les premiers frais de la soirée; puis le surintendant de la musique s'étant placé au piano, mademoiselle Délia chanta un grand air de l'opéra nouveau. Ce fut un véritable triomphe. Le prince Maximilien avait été très attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les grâces et l'esprit de la jeune comédienne avaient ébauché une séduction que le charme pénétrant d'une belle voix devait achever. Passionné pour la musique, le prince était dans le ravissement; les accents de Délia lui allaient à l'âme. Quand elle eut achevé son premier morceau, il lui en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo avec;'aide-de-camp ténor Florival de Reinsberg, et puis, sur de nouvelles instances, un trio d'opéra-comique auquel prit part le grand écuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.
Nos artistes étaient là sur leur véritable terrain; leur triomphe fut complet. Malgré sa réserve, le prince Maximilien daigna manifester son émotion, et la baronne Pépinster, toujours imprudente dans ses propos, déclara qu'avec une pareille voix de ténor, un aide-de-camp était fait pour arriver à tout.
Vous jugez quelle figure fit le baron!
Le jour suivant, le grand-duc offrit à ses hôtes le plaisir de la chasse. Le soir, on dansa, il avait été question d'inviter les familles les plus considérables de la bourgeoisie pour peupler les salons du palais, mais le prince et la princesse avaient demandé de rester en petit comité.
--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la première chanteuse, la dugazon et l'ingénue, c'est autant qu'il en faut pour former une contredanse.
Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le valet, le comique, la grande utilité et l'aide-de-camp du prince Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'était pas insensible aux attraits de la Dugazon.
Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc; mais j'ai été obligé de la diminuer de moitié il y a trois jours.
--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.
--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Léopold, qu'une douzaine de courtisans, comblés de mes bontés, avaient osé tramer un complot contre moi, au bénéfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Dès que j'ai eu découvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.
--C'est très bien! de l'énergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et l'on disait pourtant que vous étiez d'un caractère faible! Comme on nous trompe! comme on nous calomnie!»
Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance à Balthazard.