L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843

Part 2

Chapter 23,646 wordsPublic domain

En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on, dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre: _Filles, Lorettes et Courtisanes_, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours. M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M. Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton; il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus, des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre, remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre: _Etrusque_, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié cordiale; mais _l'Illustration_ réclame sa part et y reviendra.

Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils? demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du Cirque-Olympique.--Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!

Mouvements religieux.--Le schisme d'Écosse.--Le docteur Pusey.

On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour, les faits n'ont point démenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux. Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue, sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves. La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression; aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même, il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée, le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir nos lecteurs.

L'ÉGLISE D'ÉCOSSE; SA SÉPARATION DE L'ÉTAT.

On se rappelle la part active de l'Église d'Écosse dans les troubles qui ont amené la première chute de la famille des Stuarts en 1640. Organisée républicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle s'établit indépendante de l'autorité séculière, et se maintient sur en opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avènement de Guillaume d'Orange sur le trône d'Angleterre, l'Écosse en reconnaissant la souveraineté du prince d'Orange, stipula expressément l'existence de son Église comme Église nationale et depuis cette époque tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trône prêtent le serment de maintenir l'église presbytérienne dans tous ses droits, privilèges et immunités.

En vertu de cette stipulation formelle, l'Église était indépendante du pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux congrégations. Cependant, peu à peu, le pouvoir temporel gagna du terrain, et une loi de la reine Anne rendit à l'État et aux propriétaires le droit de présenter les ministres aux charges vacantes. L'Église subit cette réaction; elle conservait néanmoins de nombreuses garanties. Le ministre présenté par l'État ou par un propriétaires était soumis à un examen et à une enquête touchant son instruction et ses moeurs, et n'était admis qu'après cette épreuve. Jusqu'à ces dernières années ce patronage fut exercé assez paisiblement. Mais l'Église presbytérienne n'avait point renoncé à l'espoir de ressaisir son ancienne suprématie exclusive.

En 1831 l'assemblée générale des ministres de l'Église presbytérienne qui se réunit chaque année, et dont les membres sont élus par tous les pasteurs, passa un acte connu sous le nom de _veto act_, en vertu duquel les presbytères, ou cours inférieures ecclésiastiques, devaient, avant de prononcer sur la capacité d'un ministre présenté par un patron, le soumettre à l'élection de tous les chefs de famille de la paroisse. Le _veto_ de ce jury était absolu. C'était comme on Voit, mettre le droit de patronage de l'État et des propriétaires à la merci de l'élection populaire. Les tribunaux civils de l'Écosse refusèrent de reconnaître la légalité de cette résolution. La question fut portée devant le tribunal suprême, et la Chambre des Lords, qui se prononça pour les cours civiles contre les cours ecclésiastiques. Les pasteurs nommés par les patrons et confirmés par la Chambre des Lords, furent à leur tour suspendus de leurs fonctions par l'assemblée générale de l'Église, et ce fut ainsi que s'établit la lutte.

On espérait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la suprématie de la juridiction ecclesiastique déclara que, si la Chambre des Lords maintenait comme une loi générale la décision qu'elle avait portée dans ce conflit à l'avantage de la juridiction civile, il se séparerait de l'État, renoncerait à tous ses bénéfices et demanderait au zèle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait plus accepter des patrons. Tel était l'état des choses au moment de l'ouverture de l'assemblée générale de l'Église d'Écosse.

Le jeudi 18 mai 1843, l'assemblée générale se rend suivant l'usage à Edinburg, dans l'église de Saint-André. Le marquis de Bute, comme lord commissaire de la reine, assiste à la réunion. Aussitôt après la prière, le docteur Weksg qui était le _modérateur_ en fonctions, au lieu de continuer régulièrement la séance, donna lecture d'une protestation portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la législation sur les droits et la constitution de l'Église, il ne pouvait considérer l'assemblée comme légitimement constituée, et engageait tous les membres de l'assemblée, qui étaient disposés à maintenir intacte la confession de foi de l'Église d'Écosse, à former immédiatement une assemblée séparée, pour délibérer, selon les règles de l'Église de leurs pères sur les affaires de la maison du Christ.

Après avoir déposé sa protestation, il sortit de l'église: suivi par le célèbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemblée qui adhéraient à la protestation, au nombre de cent soixante-neuf. À la porte de l'église, ils furent rejoints par environ trois cents ministre qui n'étaient pas membres de l'assemblée, mais qui avaient signé la protestation, et ils traversèrent, quatre de front et se tenant par le bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs délibérations, au milieu du peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la séance par une prière, et on procéda à l'élection d'un modérateur. Le docteur Welsh prit alors la parole et dit: «Que tous les yeux de l'assemblée, de toute l'Église, de tout le royaume, étaient fixés sur un homme dont le nom seul était un panégyrique.» L'assemblée tout entière l'interrompit en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongés. Le docteur Chalmers ainsi élu _modérateur_ par acclamation, comme dans les premiers temps de l'Église, adressa à l'assemblée une courte exhortation, et l'assemblée s'ajourna au lendemain.

Si un homme était digne, en effet, d'être mis à la tête de cette scission, et capable par son autorité, ses talents, son noble caractère, sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'était assurément le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins incontestée. Pendant un grand nombre d'années il a officié à Kelmery. C'est là que sa réputation d'orateur a commencé, elle s'est répandue dans tout le royaume, et sa place a été bientôt marquée à Edinburg Sur les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire entendre à Londres, et quoique son accent écossais soit d'un effet peu agréable pour un auditoire anglais, il a produit une très grande impression sur des assemblées très nombreuses. Il a écrit plusieurs ouvrages très estimés. Il habite un élégant «cottage» dans l'île de Burnt, près d'Edinburg.

C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'Église presbytérienne, la fille de Know et l'héritière légitime de Calvin quoiqu'il advienne, et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion différente, de l'Église presbytérienne, il est impossible de refuser sa sincère admiration à cet acte d'hommes élevés par le rang et les honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui se dépouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour se confier à la foi de leurs frères.

L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait défaut. Cette scission a excité dans l'Écosse entière un intérêt profond qui ne fait que s'accroître; la foule se presse dans les églises presbytériennes libres; l'enceinte de la réunion de l'assemblée ne peut suffire à l'affluence des fidèles, et des prédicateurs prêchent au peuple en plein air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'Église libre. Les familles les plus considérables et les plus vénérées d'Écosse s'honorent de s'inscrire en tête des listes. Huit jours après la scission, les souscriptions dépassaient cinq millions de francs, et plus de la moitié des ministres de l'Église d'Écosse avaient adhéré à la protestation.

Le cabinet a annoncé dans le Parlement qu'il allait présenter un projet de loi destiné à opérer une réconciliation. Il est douteux que les deux partis se fassent assez de concessions réciproques pour arriver à ce résultat. Cependant les chefs des _protestants_ déclarent qu'ils sont prêts à faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu légèrement, en se séparant, repousser le principe de l'union de l'Église et de l'État. Le docteur Chalmers a énergiquement protesté contre cette interprétation de leur conduite, qui supposerait qu'ils désirent mettre l'Église nationale d'Écosse dans la même condition que les sectes dissidentes, et le discours qu'il a prononcé au moment de son installation aux fonctions de modérateur, a laissé entendre que les protestants ne se refuseraient pas à un accommodement raisonnable et qui pût se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il possible d'arrêter ce mouvement essentiellement démocratique? On peut en douter.

Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a professé, dans la chaire de la cathédrale de Christ Church à Oxford, des principes qui ont paru au vice-chancelier d'Oxford entachés de papisme. En conséquence, la prédication vient d'être interdite au docteur Pusey pendant deux ans; mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut contraire à la doctrine de l'Église anglicane. Il se déclare prêt à se justifier dans une discussion publique, si l'on veut spécifier les propositions de son sermon que l'on a jugées à tort répréhensibles. Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le silence. On craint, probablement avec raison, que la publicité ne tourne à l'avantage de cette hérésie naissante; on veut étouffer dans le silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vénération qu'il leur a inspirée tient du fanatisme. Une foule d'étudiants et d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais rapporte que les dames se pressent à leurs croisées pour chercher à l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est dehors.

Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en dissentiment avec ses supérieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'à la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus parler, il écrira, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à présent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque idée de sa personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus anciennes d'Angleterre; elle s'était illustrée même avant la conquête romaine. Elle est en possession, depuis le règne de Canut le Grand, du manoir de Pusey, près Farringdon, dans le Berkshire. Le propriétaire actuel de ce manoir siège à la Chambre des Communes.

En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publié un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui était, au point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y défendait énergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes Écritures sont les seules sources certaines d'autorité que doivent reconnaître les chrétiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent considérablement modifiées.

Le savoir profond et incontesté du docteur Pusey n'est pas écrit sur sa physionomie, l'étude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une dévotion exaltée, l'ont pâli, amaigri et voûté. On le croirait arrivé à la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'âge mûr. A le voir marcher dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixés sur la terre, le menton appuyé sur la poitrine, éthique, chancelant, on ne peut s'empêcher d'être pris de tristesse et de pitié; mais une fois monté dans la chaire, il relève la tête, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent, l'enthousiasme donne à sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement et une chaleur qui se communique à son auditoire. Il a les qualités les plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit, l'éloquence et l'austérité des moeurs. Il est probable que l'Europe entendra parler de lui.

Iles Hawaii (Sandwich.)

DÉPUTATION AU ROI DES FRANÇAIS.

Les journaux ont publié une protestation des deux envoyés du roi des îles Sandwich (Hawaii) contre la prétendue prise de possession de ces îles au nom de l'Angleterre; _l'Illustration_ offre aujourd'hui à ses lecteurs les portraits de ces deux envoyés et une vue de Honoloulou.

Elle y joint quelques détails dus à l'obligeance de M. Abel Hugo, qui, par ses fréquentes et journalières relations avec MM. Haalilio et Richards, est mieux à portée qu'aucun autre de bien connaître ce qui a trait à l'état moderne des Iles Hawaii.

L'archipel des îles _Hawaii_ auquel l'illustre navigateur qui y trouva une mort si cruelle a donné le nom de _Sandwich_, a été découvert en 1542 par Gaëtano. Ce capitaine espagnol, croyant que cet archipel formait deux groupes, les nomma _islas de los Reyes_ et _islas de los Jardines_ (Iles des Rois et îles des Jardins). On les oublia pendant plus de deux siècles; Cook les reconnut de nouveau en janvier 1778; mais pressé par le dessein d'aller visiter la côte nord-ouest de l'Amérique, il ne s'y arrêta que quatre jours il y revint au mois de janvier 1779, et son séjour y avait duré près d'un mois lorsque au moment de son départ les naturels, à la suite d'une rixe survenue avec ses matelots, enlevèrent une chaloupe. Alors, pour se la faire restituer» Cook descendit à terre avec quelques soldats dans le but de s'emparer du roi Taraï-Opou et des principaux chefs qu'il destinait à servir d'otages jusque la restitution. En emmenant ses prisonniers vers le rivage, la petite troupe anglaise fut attaquée par les Hawaiiens, et Cook tomba mort, frappé simultanément d'un coup de poignard (_pahoa_) dans le dos et d'un coup de lance dans le ventre. Ses soldats furent en partie massacrés; quatre hommes seulement plus ou moins blessés parvinrent à regagner les navires. Le cadavre de Cook devint la pâture des chefs et des prêtres hawaiiens; ses ossements seuls et quelques lambeaux de sa chair furent rendus aux Anglais lorsque la paix fui rétablie.

L'archipel hawaiien s'étend du 19° au 23° de latitude nord, et du 157° au 159° de longitude ouest. Il est situé au milieu de l'Océan Pacifique, à peu près à une égale distance de l'Amérique et de l'Asie. Il se compose de onze îles dont la plus grande est Hawaii (_l'Ovichee_ Cook); puis viennent, suivant l'ordre de leur étendue, _Mawit Sahou, Marokai, Raxai_ et _Kahoulawe_; les autres ne méritent aucune mention.

Hawaii, plus grande à elle seule que toutes les autres îles réunies, a 83 milles de long sur 66 milles de large; elle renferme un volcan en activité, _Kirau-Ea_, et une montagne en forme de pic, _Mouna-Roa_, qui n'a pas moins de 1,838 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle se divise en sept districts; _Hamahoona, Hiro, Pouna, Kaou, Kona, Ouaimea_ et _Kohala_; elle n'est pas peuplée autant que son étendue pourrait le faire supposer: on n'y compte que 30,000 habitants.

La population totale des îles hawaiiennes est évaluée, par les missionnaires protestants, à 110,000 habitants, parmi lesquels se trouvaient, à la fin de 1842, plus de 10,000 catholiques tous dévoués à la France.

Des lois sévères, qui ont parfois servi de prétexte aux persécutions contre les catholiques, défendent toute manifestation de l'ancienne idolâtrie. Le reste de la population pratique donc le culte protestant; elle a été convertie par les missionnaires méthodistes américains qui, en vingt-deux ans, sont parvenus à civiliser les Iles Hawaii.

Mawi, où réside M. William Richards, a pour port principal Lahaina.

Mais après Hawaii, l'Ile la plus importante en richesse et en population est Oahou, dont la ville principale est Honoloulou, Oahou est la résidence habituelle du roi Kamehameha III. C'est là que résident aussi les consuls français, anglais et américains. Honoloulou, ville aujourd'hui assez régulièrement tracée, est défendue par un fort armé de 32 canons; on y trouve un des palais du roi, une église catholique et plusieurs temples protestants.

Le nom d'_îles des Jardins_, donné à l'archipel des Iles Hawaii lors de la première découverte, indique assez quelle y est la richesse de la végétation. Les plantes usuelles indigènes sont l'_arum esculentum_, la patate douce, la canne à sucre, l'arbre à pain, le cocotier, le bananier, le fraisier et le framboisier. Outre les plantes potagères d'Europe (telles que choux, carottes, oignons, betteraves, etc.), les Européens y ont introduit le palmier de Guatémala, l'indigotier, le caféier, les pastèques, les concombres, les papayers, les citronniers, les orangers et la vigne qui ont parfaitement prospéré.