L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843
Part 5
_Chimie appliquée._--Depuis longtemps M. Biot poursuit ses travaux si remarquables sur la polarisation circulaire et sur l'application des propriétés optiques à l'analyse chimique des mélanges liquides ou solides dans lesquels le sucre de canne cristallisable est associé à des sucres incristallisables. On comprend de suite toute l'importance des procédés de ce genre pour prévenir des fraudes commerciales trop fréquentes. On sait en effet que les sirops de sucre et les cassonades sont souvent falsifiés à l'aide de sucre de fécule ou de raisin (glucose), dont le prix est moindre et dont la composition chimique est aussi différente. On sait d'ailleurs que l'action de la chaleur détermine, dans les solutions de sucre de canne, la formation d'une quantité de mélasse ou de sucre incristallisable d'autant plus considérable que cette action est prolongée plus longtemps. Ou pourra donc également se servir des procédés optiques de M. Biot pour mesurer les proportions de sucre de canne cristallisable qui restent dans les mélasses, en décolorant par le charbon animal les solutions que l'on en formerait. Quelques essais de ce genre, tentés sur des mélasses des colonies provenant des raffineries les mieux dirigées, y ont fait découvrir au savant académicien des proportions de sucre cristallisable très considérables, qui se sont élevées à plus de 40 p. 100 de leur poids. Des expériences directes de M. Pelouze ont confirmé ces résultats de M. Biot. «Ce serait un beau problème commercial à résoudre que d'extraire des mélasses, par quelque procédé économique, une partie, sinon la totalité, de ce sucre cristallisable qu'elles renferment pour employer le reste, avec les portions incristallisables, à enrichir les sucres de fécule fabriqués par les acides.»
_Photographie._--M. Moeser, physicien de Koenisberg, paraît être le premier qui ait signalé un nouveau genre d'images produites sous l'influence de la lumière, sur une surface polie, par un corps placé très près de cette surface. Les images de ce genre se forment sur un verre de montre placé bien près du cadran, sur les verres placés au devant des gravures encadrées, etc.. M. Moeser attribue ce curieux phénomène à des radiations lumineuses; M. Knoor de Kazan y voit l'influence de la chaleur, et donne le nom de _thermographie_ à l'art nouveau qu'il veut créer. M. Fixeau rattache tout simplement la formation des images de Moeser à l'existence bien constatée des matières grasses et volatiles qui souillent la plupart des corps à leur surface. Enfin, en plaçant une médaille sur une plaque de verre au-dessous de laquelle se trouve une plaque métallique, M. Karsten (le fils du minéralogiste) a reconnu qu'il se forme une image sur la surface supérieure du verre, lorsqu'on fait tomber l'étincelle d'une machine électrique sur la médaille. Si la médaille repose sur plusieurs plaques de verre, et que la dernière soit en contact avec une plaque de métal, l'étincelle engendre des images sur toutes les plaques, mais seulement à leurs surfaces supérieures. Les images les plus faibles correspondent aux plaques les plus éloignées de la médaille. L'étincelle est nécessaire; M. Karsten n'a pas réussi avec l'électricité de la pile: les images, d'ailleurs, ne deviennent visibles qu'en les exposant à une vapeur; mais le souffle le plus léger suffit. La vapeur d'eau se dépose en gouttelettes sur toutes les parties dont l'état moléculaire a changé, tandis qu'elle se répand uniformément là où l'électricité n'a pas sensiblement altéré la plaque. L'effet est instantané et les dessins de la plus grande pureté.
Peu de temps après le vote de la loi qui accordait une récompense nationale à MM. Daguerre et Niepce, M. Arago avait indiqué une expérience très curieuse à faire au moyen du daguerréotype. M. Ed. Becquerel, répondant à ce appel, projeta un spectre solaire et stationnaire sur une plaque iodurée; et il reconnut, après l'expérience, que la matière chimique était restée intacte le long des stries qui correspondaient précisément aux raies que Frauenhofer a découvertes dans le spectre. Sur une nouvelle indication de M. Arago, M. Ed. Becquerel a renouvelé l'expérience en plongeant la plaque iodurée par moitié dans l'eau et dans l'air, et il a constaté qu'il n'y a aucune différence bien sensible entre les deux moitiés de l'image du spectre sur cette plaque. M Arago a donné à ce sujet des développements très curieux et propres à avancer la théorie de la lumière.
M. Daguerre a communiquée l'Académie, entre autres observations curieuses ou utiles sur l'art qu'on lui doit, un nouveau procédé de polissage des plaques. Au moyen de ce procédé, on obtient des résultats identiques tant que les circonstances extérieures restent les mêmes.
_Physique expérimentale._--L'Académie a reçu un assez grand nombre de communications intéressantes qui se rattachent à ce titre,
M. Dupré a imaginé un appareil très simple et très ingénieux pour remplacer la machine d'Atwood, employée exclusivement jusqu'à ce jour, dans les cours publics, à la démonstration _à posteriori_, des lois de la pesanteur.
M. Mateucci, qui s'est livré spécialement depuis quelques années à l'étude des phénomènes électro-physiologiques des animaux, a fait, sur ce point important, des découvertes fort curieuses. D'abord, il a réussi à composer une véritable pile voltaïque avec des Grenouilles disposées de telle sorte, que les jambes de l'une posent sur les nerfs de l'autre; et il a constaté avec le galvanomètre que le courant propre de cet animal augmente dans l'acte de la contraction. Bien plus, il a reconnu le courant électrique musculaire dans toutes les masses musculaires, quel que soit l'animal. Ce courant est considérablement affaibli chez les animaux qui ont été tués par l'hydrogène sulfuré; il l'est aussi par l'influence du refroidissement et par celle de l'opium ingéré dans l'estomac.
L'opinion que l'huile répandue à la surface des flots peut produire du calme est fort ancienne. Elle a été reproduite récemment par M. Van Beek, qui a rédigé à ce sujet un mémoire inséré dans les _Annales de chimie et de physique_ du mois de mars 1842. Après avoir rapporté plusieurs témoignages à l'appui de cette propriété merveilleuse, l'auteur émet l'idée que l'on pourrait trouver dans l'emploi de l'huile, pendant les tempêtes, un moyen de protéger les digues et autres constructions maritimes contre la violence des vagues, en la versant sur l'eau près du rivage. M. Van Beek qui est membre de l'Institut naval des Pays-Bas, a même fait, l'année dernière, à cette société savante, une proposition tendant à obtenir du gouvernement qu'il fît exécuter des expériences à ce sujet. Une commission de cinq membres nommée _ad hoc_ a fait un seul essai duquel elle a tiré des conclusions défavorable à l'idée de M. Van Beek. Cependant deux des commissaires avaient fait séparément une expérience en versant une petite quantité d'huile dans un ruisseau, un jour où le vent soufflait avec violence, et ils observèrent un changement dans l'aspect et dans le mouvement de l'eau. Un autre membre de la commission avait obtenu ce même résultat dans une expérience semblable. Aussi M. Lipkens l'un des commissaires, a-t-il écrit à M. Arago pour réclamer contre la manière dont ses collègues ont opéré en son absence. Il a fait ressortir la nécessité d'opérer sur de flots soulevés par le vent et non par des brisants, et a montré que le jugement de la commission hollandaise ne pouvait être considéré comme décisif.
--M. Régnault a présenté à l'Académie, de la part de M. Reizet, une pile d'une construction nouvelle, remarquable par ses effets énergiques. Cette pile, imaginée par M. Bunsen, professeur de chimie à l'université de Marbourg, est formée de quarante éléments, occupe très peu d'espace et suffit pour produire tous les effets qu'on n'obtient ordinairement qu'avec un nombre d'éléments beaucoup plus considérable. L'Académie a pu en juger par les expériences qui ont été faites sous ses yeux.--M. Bunsen a fait des essais relatifs à un mode d'éclairage produit par un jet de lumière du courant entre deux pointes de charbon. Il s'est pour cela servi d'une batterie de quarante-huit couples. Le jet de lumière, en éloignant les pointes de charbon, pouvait être allongé jusqu'à 7 millimètres. M. Bunsen évalue l'intensité de cette lumière à celle de 572 bougies stéariques. La dépense, pour entretenir cette lumière pendant une heure, était: pour le zinc, 300 grammes, pour l'acide Sulfurique, 456 grammes, et pour l'acide nitrique, 608 grammes.
Le mois de mai.
Le mois de mai 1843 a eu à supporter les imputations les plus graves et on l'a accusé d'être plus froid, plus humide, plus variable, plus maussade que tous ses prédécesseurs. Les jardiniers, les promeneurs, les poètes, les fleuristes, les tailleurs, les couturières l'ont accablé d'imprécations. Voyons si ces accusations sont fondées. Plus heureux que les magistrats, forcés d'écouter des avocats, vous n'aurez pas, ô lecteur! de plaidoyer à subir, vous n'aurez point à peser en vous-même la valeur douteuse d'un argument et démêler la vérité au milieu des sophismes dont on cherche à l'obscurcir: tout se réduit à une question de chiffres. Un mois de mai froid, c'est celui où la température moyenne a été au-dessous de la température moyenne générale du mois de mai, considéré dans un grand nombre d'années Or, la température moyenne du mois de mai, déduite de quarante années d'observations métérologique faites à l'Observatoire de Paris, est de 14°, 4. Le mois de mai 1843 a donc été un mois froid, puisque sa température (13º, 6) est au-dessous de la moyenne générale. Cette température a-t-elle été extraordinairement basse? En aucune manière: il suffit, pour s'en convaincre de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui présente la température moyenne et la quantité d'eau tombée pendant les mois de mai des vingt-trois années qui viennent de s'écouler.
Années Température Quantité de pluie moyenne. centimètres.
1820 14,1 9,106 1821 12,1 4,610 1822 16,7 4,605 1823 15,2 5,430 1824 12,6 7,596 1825 14,2 6,436 1826 12,6 4,470 1827 14,6 11,620 1828 13,1 6,490 1829 14,9 9,030 1830 14,6 12,340 1831 14,2 6,420 1832 13,2 5,428 1833 17,7 2,305 1834 18,2 4,380 1835 13,8 4,955 1836 12,4 2,624 1837 11,0 7,921 1838 14,2 4,704 1839 13,6 3,382 1840 15,1 3.381 1841 17,3 4,606 1842 14,5 2,415
Depuis vingt-trois ans, il y a donc eu six mois de mai plus froids que celui de 1843: ce sont ceux des années de 1821, 1824, 1826, 1832, 1836, 1837, et un aussi froid, celui de 1839. Ainsi donc le mois de mai qui vient de s'écouler n'est point extraordinaire sous le point de vue de la température; seulement sa moyenne est de 0º, 8 au-dessous de la moyenne générale.
A-t-il été plus pluvieux qu'il ne l'est habituellement à Paris? Ici encore la statistique nous montre qu'il y a eu, depuis 1820 huit années dans lesquelles la quantité d'eau tombée est supérieure à celle de 1843, et nous voyons qu'il en est deux (1827 et 1830) où elle a été presque double.
En grand coupable qui comparait devant un tribunal après des gens accusés de peccadilles inspire beaucoup plus d'horreur que s'il venait précédé de scélérats qui ont fait pire que lui. En général, le jugement sera plus sévère; c'est ce qui est arrivé au mois de mai 1843, dont nous instruisons le procès en ce moment. En 1840, 1841 et 1842, la température avait été supérieure à la moyenne et la quantité de pluie peu considérable, surtout en 1840 et 1842. Il en est résulté pour le mois de mai passé un effet de contraste tout à son désavantage et dont il a été la victime.
En résumé, on ne le citera jamais parmi les mois qui tendent à réhabiliter sa vieille réputation en réalisant les fictions des poètes; mais ce n'est pas non plus un de ces mois qui bouleversent les notions astronomiques du tranquille citadin, et réveillent dans son esprit des idées mal effacées sur le refroidissement du globe ou un changement dans l'inclinaison de l'équateur sur l'écliptique. C'est un mois de mai un peu au-dessous du médiocre de médiocre et ici exactement égal à 14º, 4, parfaitement en harmonie avec tout ce qui se fait aujourd'hui, _Lucrèce_ et _l'Illustration_ exceptés.
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES.
FAITES À L'OBSERVATOIRE DE PARIS
1843.--MAI.
1 Jours du mois. 2 Hauteur du baromètre réduite à la température de 0 à midi. 3 Températures extrêmes de la journée. 3a Minimum. 3b Maximum. 4 Températures moyennes calculées. 5 État du ciel à midi. 6 Vents à midi.
1 2 3 4 5 6
3a 3b
1 757,19 11,0 21,9 16,0 Nuageux. S. S. E. 2 753,01 9,0 22,1 15,0 Beau, quelques nuages. E. N. E. 3 754,63 8,0 21,9 14,4 Orages, tonnerre, faible pluie. N. 4 754,01 8,9 19,0 15,0 Assez beau. S. O. 5 752,31 7,7 21,1 15,9 Nuageux. S. O. 6 748,31 11,5 21,0 15,9 Couvert, pluie. O. fort 7 748,26 6,6 17,8 11,7 Couvert. S. S. E. 8 745,00 5,5 13,9 9,4 Très nuageux. N. O. 9 749,74 4,5 11,9 7,9 Couvert. S. O. 10 756,31 4,3 16,2 9,8 Nuageux. S. O. 11 760,96 8,9 19,9 13,9 Très nuageux. N. E. 12 762,00 7,5 20,2 15,3 Couvert. S. O. 13 758,60 12,0 17,8 13,2 Couvert. O. N. O. 14 751,87 7,0 21,0 15,4 Couvert. S. S. E. 15 749,80 10,0 19,8 14,5 Couvert. O. N. O. 16 745,20 8,2 16,0 11,8 Pluie. S. O. fort. 17 746,17 6,0 16,0 10,6 Couvert. O. S. O. 18 750,33 8,5 15,3 11,6 Couvert. N. N. O. 19 754,90 8,3 15,1 11,4 Couvert. O. N. O. 20 752,36 9,8 25,0 15,9 Très nuageux. E. 21 751,48 11,0 19,0 14,7 Couvert. S. O. 22 752,24 10,8 18,8 14,5 Couvert. O. S. O. 23 748,68 11,0 22,8 16,4 Couvert. S. E. 24 746,74 13,3 19,0 15,9 Couvert. S. S. E. 25 749,92 15,1 20,8 17,7 Nuageux O. 26 754,62 10,4 17,8 13,6 Couvert. S. E. assez fort. 27 750,28 12,0 19,2 15,3 Couvert. S. O. 28 750,28 11,0 17,3 13,9 Couvert. O. S. O 29 757,24 10,3 18,0 13,8 Couvert, pluie. O. fort. 30 760,98 8,1 17,8 12,6 Couvert O. N. O. faible 31 757,75 12,0 20,8 16,0 Couvert S. S. O.
752,63 9,3 18,8 13,6 (Moyenne)
Pluie dans la cour, 8 cent. 355 Pl. sur la terrasse, 5 cent. 930.
De la galvanographie.
Il y a déjà quelques années qu'un savant anglais, M. Thomas Spencer, de Liverpool, en étudiant l'action réductive exercée par les courants galvaniques sur les métaux dissous, découvrit que le cuivre ainsi revivifié de ses dissolutions dans les acides possédait la propriété de mouler la surface métallique sur laquelle on le précipitait, avec une exactitude telle, que les moindres modifications de cette surface, les stries du poli et jusqu'aux accidents de coloration, étaient reproduits avec la plus merveilleuse fidélité. En donnant la publicité à cette curieuse découverte, M. Spencer indiqua les principales applications qui en pourraient être faites aux arts plastiques et à l'industrie; et il fit voir comment, en envisageant un dessin comme une surface présentant à la fois des saillies et des dépressions, on pourrait arrivera transformer directement, et sans aucun recours au burin, le travail du dessinateur en une planche en cuivre gravée soit en relief soit en creux.
Quelque temps après, M. Jacobi de Saint-Pétersbourg, fut également conduit à découvrir cette curieuse propriété plastique du cuivre réduit par courant galvanique; et il donna au public connaissance de sa découverte, d'abord dans une lettre adressée à Michael Faraday et publiée par celui-ci dans le _Philadelphia Magazine_ (septembre 1839), puis dans une série de lettres écrites au prince de Démidoff, et qui parurent en 1840 dans le journal _'Artiste._ C'est depuis cette époque surtout que de nombreuses tentatives ont été faites pour résoudre le problème indiqué par M Spencer, tentatives qui n'ont point encore obtenu un plein succès, mais dont les résultats déjà acquis permettent d'affirmer que, dans un avenir qui n'est pas éloigné, le travail du graveur pourra être entièrement supprimé, et l'oeuvre du dessinateur pourra être placée, par une simple opération chimique, dans des conditions qui en permettront la reproduction indéfinie.
La reproduction d'une oeuvre d'art ou d'un signe graphique quelconque par la voie de l'impression est aujourd'hui effectuée à l'aide de trois procédés différents, dont nous devons indiquer les caractères distinctifs: l'impression typographique, l'impression en taille douce et l'impression lithographique. Ces trois procédés exigent également que l'oeuvre à reproduire soit tracée sur une surface résistante et dont la planimétrie soit parfaite, c'est là leur caractère commun: ils diffèrent en ce que, dans le premier procédé, le trait ou la ligne qui doit marquer fait saillie au-dessus du plan de la surface; dans le second il est au contraire déprimé au dessous de ce plan, et dans le troisième, il est contenu dans le plan, et n'est représenté que par un état particulier de la surface elle-même. Ces trois artifices ont le même but; celui de permettre que l'encre d'impression, distribuée sur ces surfaces à l'aide d'un tampon ou d'un rouleau, aille s'arrêter ou s'accumuler en quantités rigoureusement déterminées sur certaines portions de la surface seulement, de telle sorte que ces portions-là seules puissent donner épreuve en transmettant sous le foulage de la presse, à la feuille encore humide de papier, les portions d'encre qu'elles ont reçues.
Dans l'impression typographique les lignes à reproduire font saillie sur le plan métallique mobile que l'on appelle la forme. Un rouleau cylindrique, formé d'une pâte molle et élastique, et dont la surface lisse et unie est revêtue d'une mince couche d'une encre épaisse et grasse, effleure rapidement les lignes en saillie, laissant sur chacune d'elles une portion de son encre sans atteindre les fonds ou le intervalles qui les séparent, la quantité d'encre que reçoit chacune d'elles étant proportionnelle à sa largeur et à sa hauteur absolue au-dessus du plan de la forme. Alors un plateau métallique parfaitement plan et parfaitement parallèle aussi à la surface de la forme, s'abaisse sur celle-ci, et comprime sur les saillies noircies d'encre la feuille de papier qui en doit recevoir l'empreinte et dans laquelle elles s'impriment. Avec les dispositions mécaniques que l'on possède aujourd'hui, l'opération tout entière s'exécute en moins de cinq secondes.
Dans l'impression en taille-douce, au contraire, les lignes à reproduire sont entaillées plus ou moins profondément dans une planche métallique d'acier, de cuivre ou d'étain. L'encre d'impression, distribuée d'abord grossièrement sur toute la surface de la planche, est ensuite ramenée avec soin dans toutes les tailles, et enlevée avec plus de soin encore de toutes les parties qui doivent venir blanches à l'épreuve; puis la planche de métal et la feuille de papier passent toutes deux entre deux cylindres de fonte, et, sous l'écrasement d'une pression énorme, le papier pénètre jusqu'au fond des tailles, et s'y imprègne de l'encre que la main de l'imprimeur y a laissée. L'impression en taille-douce est, à vrai dire, un procédé de moulage, et la pile du papier humide est une matière plastique qui donne la contre épreuve en relief du moule en creux, la planche gravée.
Les procédés de l'impression lithographique reposent sur une tout autre donnée: c'est la propriété, commune à toutes les surfaces polies de se comporter d'une façon toute spéciale suivant qu'elles ont été primitivement souillées par un corps gras ou un liquide aqueux, par l'huile, par exemple, ou par l'eau. Il n'est personne peut-être qui n'ait remarqué que certaines surfaces polies à un haut degré, celles des bois vernis, de la glace, du marbre, et plus spécialement encore toutes les surfaces métalliques parfaitement nettes et brillantes, ne se mouillent pas d'ordinaire au contact de l'eau. Ce contact a beau être prolongé, on a beau lasser sa plieuse à étaler le liquide dans l'espoir d'en former une pellicule uniformément étendue sur toute la surface polie, il semblerait que celle-ci exerce sur le liquide une sorte d'action répulsive, et qu'elle le contraint à se retirer sur lui-même en gouttelettes sphéridales qui ne conservent avec cette surface que les rapports les plus limités possibles. Si maintenant, sur une surface polie qui présente ce phénomène de ne point mouiller avec l'eau, on verse une goutte d'huile, un phénomène tout inverse du premier se produit. La gouttelette, d'abord globuleuse, s'aplatit de plus en plus et devient lenticulaire; les bords vont sans cesse s'élargissant pour envahir un espace plus grand, et la surface entière, si grande qu'elle soit, pourra être complètement recouverte par une toute petite goutte d'huile qui y formera une pellicule adhérente, sans solution de continuité aucune, et tellement mince qu'elle pourra paraître irisée comme la paroi d'une bulle de savon. Mais si, au contraire, par un artifice quelconque, la surface polie a été mise dans des conditions telles qu'elle mouille avec l'eau, alors, sur cette surface une fois humide, il sera impossible de faire adhérer l'huile, et le rôle de ces deux liquides sera complètement interverti. En fait, une surface polie est indifférente soit à l'huile soit à l'eau; mais aussitôt que l'un de ces liquides vient à toucher cette surface il y adhère en formant une pellicule infiniment mince, et c'est cette pellicule du premier liquide, quel qu'il soit, qui exerce une action véritablement répulsive sur le second.
C'est cette propriété des surfaces polies qui est mise en oeuvre dans l'impression lithographique et dans certains procédés de transport sur métal, dont nous aurons peut-être à parler par la suite, et qui paraissent destinés à prendre une grande extension, sinon à remplacer complètement les procédés du stéréotypage. Un dessin sur pierre n'est autre chose, en effet, qu'une surface polie dont certaines portions, les traits du dessin, mouillent avec l'huile et les corps gras, tandis que les autres, les blancs ne mouillent qu'avec l'eau ou les liquides aqueux. Sur cette surface l'imprimeur passe alternativement une éponge imbibée d'eau et un cylindre imprègne d'une encre grasse: les deux liquides s'arrêtent, se déposent, se limitent là où l'état spécial de la surface les retient, et la feuille de papier, sous le foulage de la presse, va à son tour s'en imprégner.