L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843
Part 3
«Vous me trouvez ce matin moins calme qu'hier soir; c'est que je viens de recevoir d'assez mauvaises nouvelles, et je ne sais pas me défendre contre une première impression... Ah! vraiment, tout cela me pèse, et je leur abandonnerais de grand coeur cette pauvre souveraineté, cette couronne d'épines qu'ils me disputent, si l'honneur ne me commandait de soutenir jusqu'au bout mes droits légitimes... Oui, en ce moment je n'ambitionne qu'un sort paisible, et je donnerais volontiers mon grand-duché, mon titre, ma couronne, pour aller vivre tranquillement à Paris en simple particulier, avec trente mille livres de rentes.
--Je le crois bien!» s'écria Balthazard qui, dans ses plus beaux rêves, n'avait jamais élevé si haut ses voeux téméraires.
Cette naïve exclamation fit sourire le prince. Il ne fallait que peu de chose pour chasser ses ennuis et lui rendre cette légère dose de bonne humeur qui flottait habituellement à la surface de son caractère.
--Je comprends, reprit-il gaîment; vous trouver, que je ne suis pas dégoûté! Dépenser trente mille francs de revenu dans l'indépendance et les plaisirs de la vie parisienne est un sort plus digne d'envie que gouverner tous les grands-duchés du monde. Vous avez, raison, et je le sais par expérience, car il y a une dizaine d'années, lorsque je n'étais encore que prince héréditaire, j'ai passé six mois à Paris, libre, riche, insouciant, et mes souvenirs me disent que ces jours là ont été les plus beaux de ma vie.
--Eh bien! est-ce qu'en liquidant tout ce que vous avez ici vous ne pourriez pas réaliser cette fortune? D'ailleurs, ce cousin dont vous me faisiez l'honneur de me parler hier vous assurerait avec plaisir vos trente mille francs de rente, si vous lui cédiez votre place qu'il envie... Mais, monseigneur, voulez-vous que je vous parle franchement?
--Je ne demande pas mieux.
--Une existence paisible et modeste aurait sans doute beaucoup de charme pour vous, et vous le dites dans la sincérité de votre âme; mais d'un autre côté vous tenez essentiellement à votre couronne, et ce n'est pas seulement par ces raisons d'honneur que vous invoquiez tout à l'heure. On a beau dire et s'exagérer les douceurs du calme et de la retraite dans un moment de fatigue et d'orage, un trône, tout boiteux qu'il soit, est un siège que l'on ne saurait quitter sans regrets... Voilà mon opinion, formée à l'école dramatique; c'est peut-être une réminiscence de quelque ancien rôle, mais on trouve parfois la vérité au théâtre. Or donc, puisque, à tout prendre, ce qui vous convient le mieux est de rester en place, vous devriez... Mais pardon, mes paroles sont peut-être trop libres...
--Parlez en toute liberté, mon cher directeur, je vous le permets et je vous en prie. Je devrais donc, disiez-vous?...
--Vous devriez, au lieu de vous livrer au découragement et aux idées poétiques, ne pas attendre le coup qui vous frappera, ne pas vous contenter de tomber noblement. Les circonstances sont favorables, vous n'avez plus de ministres ni conseillers d'État pour vous induire en erreur et vous embrouiller dans vos projets. Fort de votre bon droit et de l'amour de vos sujets, il est impossible que vous ne trouviez pas un moyen d'assurer votre position et de rétablir vos finances.
--Il n'y en a qu'un seul.
--Cela suffit.
--Un bon mariage.
--Au fait, c'est vrai, je n'y pensais pas, vous êtes garçon!... Eh bien! vous voilà sauvé, un bon mariage!... C'est comme cela que les grandes maisons se consolident quand elles sont menacées de tomber en ruines. Épousez-moi une grosse héritière, la fille unique de quelque riche banquier.
--Vous n'y pensez pas! une mésalliance!
--Ah! si vous faites le fier!...
--Ce n'est pas moi, je n'ai pas de préjugés; mais que dirait l'Autriche si je me permettais de déroger? Ce serait un nouveau grief dont on ne manquerait pas de se servir contre moi. Et puis, les millions d'un banquier ne me suffiraient pas; il me faut une alliance avec une famille puissante sur laquelle je puisse m'affermir. Cette alliance, telle que je la souhaite, s'offrait à mes voeux; il y a quelques jours encore je pouvais prétendre à ce moyen de salut. Un de mes voisins, le prince Maximilien de Hanau, qui est très bien en cour de Vienne, a une soeur à marier: la princesse Edwige est jeune, belle, aimable et riche; c'est un excellent parti, et j'avais déjà entamé les préliminaires d'une demande en mariage; mais deux dépêches que j'ai reçues ce matin renversent toutes mes espérances. Voilà le motif de l'abattement dans lequel vous m'avez trouvé tout-à-l'heure.
--Voyons reprit Balthazard. Votre Altesse est peut-être trop prompte à se décourager.
--Jugez-en vous-même. J'ai un rival, l'électeur Biberick; ses États sont moins considérables que les miens, mais il est plus solidement établi dans sont petit électorat que je ne le suis dans mon grand-duché.
--Permettes, monseigneur, j'ai vu l'année dernière à Bade l'électeur de Biberick, qui s'y trouvait en même temps que nous; sans flatterie, ce prince ne saurait soutenir aucune comparaison avec Votre Altesse: vous avez à peine trente ans et il en a plus de quarante; vous êtes bien fait de votre personne, il est lourd, épais et mal bâti; vous avez le visage agréable et noble, sa figure est commune et disgracieuse; vos cheveux sont du blond le plus pur et les siens d'un rouge flamboyant. La princesse Edwige ne peut manquer de vous donner la préférence.
--Fort bien, mais on ne lui laissera pas le choix; elle dépend de son auguste frère, qui la mariera sans la consulter.
--Voilà ce qu'il faut empêcher.
--Comment?
--En inspirant de l'amour à la jeune personne. Il y a tant de ressources dans le sentiment! On voit tous les jours des mariages de convenances détruits et rompus au profit d'un mariage d'inclination.
--Oui, cela se voit dans les comédies...
--Qui fournissent d'excellentes leçons...
--Aux gens d'un certain monde; mais nous autres princes, nous n'avons pas le bénéfice de ces suites de combats où l'accord de deux coeurs bien épris fait plier tous les obstacles.
--Sur ce point-là, monseigneur, j'ose ne pas être entièrement de votre avis. Les maîtres de l'art que j'étudie et que je pratique depuis trente ans m'ont appris que ces sortes d'affaires se traitent dans les palais à peu près comme ailleurs; toute la différence est dans la forme, plus pompeuse chez vous. Du reste, pourquoi ne feriez-vous pas une tentative? Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de vous mettre en route dès demain, et d'aller faire une visite au prince de Hanau.
--C'est inutile. Pour voir le prince et sa soeur je n'ai pas besoin de me déranger; une de ces dépêches m'annonce leur prochaine arrivée à Carlstadt. Comprenez-vous maintenant tout le malheur de ma position? Ils arrivent! Au retour d'un voyage qu'ils viennent de faire en Prusse, ils traversent mes États et s'arrêtent dans ma capitale, où ils me demandent l'hospitalité pour deux ou trois jours. Vous voyez bien que je vais être perdu dans leur esprit. Que penseront-ils de moi quand ils me trouveront seul, abandonné, dans mon palais désert? Croyez-vous après cela que la princesse soit tentée de partager mon sort et de passer sa vie dans ma triste solitude? L'année dernière elle est allée à Biberick; l'électeur l'a dignement reçue. Il avait du moins à lui offrir les plaisirs d'une cour animée; il pouvait mettre à ses ordres des gentilshommes, des chambellans; il pouvait lui donner des concerts, des fêtes, des bals. Et moi, rien! Suis-je assez malheureux! assez humilié! Et pour qu'aucun affront ne me soit épargné, mon rival veut que son mariage soit négocié ici même; oui vraiment! l'électeur me brave à ce point! Il vient de m'expédier un ambassadeur, le baron Pépinster, chargé, dit-il, de conclure un traité de commerce qui serait fort avantageux pour moi; mais cette affaire n'est qu'un vain prétexte. Le baron n'a d'autre mission que de s'entendre avec le prince de Hanau; cette rencontre est habilement ménagée, pour que la négociation conjugale s'accomplisse secrètement et sans appareil. Voilà ce qu'il me faudra voir! Je serai contraint de subir cet outrage, de dévorer l'injure, de donner au prince et à sa soeur le spectacle de ma misère, de mon abaissement!... Ah! que ne ferais-je pas pour me soustraire à cette honte!
--Il y aurait peut-être un moyen! s'écria Balthazard après un instant de réflexion.
--Un moyen? Parlez, quel qu'il soit, je l'adopte.
--Un moyen bizarre et hardi! continua Balthazard.
--N'importe! je suis prêt à tout risquer.
--Il vous faut dissimuler votre abandon, repeupler ce palais, avoir une cour?
--Oui.
--Pensez-vous que les courtisans qui vous ont délaissé répondraient à votre appel, consentiraient à revenir?
--Jamais. Ne vous ai-je pas dit qu'ils étaient gagnés par mes ennemis?
--Pourriez-vous en trouver d'autres parmi vos sujets les plus distingués?
--Impossible! Il n'y a que très peu de gentilshommes parmi mes sujets Ah! si une cour pouvait s'improviser! dussé-je prendre les derniers bourgeois de Carlstadt...
--J'ai mieux que cela à vous offrir.
--Quoi donc?
--Mes comédiens.
--Comment? vous voulez que je me compose une cour avec vos acteurs?
--Oui, monseigneur, et vous ne sauriez trouver mieux. Remarquez que mes comédiens sont habitués à jouer tous les rôles, et qu'ils seront tout de suite à leur aise dans l'emploi de grands seigneurs. Je vous réponds de leur talent comme de leur discrétion et de leur probité. Dès que vos illustres visiteurs seront partis, dès que vous n'aurez plus besoin d'eux, ils donneront leur démission Songez d'ailleurs que vous n'avez pas à choisir. Le temps presse, le danger est à vos portes, il ne vous est pas permis d'hésiter.
--Mais, cependant, si une pareille ruse venait à se découvrir!...
--Ceci n'est qu'une supposition, une crainte chimérique. Si, au contraire, vous ne voulez pas risquer la partie que je vous propose, votre malheur est certain.»
Le grand-duc se laissa aisément persuader. Sous une apparence insouciante et molle, son caractère ne manquait ni de résolution, ni d'un certain penchant vers les entreprises étranges et hasardeuses. Il n'ignorait pas que la fortune favorise ceux qui osent, et il avait toute l'audace que donne une situation désespérée.--L'expédient de Balthazard fut donc adopté avec une joyeuse intrépidité.
«A merveille! s'écria le directeur; vous ne vous repentirez pas de votre détermination. Vous voyez en ma personne un échantillon de vos futurs courtisans, et puisqu'il s'agit ici de se partager les honneurs et les grandes charges de l'État, nous allons, si vous voulez, bien, commencer par moi. Je crois être déjà dans l'esprit de mon rôle en vous adressant cette requête. Un homme de coeur doit toujours demander, toujours se hâter, et profiter de l'absence de ses rivaux pour obtenir ce qu'il y a de mieux. Que votre altesse soit donc assez bonne pour me nommer premier ministre.
--Accordé! répondit gaîment le prince. Votre excellence peut entrer immédiatement en fonctions.
C'est ce que mon excellence ne manquera pas de faire, en vous demandant votre signature au bas de quelques actes dont je vais m'occuper tout de suite. Mais d'abord, souffrez, monseigneur, que je vous adresse deux ou trois questions, afin de me mettre au courant. Quand on est nouveau venu dans un pays et novice au ministère, on a besoin de s'instruire.... S'il vous fallait déployer l'appareil de la force pour faire exécuter vos ordres, le pourriez-vous?
--Mais, sans aucun doute.
--Votre altesse a des soldats?
--Un régiment.
--Combien d'homme?
--Cent vingt environ, sans compter la musique.
--Sont-ils obéissants, dévoués?
--Obéissance passive, dévouement sans bornes; soldats et officiers se feraient tuer pour moi.
--C'est leur devoir. Maintenant autre chose: Avez-vous une prison dans vos huis?
--Certainement.
--Mais, je veux dire, une bonne prison, forte et bien gardée, des murs épais, de solides barreaux, des geôliers incorruptibles et farouches?
--J'ai tout lieu de croire que le château de Ranfrang possède toutes ces qualités. Le fait est que je m'en suis très peu servi: mais il a été bâti par un homme qui s'y entendait, mon aïeul, le grand-duc Rodolphe l'Inflexible.
--Beau surnom pour un souverain! Celui-là, j'en suis sûr, n'a jamais manqué d'argent ni de courtisans. Vous, monseigneur (souffrez que votre ministre vous parle le langage de la vérité), vous avez peut-être eu tort délaisser sans locataires ce domaine de la couronne, une prison a besoin d'être entretenue par l'habitation. Aussi le premier acte de l'autorité que vous avez bien voulu me confier sera consacré à une salutaire mesure d'incarcération. Je pense que le château de Ranfrang peut contenir une vingtaine de prisonniers?
--Quoi! vous voulez, faire enfermer vingt personnes?
--Peut-être plus, peut-être moins; car je ne sais pas au juste Combien votre ancienne cour contenait de grands dignitaires. Ce sont ces déserteurs que je veux mettre à l'ombre des hautes murailles construites: par Rodolphe l'Inflexible C'est indispensable.
--Mais c'est illégal!
--Vous dites?... Pardon, monseigneur; vous vous êtes servi d'un mot que je ne comprends pas bien. Il me semble que, dans un bon gouvernement allemand, ce qui est absolument nécessaire est nécessairement légal; voilà ma politique. D'ailleurs, en qualité de premier ministre, je suis responsable. Que vous faut-il de plus? Vous sentez bien que si nous laissions libres vos courtisans, il n'y aurait pas moyen de jouer la comédie que nous préparons; ils nous trahiraient. Le salut de l'État exige donc que ces messieurs soient emprisonnés, et ce sera justice; car enfin ils remplissent leur office depuis douze ou quinze ans, terme moyen; et quel est, je vous prie, le courtisan qui en douze ou quinze ans n'a pas mérité quelques jours de prison? D'ailleurs, vous l'avez dit vous-même, ce sont des traîtres, ne les ménagez donc pas; et pour votre Sûreté, pour le succès de vos projets qui doivent assurer le bonheur de votre peuple, écrivez les noms des coupables, signez l'ordre, et infligez sans remords à ces déserteurs le trop doux châtiment d'une semaine de captivité.»
Le grand-duc écrivit les noms et signa plusieurs ordres qui furent aussitôt remis aux officiers les plus alertes du régiment, avec injonction d'exécuter sur l'heure leur mission, et de conduire les prisonniers au château de Ranfrang situé à trois quarts de lieue de Carlstadt.
«Il ne reste plus à présent qu'à faire venir votre cour, dit Balthazard. Votre altesse a-t-elle des carrosses?
--Oui, certes! une berline, une calèche et un cabriolet.
--Et des chevaux?
--Six de trait et deux de selle.
--Je prends la berline, la calèche et quatre chevaux; je vais à Krusthal, je ramène ce soir nos acteurs que je mets au fait de leur rôle; nous arrivons à la nuit et nous nous installons au palais, pour vous servir, monseigneur.
--Très bien; mais, avant de partir, répondez, je vous prie, au baron Pépinster qui me demande une audience.
--Deux lignes bien sèches, bien ministérielles, qui l'ajourneront à demain. Il faut qu'il nous trouve sous les armes... Voilà le billet écrit, mais comment signer? Le nom de Balthazard ne convient guère à une excellence allemande.
--Vous avez raison; il vous faut un autre nom, accompagné d'un titre; Je vous fais comte de Lipandorf.
--Merci monseigneur. Je porterai noblement ce titre, et je tous le rendrai fidèlement, avec mon portefeuille, lorsque la comédie sera finie.»
Le comte de Lipandorf signa le billet que Wilfrid fut chargé de remettre au baron de Pépinster; puis aussitôt que les voitures furent attelées, il partit pour Krusthal.
Eugène Guinot
(La fin à un prochain numéro.)
Distribution des prix de l'Académie des Jeux floraux.
Au mois dernier, pendant que nous courions en wagon, pour la plus grande gloire de l'industrie, Toulouse célébrait une fête en l'honneur des beaux-arts; l'Académie des Jeux floraux tenait sa séance annuelle. Aucun journal n'en a fait mention; la cérémonie s'est passée à huis clos, relativement au reste de la France; les noms des poètes couronnés n'ont pas été proclamés au delà des départements méridionaux, et les applaudissements ont à peine trouvé des échos à Marseille et à Montauban.
Il y a cinq cent vingt ans, plusieurs siècles avant la création de l'Académie française, sept _trobadors_ de Toulouse établirent _une compagnie du gay savoir_. Au mois de novembre 1323, le mardi qui suivit la fête de la Toussaint, ils envoyèrent, dans les pays de _la Langue-d'Oc_, une lettre circulaire en vers par laquelle ils ouvraient un concours, dont le prix était une violette d'or fin.
Disem, per dreit jutjamen, A cel que la fara plus nèta, Donaren una violeta De fin aur, en senhal d'amor.
Le 1er mai de l'année suivante, des poètes affluèrent de toutes parts au lieu du rendez-vous, dans un verger du faubourg des Augustines, au pied d'un gigantesque laurier. Un jour entier fut consacré à la lecture des pièces de vers; le second jour, les sept troubadours délibérèrent, après avoir entendu la messe, et le troisième, leur sentence fut prononcée en présence de deux _capitouls_, ou consuls de la ville. La violette fut décernée à maître Arnaud Vidal, de Castelnaudary. _E yazuhet la violeta de l'aur a Tonena, nès a saber la premiéra que si dona_. Après l'adjudication des prix, les _capitouls_ décidèrent que dorénavant, _d'uqui en avant_, la violette serait achetée aux frais de la ville.
Les années suivantes les fondateurs prirent la qualification de _mainteneurs_, s'adjoignirent un chancelier et un bedeau, et rédigèrent leurs statuts. Le Conseil municipal leur vint en aide, vota des fonds pour deux nouveaux prix, l'_églantine_ et le _souci_ et accorda au _Collége du gay savoir_, l'autorisation de siéger à l'hôtel-de-ville, connu des lors sous le nom pompeux de _Capitole_. L'institution acquit tant de célébrité, qu'en 1388, Jean d'Aragon, par une ambassade expresse, priait Charles VI de lui expédier des poètes languedociens, afin d'introduire la gaie science en Espagne, _studia partices quam gayam scientiam vocabunt instituerentur_. Peu de rois s'aviseraient aujourd'hui de demander à leurs voisins un assortiment de littérateurs; on aimerait mieux en exporter.
Pendant le quinzième siècle, la société _du gay savoir_ tint régulièrement ses assemblées. Un dame noble et riche, Clémence Isaure, acheva de consolider l'oeuvre des _mainteneurs_, en lui consacrant _plusieurs grands et notables revenus_. Il est resté si peu de documents sur l'histoire de cette femme célèbre, que plusieurs écrivains graves, Catel, Lafaille, Cazeneuve, et tout récemment les auteurs de _l'Histoire de la ville de Toulouse_, ont trouvé plaisant de présenter Clémence Isaure comme un personnage imaginaire.
Après sa mort, on lui éleva une statue, qui figura d'abord sur le mausolée de l'illustre dame, les mains jointes et un lion à ses pieds. Le conseil municipal imagina, en 1627, de la mutiler sous prétexte de l'embellir. Deux artistes, les nommés Aure et Pascot, furent chargés de _raccommoder et blanchir le visage, de lui ôter le chapelet qu'elle avait, de refaire les bras, de couper le lion qui était sous ses pieds, et d'en faire une plinthe._
La salle où elle est aujourd'hui placée sert aux séances particulières des académiciens. Sur le piédestal, on lit une épitaphe, dont voici la traduction: «Clémence Isaure, fille de Louis Isaure de la célèbre famille des Isaures, vécut cinquante ans dans le célibat et la vertu; elle établit pour l'usage public de sa patrie des marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes; elle les légua aux capitouls et citoyens de Toulouse, à condition qu'ils célébreraient tous les ans les _Jeus floraux_ dans la Maison-de-Ville qu'elle avait fait bâtir à ses frais; qu'ils iraient jeter des roses sur son tombeau, et que le reste des revenus serait employé à un banquet. Si l'on néglige d'exécuter sa volonté, que le fisc s'empare du legs de plein droit, et exécute la condition ci-dessus. Elle a voulu, de son vivant, qu'on lui érigeât ce monument où elle repose en paix.»
La société littéraire des Jeux floraux, érigée en Académie par lettres patentes de Septembre 1694, a conservé ses vieux usages presque aussi religieusement que ses vieux souvenirs. Les revenus de la place _de Ia Pierre_, l'un des immeubles légués à la ville par dame Clémence, contribuent encore aux frais de la cérémonie annuelle. L'Académie, après avoir suspendu ses séance de 1790 à 1806, les a reprises et continuées paisiblement jusqu'à nos jours, et les récompenses qu'elle distribue ne sont pas sans influence sur l'état intellectuel du midi.
Le nombre des _mainteneurs_, fixé à trente-six par les lettres patentes, est de quarante depuis un édit de 1725. Le préfet de la Haute-Garonne et maire de Toulouse sont _académicien né_. On compte parmi les membres du docte tribunal le baron de Lamothe-Langon, le comte Jules de Rességuier, M. Alexandre Soumis (de l'Académie française), et le baron de Montbel, ancien ministre. Ceux qui ont obtenu trois prix, autres que le lis, peuvent demander à l'Académie des lettres de _Maîtres ès jeux floraux._ MM. Victor Hugo, de Chateaubriand, Babur-Lormian, Bignan, Rebout de Nîmes, sont maîtres des jeux floraux. On voit que les sept présidents de la _gaie compagnie_ ont d'assez dignes successeurs.
L'Académie a cinq fleurs à distribuer:
1. L'amarante d'or, d'une valeur de 100 fr., prix de l'ode, institué par les lettres patentes de 1694;
2. La violette d'argent d'une valeur de 200 fr., prix du poème, de l'épître ou du discours en vers;
3. Le souci d'argent, d'une valeur de 200 fr., prix de l'églogue, de l'idylle, de l'élégie, ou de la balade;
4. Le lis d'argent, d'une valeur de 60 fr., d'un hymne ou d'un sonnet à la _Vierge_ fondé sous Louis XV, par M. Malepèvre;
5. L'églantine d'or, d'une valeur de 150 fr., prix d'un discours dont l'Académie donne le sujet.
La cérémonie annuelle a lieu chaque année le 3 mai. Les lettres de 1691 avaient assigné aux séances la salle du Capitole, appelée le _grand consistoire_; mais un édit de 1773 a ordonné qu'elles se tiendraient dans la salle des _illustres_, où sont rangés les buste des principaux personnages dont s'honore Toulouse. Il est d'usage, depuis 1527, que la _Fête des Fleurs_ débute par l'éloge de Clémence Isaure, que suit immédiatement le rapport du secrétaire perpétuel sur les résultats du concours. Cependant une députation de _mainteneurs_ se rend processionnellement à l'église de la Daurade, où Clémence Isaure repose sous le maître-autel. Les fleurs y sont déposées le matin; le curé les bénit et les remet aux commissaires de l'Académie, qui retournent au Capitule, en ayant soin de passer par la rue de Clémence Isaure. On proclame les vainqueurs; on les invite à faire la lecture de leurs ouvrage, et la séance se termine par l'indication du sujet du discours pour l'année suivante: _ê sempre cosi_.
Les pièces couronnées en 1843 sont: _Simon de Monfort_, ode, par M. Jallus; les _Enfants de Moncode_, poème, par M. Vincent Bataille; la _Prière des petits enfants_, hymne à la Vierge, par M. Lébraly. Six autres compositions ont obtenu des _fleurs réservées_ c'est-à-dire des prix qui n'avaient pas été adjugés dans les concours précédents: _Le dévouement_, ode par H. Lébraly; les _Adieux à Ia Mer_, ode, par madame Thore; _Épître à un centenaire_, par M. Magnien; Épître à M. l'abbé L. B., par M. Baudin; le _Ver luisant_, idylle, par M. Granger; _le Rêve de la Chatelaine_, ballade, par M. Rocher.