L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843
Part 4
Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26 mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète l'_hôtel de Cluny_ à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de 390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du _palais des Thermes_ et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M. Dusommerard.
Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques, rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces, prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé. Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de restauration.
Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont _Leucotitius_ (la montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat, poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la royale maison.
«Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery. Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes, _palatium de Terminis sed de Thermis_. La résidence des empereur» et des rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny.
Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central, s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution d'amener. L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en concurrence avec les _maîtres de la Passion_ donnait ses représentations à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le _furet des comètes._ Les appartements du premier et du second étage furent occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard, Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les annales de l'hôtel de Cluny.
De tous les habitants de ce manoir vénérable. M. Dusommerard est celui qui a fait le plus pour en assurer la conservation, en indiquant le parti que la science en pouvait tirer. Conseiller-maître à la cour des comptes, il employa, durant trente années, tous les loisirs que lui laissaient ses fonctions à recueillir des objets d'art, de sorte que l'ameublement se trouve en harmonie avec le local. Dans l'immense collection rassemblée par le savant et laborieux archéologue, le moyen âge ressuscite tout entier. Aussitôt qu'on y pénètre, on rompt avec la vie réelle, on est transporté aux temps de Charles VII ou de François Ier. Dès le vestibule, on passe entre deux haies de bahuts, d'émaux, de bas-reliefs coloriés, de groupes en marbre, de faïences vernissées, de tableaux de Jean Van Eyck ou de Lucas de Leyde. Nous voici dans la salle à manger. L'heure du repas va sonner; de hautes chaises attendent les convives; les fourchettes à deux dents, les cuillers et les couteaux à manche d'ivoire.
OBJETS D'ARTS
TIRÉS DU CABINET
DE Mr. DUSOMMERARD.
Les _hanaps_ gigantesques, garnissent la table. Sur les dressoirs sont étages les riches produits des fabriques de Limoge, de Faënza, de Montpellier; les vases en grès de Flandre, les plats de Bernard Palissy. Le salon, la chambre dite de François Ier, n'ont pas de moindres richesses; des figures d'enfants en ivoire, par François Flamand; un meuble florentin, marqueté de mosaïques, de lapis, de cornalines, de plaques d'or et d'argent; un lit dont le dais est soutenu par de belles cariatides, un échiquier en cristal de roche hyalin, plusieurs armures complètes, des boucliers _repoussés_, des bas-reliefs de bois ou de marbre, des glaces de Venise, des outils en fer et en acier ciselés et damasquinés. La chapelle regorge d'objets relatifs au culte: retables massifs, stalles en bois ouvré, tableaux à volets» diptyques et triptyques, reliquaires ciselés, missels manuscrits, encensoirs, _custodes_, crosses de cuivre ou d'ivoire, étoles, chapes, chasubles et ornements d'église. En sortant de l'hôtel de Cluny, on a fait un cours complet d'archéologie; on connaît les moeurs et usages d'autrefois; on sait comment nos ancêtres entendaient la vie spirituelle ou matérielle, comment ils s'habillaient et se meublaient, priaient et combattaient. La collection Dusommerard est une nécropole où chaque siècle a laissé des ossements.
Il faudrait un volume, un gros _in-folio_, pour énumérer seulement ce qu'elle renferme; mais, dans l'impossibilité de tout décrire, nous devons une mention spéciale aux curiosités dons nous donnons le dessin. Ces étriers sont ceux que portait François 1er à la bataille de Pavie. Conservés comme un trophée par le comte de Launoy, qui fit prisonnier le roi de France, ils ont été achetés à sa famille par M. Dusommerard. Ils sont en cuivre doré, maintenu par des barres d'acier. Ils présentent sur la face les lettres F. REX, et sur les tranches la couronne de France, avec les salamandres des Valois. Au bas, dans un lambrequin, ou lit cette devise: _Nutrisco et exstinguo._
François Briot, orfèvre du seizième siècle, a donné les dessins de cette belle aiguière d'étain, qu'on peut comparer sans désavantage aux plus charmantes oeuvres de Benvenuto Cellini. Ce manche de couteau en ivoire, représentant le _Sacrifice d'Abraham_, surpasse en élégance les meilleurs morceaux des artistes dieppois.
Ce miroir de toilette, rehaussé d'un cadre de bois doré, d'une frisure et d'un médaillon d'ivoire, est surmonté du groupe de Vénus et des Amours. Cette quenouille en buis demande à être examinée à la loupe, tant les détails en sont fins et délicats. La hampe est enrichie de cinq sujets: _Sainte Geneviève filant, Dalila et Samson, Rachel et Sisara, Judith et Holopherne_, et _Rebecca à la fontaine_. Ce sont de charmantes miniatures, sculptées avec un art dont le secret est aujourd'hui perdu.
A peine M. Dusommerard avait-il fermé les yeux, que des étrangers se présentèrent pour acquérir sa précieuse galerie: mais ses héritiers ont préféré la vendre à l'État. Ils ont accepté les 200.000 fr. que leur offrait la direction des Beaux-Arts, plutôt que de livrer l'oeuvre paternelle spéculateurs qui l'auraient dépecée ou emportée hors de France. Nous recueillerons bientôt le fruit de ce patriotique service. Après avoir acheté l'hôtel de Cluny» l'on adoptera sans doute les plans de M. Albert Lenoir, couronnés par l'Institut en 1833: une galerie intermédiaire unira les Thermes à l'hôtel; les deux édifices seront débarrassés des vieilles et sales maison» qui leur disputent l'air et le soleil, et la collection Dusommerard, convenablement classée, augmentée par de nouvelles trouvailles et de nouvelles acquisitions deviendra le plus beau musée archéologique de l'Europe.
Académie des sciences
COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DEPUIS LE COMMENCEMENT DE L'ANNÉE.
Il n'y a guère plus de vingt ans que le public a été admis aux séances de l'Académie des sciences. C'est le _Globe_ qui le premier, en 1825, rendit un compte régulier des séances; jusque-là, il n'y avait été consacré dans la presse périodique que quelque articles courts et accidentels. La plupart des journaux, aujourd'hui, confient à des hommes spéciaux la rédaction d'un feuilleton hebdomadaire, destiné à mettre leurs lecteurs au courant des travaux de notre premier corps savant.
L'ILLUSTRATION ne pouvait rester en dehors de ce mouvement qui porte les esprits à s'enquérir des découvertes scientifiques, soit qu'on les apprécie pour elles-mêmes, avec un amour désintéressé de la science, soit qu'on y cherche surtout leurs diverses applications pratiques. Il est donc dans notre intention de donner le résumé de ce qui se passe à l'Académie des sciences; seulement, mous nous bornerons à un compte-rendu trimestriel qui offrira plus d'un avantage sur l'analyse l'analyse hebdomadaire des séances. Il est facile d'en concevoir en effet, que nous serons mieux à même d'analyser une discussion et d'en faire ressortir les conséquences, lorsque nous aurons sous les yeux toutes les phases qu'elle aura subies, que si nous l'avions suivie pas à pas ne l'envisageant chaque fois qu'un point de vue unique sous lequel elle nous est présentée. De plus, nos résumés seront rédigés d'après les comptes-rendus officiels des séances que publient MM. les secrétaires perpétuels, ils offriront donc toutes les garanties d'exactitude. Néanmoins nos lecteurs ne doivent pas s'attendre à nous voir entrer dans les détails des moindres communications faites à l'Académie, ni même à les trouver toutes mentionnée ici. Nous ne pouvons évidemment nous occuper que de celles qui ont pris un développement d'une certaine étendue. Quant à l'impartialité, dont nous nous sommes fait une règle, nous laissons à nos lecteurs eux-mêmes le soin de l'apprécier.
I.
SCIENCES MÉDICALES.
Les médecins ont apporté, depuis quelques mois, à l'Académie des sciences, un tribut inaccoutumé; au lieu de n'occuper, comme à l'ordinaire, qu'un espace bien modeste dans les comptes-rendus, ils les ont envahis presque en entier, profitant de la courtoisie des sciences exactes et des sciences naturelles, qui leur ont cédé la place pour quelque temps.
En effet, cette affluence de mémoires sur la médecine, la chirurgie, l'anatomie, la physiologie, devait cesser bientôt. Quelques places vacantes et vivement désirées excitaient le zèle d'une foule de candidats, et, suivant l'usage, chacun d'entre eux adressait à l'Académie un ou plusieurs Mémoires, qui, tout en parlant d'autre chose, voulaient dire au fond; «Nommez-moi à la place de M. Double, de M. Larrey, etc.» Les nominations faites, nous courons grand risque de voir voir arriver au bureau beaucoup moins de Mémoires, car le uns ont obtenu ce qu'ils voulaient, les autres n'ont plus rien à demander jusqu'à nouvel ordre.
Quoi qu'il en soit, le public studieux ne peut que se féliciter de cette émulation, de cette sorte de concours entre des candidats parmi lesquels on comptait bon nombre d'esprits supérieurs, dont les travaux à cette occasion sont acquis à la science, et resteront comme autant de titres dans l'avenir de ceux qui n'ont pu encore, cette fois, arriver au fauteuil académique. Quant aux trois hommes éminents qui ont obtenu cet honneur, leur passé nous est un gage d'un avenir fécond en travaux du premier ordre.
Deux places étaient devenues vacantes dans la section de médecine et de chirurgie, telle de M. Double et celle du vénérable Larrey.
Parmi les candidats nombreux qui se présentaient pour la première, trois médecins haut placés dans la science se partageaient les voix de l'école et du monde médical, M. Andral et M. Rayer, non moins célèbres par leurs ouvrages que par leur pratique, et M. Cruveilhier, qui a fait pour l'anatomie pathologique ce que la mort avait empêché Bichat d'exécuter.
On s'accordait assez généralement à placer M. Andral au premier rang, et la section, juge suprême en ce point, partageait l'opinion générale; mais on était fort embarrassé de savoir comment s'en tirer poliment avec les deux autres candidats, qui ne sont pas de ces hommes qu'on puisse traiter sans cérémonie.
On a toujours reproché à la médecine de s'entendre fort bien avec la mort, et nous devons avouer humblement que cette fois la mort vint merveilleusement en aide à messieurs les médecins candidats et académiciens. Une place devint vacante, dans la section d'agriculture, par le décès de M. Morel de Vindé; alors M. Rayer se désista de sa candidature en médecine, et arguant de ses travaux sur quelques maladies des animaux domestiques, il se présenta comme candidat pour la section d'agriculture.
Restaient deux candidats qui dominaient évidemment les autres, et l'on pensait que la section les présenterai tous deux sur la même ligne; c'était un honneur mérité, une sorte de dédommagement pour le moins heureux.
Mais la section académique n'a pas cru devoir agir ainsi. Elle a placé au premier rang, et sur la même ligne que M. Andral, M. Poiseuille, à qui ses beaux travaux sur la circulation ouvriront sans doute un jour les portes de l'Institut, mais dont les titres, aux yeux du public médical, ne sont pas supérieurs, ni même égaux à ceux de M. Cruveilhier.
Au second rang était M. Cruveilhier. Au troisième. MM. J. Guérin et Bourgery. M. Andral a été élu le 6 mars.
Quinze jours après la nomination de M. Andral, M. Rayer a été élu en remplacement de M. Morel de Vindé. Que M. Rayer entrât à l'institut, rien de plus juste; mais qu'il y soit entré dans la section d'agriculture, c'est là un de ces coups de théâtre académiques dont tout le monde est surpris; car enfin, malgré ses travaux sur la morve et le farcin, ce n'est point comme vétérinaire ni comme agronome, c'est comme médecin que M. Rayer a été nommé membre de l'institut. Loin de nous la pensée de critiquer un choix auquel tout le monde applaudit; mais ce qui nous semble moins à l'abri de la critique, c'est la division de l'Académie par sections, division qui nous parait tout-à-fait inutile, peut-être même un peu contraire à la fusion, à la fraternité si désirables dans un corps savant, et dont le résultat principal est d'amener, par exemple, l'admission dans la section d'astronomie d'un médecin qui aurait étudié l'influence de la lune sur les maladies.
Pendant que l'Académie s'occupait de remplacer M. Double, les candidats se présentaient en foule pour le fauteuil de M. Larrey, et chacun d'eux faisait de son mieux pour l'obtenir.
Ces candidats pouvaient se diviser en deux classes, les chirurgiens proprement dits et les hommes spéciaux. Parmi ces derniers, un opérateur habile qui, le premier, a employé sur le vivant les instruments de la lithotritie, avait, disait-on, beaucoup de chances d'être élu, quoiqu'il eût pour rivaux des hommes plus haut placés que lui dans la science. On s'en étonnait: «Et pourtant, disait M...., chirurgien lui-même et membre de l'institut, rien n'est plus facile à concevoir.
«Les membres de l'Institut se divisent en trois classes: 1º ceux qui ont la pierre; 2º ceux qui ne l'ont pas et qui craignent de l'avoir; 3º enfin, et ce sont les moins nombreux, ceux qui ne l'ont pas et qui ne craignent pas de l'avoir. Ces derniers seulement, ajoutait M......, ne voteront pas pour le lithotriteur.
Cependant cette prédiction ne s'est pas tout-à-fait réalisée, la section n'a pas admis d'hommes spéciaux parmi les candidate qu'elle a présentés, et M. Civiale n'a pu réunir que quinze voix. Ce doit être une consolation pour l'inventeur des instruments de la lithotritie, de voir que du moins il n'a pas été vaincu avec ses propres armes.
Les candidats présentés aux choix de l'Académie étaient portés sur la liste dans l'ordre suivant:
1° M. Lallemand; 2º M. Lisfranc; 3º M. Ribes; 4º MM. Velpeau et Gerdy; 5º MM. Amussat et Bégin; 6° M. Jobert de Lamballe.
L'ordre de cette liste a beaucoup surpris le monde médical. Des travaux remarquables et le respect dû à son âge faisaient comprendre que M. Lallemand occupât le premier rang; mais la section de médecine et de chirurgie peut seule nous dire quels motifs lui on fait placer au quatrième et au cinquième rang MM. Velpeau, Gerdy et Bégin, qui pouvaient figurer au premier; pourquoi M. Jobert s'est vu rejeter au sixième rang, etc.
Nous aurions beaucoup à dire sur ce chapitre; mais, loin de chercher le scandale, nous le fuyons, et nous savons qu'on doit la paix aux vaincus.
Des voix qui n'avaient pu se faire écouter au sein de la section ont repris de l'influence dans le comité secret. L'Académie a voulu discuter non-seulement les titres scientifiques, mais tous les antécédent des candidats, et connaître non seulement le savant, mais aussi l'homme sur qui devrait tomber son choix; puis, après cette enquête solennelle, et sans s'arrêter à l'étrange classification de la section de chirurgie, elle a élu M. Velpeau.
Maintenant qu'à l'agitation électorale, aux angoisses de la lutte, a succédé le calme, essayons de donner à nos lecteurs une idée sommaire des travaux les plus intéressants dont on ait entretenu l'Académie dans ces derniers temps.
Une question importante dans ses rapports avec les sciences médicales et avec l'économie sociale tout entière, c'est celle de la formation des matières azotées neutres de l'organisation et des matières grasses, qui passent successivement des végétaux aux herbivores et de ceux-ci aux carnassiers. Cette question se rattache à tous les phénomènes de l'alimentation.
MM. Dumas et Boussingault, dans leur _Essai de physiologie chimique_, avaient posé en principe que l'albumine, la librine et la caséine, ces trois substances si abondamment répandues dans les solides ou les liquides de l'économie, existant dans les plantes; qu'elles passent toutes formées dans le corps des herbivores, d'où elles sont transportées dans celui des carnivores; que les plantes seules ont le privilège de fabriquer ces produits, dont les animaux s'emparent, soit pour les assimiler, soit pour les détruire, selon les besoins de leur existence.
Etendant ces principes à la formation des matières grasses, qui, selon eux, prennent complètement naissance dans les plantes, ces auteurs les avaient considérées comme venant jouer dans les animaux le rôle de combustible ou même quelquefois un rôle transitoire, et avaient résumé l'ensemble de ces vues et leurs conséquences dans le tableau suivant:
LE VÉGÉTAL L'ANIMAL
Produit des matières azotées neu- Consomme des matières azotées tres. neutres. -- des matières grasses. -- des matières grasses. -- des sucres fécules, gom- -- des sucres, fécules, mes. gommes. Décompose l'acide carbonique. Produit de l'acide carbonique. -- l'eau. -- de l'eau. -- les sels ammoniacaux. -- des sels ammoniacaux. Dégage de l'oxygène. Consomme de l'oxygène. Absorbe de la chaleur. Produit de la chaleur. -- de l'électricité. -- de l'électricité. Est un appareil de réduction. Est un appareil d'oxydation. Est immobile. Est locomoteur.
Dans un mémoire sur les matières azotées neutres de l'organisation, lu à l'Académie le 28 novembre 1842, MM. Dumas et Cahors admettent que les plantes sont chargées de fabriquer la _protéine_, qui sert de base à l'albumine, à la fibrine et à la caséine; que les animaux peuvent bien modifier cette matière, l'assimiler ou la détruire, mais qu'il ne leur est pas donné de la créer. Après avoir, par des analyses délicates, reconnu les proportions élémentaires de ces substances, ils ont été conduits, par les déductions les plus logiques, à émettre cette proposition, que l'obligation indispensable où sont tous les animaux de faire entrer dans leur régime les matières azotées neutres qui existent dans leur propre organisation, la présence de la presque totalité de ces matières dans l'urée chez l'homme et les herbivores, dans l'acide urique chez les oiseaux et les reptiles; enfin, ce fait que l'homme rend en urée à peu près tout l'azote qu'il a reçu sous forme de matière azotée neutre, permettent de considérer comme presque certain que toute l'industrie de l'organisme animal se borne, suit à s'assimiler cette matière azotée neutre quand il en a besoin, soit à la convertir en urée.