L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843
Part 5
Déjà, sous ce prince, Semur, petite ville de la Côte-d'Or, avait ses courses. Dès 1350, le jeudi après la Pentecôte, il se distribuait des prix, et, chose assez extraordinaire, cette tradition s'est conservée à Semur. Tous les ans il y a course de chevaux, et, comme en 1350, les prix sont encore une bague d'or aux armes de la ville, une écharpe de taffetas blanc, une paire de gants garnis de franges d'or, et une somme de 40 fr. L'exemple de Semur ne gagna aucune autre ville de France. En 1776 seulement, le duc de Chartres et le comte d'Artois mirent les courses à la mode, et toute la jeunesse de cour se jeta avec fureur sur ce spectacle nouveau.
Le 5 novembre 1776, une course était convenue entre le duc de Chartres et le major anglais Banks. Elle n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi; mais le lendemain et les jours suivants, la plaine des Sablons, et un hippodrome improvisé à Fontainebleau, regorgèrent de chevaux et de seigneurs.
Les sportsmen de l'époque s'appelaient comte d'Artois et duc de Chartres; puis, après eux, venaient le duc de Lauzun, le marquis de Coullans, le prince de Guemenée. L'histoire a aussi conservé les noms des chevaux qui s'illustrèrent alors sur le turf: _Barbary, Comus, Pilgrim, Nip, l'Abbé_, coureur français, qui battit les meilleurs chevaux venus d'Angleterre, étaient les _Nautilus_ et les _Annetta_ du temps.
La course qui eut lieu en l'année 1777 mérite une mention particulière: Une poule de 40 chevaux se courut à Fontainebleau; après la course, 40 ânes s'élancèrent dans la lice. Un chardon d'or était le prix réservé au vainqueur.
Le comte d'Artois et le duc de Chartres étaient à la tête de cette jeune noblesse dont les plaisirs faisaient de l'opposition à la vieille cour. Les restes octogénaires du siècle de Louis XV voyaient avec douleur l'anglomanie qui s'était emparée de leurs fils; ils méprisaient et décriaient cette mode nouvelle, ces paris ruineux, empruntés à leurs voisins d'outre-mer. Quant à la ville, qui s'élevait toujours contre les plaisirs de la cour, elle ne voyait dans les courses qu'une manie de grand seigneur qui ne descendrait jamais jusqu'à la bourgeoisie, et elle avait tort. Les courses, il est vrai, telles qu'elles étaient alors, avec des chevaux achetés en Angleterre à grand prix, n'étaient guère faites pour régénérer la race; mais ces premières folies, ces prodigalités exagérées, introduisirent en France le goût des chevaux, et aujourd'hui nous recueillons les fruits des excentricités de nos pères.
Ce n'est pas qu'il n'existât depuis longtemps des haras en France; ceux de Pompadour et du Pin ne sont pas nés hier; mais une direction intelligente manquait à ces deux établissements, et personne ne comprenait encore quelle était l'utilité, l'importance des courses comme preuve décisive du mérite des reproducteurs.
Il appartenait à l'empereur de donner aux courses une existence officielle. Le 31 août 1805, il fonde des prix dans six départements; le 4 juillet, il rétablit les haras fondés par l'ancienne monarchie et abandonnés par la Révolution de 89; il fonde trente dépôts d'étalons et deux écoles d'expérience. Malgré les difficultés qui pesaient sur un règne restauré, Louis XVIII augmenta le nombre des courses dans les départements, et en 1819 on se trouva en face de courses régulières, où figuraient les noms de M. Rieussec, du duc de Guiche, du duc d'Escars, de M. de Royères, de M. de Labastide et de lord Seymour. On doit au duc de Guiche, aujourd'hui duc de Grammont, la première bête de pur sang née en France, Nell, qui ait paru sur l'hippodrome.
En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir perdu une course.
Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille guinées peut-être. _Antony_ était le favori des favoris, et Tom le roi des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas assez pour arriver à la strangulation et à la mort.
La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions cruelles. Pauvres jockeys!
Le Tourbillon de Neige.
NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.
Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle pour leur fils.
Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de jamais songer à l'épouser.
Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination romanesque, l'accepta immédiatement.
On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»
Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où Wladimir les attendrait.
Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.
Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis il saisit les rênes et partit.
Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune enseigne.
Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt minutes.
A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le cheval commençait à être très-fatigué.
Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.
Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état d'aller plus vite.
Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.
«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, merci! Envoie-moi ton fils.»
La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.
Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur baiser la main.
«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.
--Je suis mieux, répondit Marie.
--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.
--Peut-être.»
Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.
Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.
Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il était parti pour l'armée. C'était en 1812.
Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.
Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se retira dans un autre gouvernement.
Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.
La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de décorations.
Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant témoignage de sympathie.
Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa conduite, aurait eu le droit de demander: _Se amor non è, che dunque è quel?..._