L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843
Part 4
LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et involontaire.
LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand soupir, et sortit du parc.
LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de cette stupidité?
LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il avait pu refaire du présent avec ce passé.
LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du moment qui n'est plus.
LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.
LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.
LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces vers au _vent_:
1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui heurte et brise un chêne.
2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent c'est la vie de l'air.
3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile triste.
4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux esclaves devant le maître.
5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils murmurent encore quand leur ennemi est loin.
6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque maille est attachée par un noeud de lumière.
7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus son destin et sa tombe.
LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et Coleridge, _illustres beaux-frères_), le poète a un système complet de rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.
LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour broyer sa colère.
LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme elle-même.»
LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions et de douleurs!
LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, il fit ces autres vers au _ciel_:
1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou un mot sans idée, un son sans valeur.
2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?
3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.
4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?
5.--M'y voilà! je vois les corps célestes graviter dans leurs cercles.... Voici Vénus, si brillante, et Jupiter, et Saturne entouré de son anneau comme d'un collier; et toi aussi, terre, car tu es un corps céleste.
6. Voici le soleil! O source de vie où s'abreuvent la terre et ses soeurs, les planètes! Soleil immobile, je l'adore! toi, la plus noble manifestation du Seigneur, et je vais me reposer sur toi; car les feux respectent la pensée immatérielle.
7.--Mais te voilà plus loin que le soleil, ô pensée! Sens-tu tes ailes s'arrêter, captives, sous un contour de cristal bleu? Mais tu montes encore, te voilà hors des cercles où commande le soleil.
8.--C'est en vain que je monte, toujours des soleils et leurs planètes. Partout l'espace infini; nulle part le ciel... Oh! rappelle-moi à toi, car je me trouble dans cette immensité sans fin, et mes ailes s'affaiblissent parce que j'ai peur.
9. Et la pensée revint d'un seul trait sur la terre, accablée de ce qu'elle avait vu et de ce qu'elle n'avait pu voir; car rien ne trouble comme cette contemplation de l'infini que l'imagination ne saurait atteindre.
10. Ainsi il n'y a point de ciel, ô peintre! c'est l'espace et ses vapeurs bleues que tu colores. O poète! c'est encore là un de ces divins mensonges dont tu berces les hommes dans les enchantements de tes paroles cadencées!
11. Et toi, prêtre du Très-Haut, il est inutile que tu nous montres les cieux qui ne sont point. Ne nous parle plus du firmament, tabernacle du Seigneur.--Il n'y a que l'espace infini et les mondes qui y flottent.
12. Mais Dieu le remplit! il est partout, il est tout; il est l'espace et les mondes. L'univers s'agite dans lui, l'infini est dans lui et il est au delà; l'éternité est son temps, et il est au delà de l'éternité.
LXVII. Après avoir longuement et voluptueusement promené sa langue sur ses lèvres encore emmiellées de sa poésie, Juan se demanda avec une certaine surprise comment il avait été amené à cet élan religieux qui terminait son poème. Certes, il n'avait point songé à cette façon de _Te Deum_ qui avait jailli de sa pensée, et après s'être laissé aller, pour en mieux reconnaître la cause, à une triple récitation de ses vers, il découvrit qu'une rime de l'avant-dernière strophe et une épithète à la sixième avaient déterminé son inspiration.
LXVIII. Qu'ai-je dit? et que vais-je dire, imprudent? Ne vois-je pas tout le _genus irritabile vatum_ hurler à la fois, tout prêt à me dévorer?--Aurais-je la témérité de révéler ces terribles secrets?... Oui... Écoutez donc, ô mondes! terres et planètes, prêtez les oreilles! Étoiles brillantes qui répandez dans les cieux des flots d'harmonie (difficiles à entendre), et vous, hommes, esprits ou autres, qui vivez avec elles dans l'espace, écoutez ces mystères de la poésie!
LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide même a son charme.
LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, et le vase ou le vers était fait.
LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.
LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!
LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne songeait guère à finir ainsi.
LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à Londres.
LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore autre chose.
LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit apparaître à ses yeux une quantité considérable de...
LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un mot une lettre de Sémiramis.
LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son congé.
LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme les adieux de Catherine.
LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le plaisir.
LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de son indignation.
LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. Il relut la lettre...; elle était _au fait_ conçue dans les plus gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, _après tout_, reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il accepta le congé et les pierres.
LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!
LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et de gloire.
LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... et l'écrin.
LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!
FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.
Courses
COURSES DE BORDEAUX.--COURSES DE CHANTILLY.--COURSES DE LYON.
(Suite.--Voyez page 161.)
Bordeaux vient d'avoir sept jours de courses. Malheureusement le temps a beaucoup nui à ces fêtes hippiques. La pluie avait détrempé l'hippodrome, les chevaux glissaient, tombaient, et n'arrivaient pas au but dans le temps voulu par le règlement. Toutefois, on a remarqué _Bai brune_, à M. Ducasse; _Marengo_, à M. Rivière; _Romanesca_ et _Balsamine_, à M. Lupin.
Chantilly a été de tout temps voué et consacré au sport. Sous les Condé, ces fils et ces pères de héros, ses chasses étaient royales; aujourd'hui, ses courses sont les plus belles de France. Créées en 1836, sous la protection du duc d'Orléans, elles ont grandi d'année en année, et sont devenues pour nous l'Epsom français. Raconter toutes les courses qui viennent d'avoir lieu pendant ces trois jours, serait fastidieux pour nos lecteurs; mieux vaut une statistique courte et rapide:
157 chevaux avaient été inscrits, mais ce nombre s'est trouvé réduit à 64, par le double emploi des mêmes noms; sur ces 64, 37 n'ont pas paru sur le terrain, et 27 chevaux ont couru. On compte 16 courses, poules ou paris particuliers, et 14 vainqueurs; _Dash_, au prince de Beauvau, et _Slane_, à M. de Perregaux, ayant remporté chacun deux prix. La somme totale gagnée par les 14 chevaux est de 57.250 fr., et la distance parcourue de 46.100 mètres. 20 éleveurs ou propriétaires avaient des intérêts à Chantilly, 8 seulement ont été heureux.
MM. Rowley, prix de Chantilly, _Elisa._ De Perregaux, prix du Ministère du Commerce, _Slane._ Prince de Beauvau, prix de Diane. _Natica._ Comte de Pontalba, pari particulier, _Ned._ De Perregaux, prix de surprise. _Slane._ Fasquel, prix d'Aumale, _Pamphile._ Rothschild, prix de l'administration des Haras, _Annetta_ Id., prix de la reine Blanche, _Curé de Silly._ Id., _Foal-stakes. Prospero._ Id., pari particulier, _Wet-Day._ Prince de Beauvau, prix de Nemours, _Dash._ Comte de Pontalba, prix du Jockey-Club, _Renonce_ Prince de Beauvau, prix du premier pas. _Lanterne._ Comte de Cornelissen, pari particulier. _Bizarre._ Matheus, courses de haies. _Pantalon._ Comte de Pontalba, Handicap. _Tiger._
Le prix le plus célèbre, le plus considérable que nous ayons en France, celui du Jockey-Club, qui s'élève à 20.000 fr. environ, a été gagné par M. de Pontalba. Son cheval. _Renonce_, était, avant la course, méprisé et dédaigné; il professait lui-même assez peu de considération pour _Renonce_, et _Renonce_ s'est vengé en lui rapportant 130.000 fr. Coqueluche, à M. de Cambis, et _Governor_ à M. de Rothschild, étaient les favoris, tous les paris se faisaient pour eux; ils ne sont pas même arrivés au but, le juge ne les a pas _placés_.
HISTOIRE DE L'INSTITUTION DES COURSES EN FRANCE.--ANECDOTES.
Les courses ne sont pas pour nous une institution nouvelle; elles remontent au temps le plus reculé, au règne de Charles V.