L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

Part 3

Chapter 33,713 wordsPublic domain

Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes _pavées_ de bonnes intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, inconnus hors des ateliers et du monde artistique.

_M.. Corot_ n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient _humides_, cependant nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»

_M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies_, «L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, comme son père, devant le supplice de ses nègres.

Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet affreux spectacle, et que les journaux _négrophobes_ n'accusassent le peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.

Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels physiologistes des _Français peints par eux-mêmes_.

Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables sévérités, _turpique repulsae_, et ne travaillent plus pour le public. Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.

Le miroir fut refusé, comme _meuble_; il y a pourtant au Salon plus d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, et nous l'en félicitons, à faire de ces _meubles_ dont le jury ne veut pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, le verset de la prière: _Sub umbra alarum tuarum protege me_. Ce verset est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.

Or du subtil arq des chasseurs, Et de toute l'oultrance Des pestiférés oppresseurs, Te donra délivrance; Seur seras sous son esle, Sa deffense te servyra De targe et de rondelle; Si que de nuict ne craindras point Chose qut espouvante, Ne dard ne sagette qui poinct De jour en l'air volante, N'autenne peste cheminant Lorsqu'en ténèbres sommes, Ne mal soubdain exterminant En plein midy les hommes.

Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres tableaux, et principalement de _la Mort de Messaline,_ par M. Louis Boulanger.

DON JUAN.

CHANT DIX-SEPTIÈME.

(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)

XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, mais la colère dans le coeur.

XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau _moine noir_[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord Auguste Fitz-Plantagenet.

[Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du _moine noir_ et ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.]

XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important et fort ennuyeux club de l'Alfred.

XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les assimilait fort convenablement à son usage.

XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable médaille à l'état de vile monnaie.

XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.

XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut plus que des amis.

XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide _virginité_[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au char d'une _femme à la mode_: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué ou le moqueur, la victime ou le bourreau.

[Note 2: Shakspeare.]

XXIX. Mais il lui manquait quelque chose; après avoir bien cherché, il vit que c'était un duel. Il soupirait autant après l'éclat, qu'il méprisait le bonheur obscur; les choses lui semblaient tout à fait opportunes pour cet éclat désiré: une duchesse pour cause, un gentilhomme presque ambassadeur pour adversaire, le château d'un lord pour scène. De telles conditions lui parurent admirables, et son apparition nocturne n'avait pas d'autre motif.

XXX. Lorsque lord Auguste Fitz-Plantagenet fut près de don Juan, la lanterne sourde les inonda de sa lumière. Tous deux se regardèrent avec un dépit au moins égal; don Juan surtout, qui avait laissé s'évanouir une délicieuse apparition, et qui, craignant une autre mystification, avait accumulé tous les trésors de sa colère pour recevoir le fantôme; mais à la vue de la réalité de lord Auguste, il sourit avec amertume et lui dit:

XXXI. «J'avais plutôt compté sur le _moine noir_ que sur votre seigneurie, milord, et si votre apparition me parait dépourvue de toute magie, elle lient au moins un peu du somnambulisme.» Cette moquerie déplut à lord Auguste; il ne s'attendait pas à une pareille réception; il avait prétendu mettre plus de dignité dans sa démarche, et cette plaisanterie déshonorait quelque peu son action et lui gâtait dès l'abord la gravité de la circonstance.

XXXII. Il s'agit d'une chose sérieuse, monsieur.--Vous me surprenez beaucoup, milord.--Depuis quelques jours vos épigrammes m'offensent, monsieur.--Depuis quelques jours, milord!--Je les ai trop comprises, monsieur.--Vous les avez comprises, milord!--Il existe d'ailleurs un outrage dont vous devinez la nature.--Je ne sais pas deviner comme vous, milord!--La duchesse de.....--La duchesse! milord!--Enfin, je viens formellement vous demander une satisfaction.--Oh!!!»

XXXIII. Il y avait dans cette exclamation de notre héros tant de malice et de moquerie sanglante, que lord Auguste Plantagenet en eût été renversé, si Juan, avec une ironique compassion, ne fût venu à son secours, et ne lui eut très-cavalièrement fixé les conditions de la rencontre pour le lendemain. «Ces choses étant ainsi réglées, milord, ajouta-t-il, votre seigneurie me permettra-t-elle d'aller dormir? car cette scène nocturne, avec tout le fantastique du rêve, en a surtout le meilleur mérite, celui de ne pas empêcher le sommeil.» Et, ayant salué, il se retira dans son appartement, laissant au lord confondu le soin d'en faire autant.

XXXIV. «Il est incroyable, parbleu! qu'un gentilhomme traite aussi lestement une affaire d'honneur, murmurait en se retirant de son côte le très-élégant lord Auguste Fitz-Plantagenet. Il est inouï de terminer en plaisanterie une conversation commencée, il me semble, avec quelque dignité. C'est ainsi que l'ordre social se dissout, que la gravité des choses s'anéantit, et que le monde posé un peu haut ne serait plus tenable.» Sur quoi lord Auguste poussa un soupir aristocratique, où jouait son petit rôle la peur du lendemain.

XXXV. Véritablement la peur est très-forte dans le coeur de l'homme, mais elle y est presque toujours vaincue par le _maintien_, sauf au maintien à être à son tour vaincu par le ridicule. Don Juan fut fort satisfait du maintien d'ironie qu'il avait jeté sur son émotion, et quant à lord Fitz-Plantagenet, la position lui semblait douloureuse, parce que les plaisanteries de don Juan l'avaient désarçonné du maintien grave dont il avait enveloppé sa peur originelle.

XXXVI. Cependant nos deux gentilshommes veillaient, chacun de son côté; ils se jouaient à eux-mêmes, dans leur solitude, la comédie usitée des préparatifs du duel; car l'homme est ainsi fait, qu'habitué à la continuelle farce qu'il joue dans le monde, il conserve encore forcément son masque avec lui-même et se fait à son usage une hypocrisie intérieure; il étouffe encore la naïve raison, il fait crier plus haut la voix du _comme il faut_, et, seul, se dupe encore, se pose, se ment, se joue et se trompe.

XXXVII. Ainsi Juan et lord Fitz-Plantagenet, restés seuls, pouvaient à leur aise avoir peur du lendemain, mais tous deux avaient trop d'acquit pour faillir au décorum de leur position. Tous deux agirent selon leur esprit de conduite: Juan avec son insouciance jouée, le lord avec sa dignité jouée. Tous deux écrivirent le testament d'avant-duel, y glissant avec étude quelques traits de dédain ou de moquerie contre la mort, afin de farder leurs derniers moments.

XXXVIII. Et tous les deux dormirent; le sommeil est le roi du monde, au moins pour un quart du règne--Rêvèrent-ils? Je ne le sais; ils ne le surent pas eux-mêmes. Coleridge et Wadsworth ne s'en seraient pas inquiétés à ma place; ils eussent admirablement peint les songes terribles versés par Mab au milieu du sommeil.--Ce qu'il y a de plus officiel, c'est que tous deux, au matin, se réveillèrent et se levèrent.

XXXIX. Ils curent bientôt réuni les témoins, de bons amis, qui, venus pour mener la vie de château chez lord Henry, n'étaient pas mal satisfaits de voir rompre aussi dramatiquement la monotonie de leur séjour. Ils essayèrent bien quelques communes remontrances, mais les hommes et les choses marchèrent; et neuf heures sonnaient à l'église de Balmore, lorsque les armes ayant été examinées, les distances mesurées, tout étant prépare avec des formes exquises.... deux coups de pistolet partirent.

XL. Personne ne fut tué. Rassurez-vous, mais un des combattants fut blessé; ici une parenthèse (y aurait-il donc des rangs dans les douleurs, et une aristocratie de blessures? Tel mal excitera-t-il la pitié, celui-ci l'enthousiasme, cet autre le ridicule? Il n'y aurait pas assez de pleurs pour le coup d'épée qui frapperait Achille et Nelson dans la poitrine; mais si le même coup tranchait le bout du nez de César, nez très-long d'ailleurs, oh! mes amis, vous ririez.

XLI. Ceci est injuste et déraisonnable, mais le monde moral navigue dans un océan de déraison). Ici se ferme la parenthèse, et se renoue l'histoire. La balle de Juan fut plus _heureuse_ (remarquez-vous ce mot), car elle blessa lord Fitz-Plantagenet; mais pleurez, Muses, filles de Jupiter, saintes filles de la poésie, nuageuses soeurs de Morven, vous qui poétisez la douleur, pleurez; car la balle fatale avait coupé, par la moitié, l'oreille gauche de sa seigneurie.

XLII.. Hélas! moi aussi je pleure, je pleure de honte sur ce ridicule résultat... moi, poète de l'épopée _Juanique!_ Combien n'aurais-je pas mieux aimé quelque noble blessure à enchâsser dans mes hexamètres, quelques coups homériques à grandir ma plume et à exalter mon génie! mais une moitié d'oreille! O Muses! Qu'est-ce donc que cette ignominie? Et la dignité du duel et de la poésie doit-elle donc se heurter et se briser à cette honte?

XLIII. L'honneur était _satisfait_, mais il n'y eut guère que lui qui le fut; lord Auguste, le diminué d'une section d'oreille, don Juan, le diminueur, ne partageaient pas sa satisfaction; et les témoins s'occupaient délicatement des dernières cérémonies de la rencontre, façonnant la réconciliation convenable, et faisant éclater cette estime d'usage qui naît, au premier sang, du mépris ou de la haine: poignées de mains hypocrites qui se serrent, chaudes encore de l'outrage qu'elles ont frappé.

XLIV. Cependant la Renommée veillait, voyait et écoutait; cette vieille fille de l'Olympe a tenu à sa divinité, et loin de prendre sa retraite comme le reste du sénat de Jupiter, n'a fait qu'accroître sa puissance.--Bien plus, le Temps lui a donné deux magnifiques auxiliaires, l'imprimerie et les journaux; aussi ne craint-elle plus la fin de son immortalité, et voit-elle chaque jour se multiplier ses moyens et s'augmenter ses forces.

XLV. La déesse avait assisté de loin à la scène du duel, et, pour en recueillir plus complètement les circonstances, elle avait emprisonné ses pieds divins dans d'ignobles sabots; ses ailes d'azur, repliées sur ses épaules, s'étaient aplaties sous une veste de laine usée par le temps. Ses mains subtiles étaient devenues calleuses, une barbe grise hérissait les contours de son menton, et ses cheveux d'or, devenus plats et roux, s'affaissaient sous le poids d'un feutre jauni au travail des champs.

XLVI. Ainsi la douairière de l'Olympe n'était plus qu'un vieux jardinier du château. Ce divin manant avait tout vu, et était accouru aussitôt répandre dans les cuisines, avec le plus mauvais style de renommée de tout le comté, les détails du duel, et les douleurs auriculaires de lord Auguste Fitz-Plantagenet; la nouvelle trouva dans la chaîne des laquais et des filles de chambre un fil conducteur, qui vint électriquement aboutir à la noble Adeline.

XLVII. Le château fut bientôt embrasé de cette nouvelle.--Mais ce fut au déjeuner qu'elle éclata dans toutes ses tempêtes. Tout le monde la savait déjà, et chacun l'apprit aux autres. On n'entendait que des mots et des cris heurtés; les interjections furent épuisées, les dames avaient pris les plus vives, les gentilshommes les plus violentes, deux vieux baronnets en inventèrent quatre ou cinq tout à fait inconnues à la grammaire. Adeline était pâle, Aurora plus rose que son nom ne le comporte, et la duchesse de Fitz-Fulke, ayant hésité devant un évanouissement complet, prit le parti de s'en tenir à un léger spasme, perceptible seulement pour les autres ladies.

XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré (ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les dernières théières.

XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.

L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.

LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre _convenable_, et partit.

LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque tout à coup....

LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.