L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

Part 2

Chapter 23,552 wordsPublic domain

La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: «Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des comédiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune encore n'avait approché l'empire de si près.

Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles renommées!

Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la sienne en pied et l'autre à la boutonnière.

A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et pour quelques grands hommes.

Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant l'image de l'auteur du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, les fidèles qui iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de se découvrir et de se signer.

Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles de Marivaux peint par lui-même.

L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.

Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à l'Institut.

On joue au théâtre des Variétés _le Mariage au Tambour_; il vient d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait intituler _le Mariage au Feuilleton_. Le fait est authentique; j'ai eu les preuves sous les veux.

Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait depuis longtemps sa _pudeur littéraire._--Quoi! c'était vous?--Oui, c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le maire mettait son écharpe.

«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une seconde édition.

Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.

Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième arrondissement.

Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer

Mise en vente de l'Hôtel Lambert.

Depuis un mois, on lisait sur une grande affiche jaune placardée à profusion dans Paris:

«Adjudication en la Chambre des notaires de Paris, sise place du Châtelet, par le ministère de Me. Mayre, l'un d'eux, le mardi 25 mai 1815, heure de midi, d'une grande et vaste propriété dite l'hôtel _Lambert_, sise à Paris, île Saint-Louis, à l'angle formé par la rue Saint-Louis et par le quai d'Anjou.» L'affiche signale cet hôtel comme pouvant servir de demeure à un homme riche, présenter de grands avantages à la spéculation, ou recevoir des usines. La mise à prix est de 180.000 fr. Aucun acquéreur ne s'est présenté; le plus profond silence a régné pendant que la première bougie, allumée par le crieur, se consumait sur sa bobèche. Ainsi la destruction probable de l'hôtel Lambert est ajournée, et ceux qu'intéressent les beaux-arts pourront, durant quelques semaines encore, être admis à le visiter. C'est pour stimuler leur curiosité que nous écrivons le présent article; c'est aussi pour donner à nos lecteurs des départements une idée d'un édifice qu'ils n'auront pas occasion de voir avant sa démolition, dépouillé d'une partie de ses richesses artistiques, dégradé par le temps et par les hommes, l'hôtel Lambert n'en est pas moins un magnifique échantillon de l'architecture du dix-septième siècle.

Les biographes, très-laconiques sur le compte de Nicolas-Lambert de Torigny, disent seulement qu'au commencement du règne de Louis XIV il occupait la place de président de la seconde chambre des requêtes au Parlement de Paris.

Quelques poètes peu connus ont célébré ses vertus privées et son intégrité comme magistrat. Mais il est difficile d'apprécier la sincérité de ces éloges, et le mérite le plus incontestable de Nicolas-Lambert aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien loger. Ses intentions furent merveilleusement servies par l'architecte Louis Le Van. La façade, qui donne sur la rue Saint-Louis, est lourde et triste assurément; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans le fronton d'ordre dorique dans le large escalier à double rampe sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant, les balcons de pierre garnis de balustrades en fer d'un riche travail, tout cet ensemble frappe, étonne et saisit. Il n'est personne qui, voyant cette imposante et gracieuse résidence, ne désire posséder 100.000 fr. de rente, uniquement pour s'y installer. Nicolas Lambert songea à mettre l'intérieur en harmonie avec le dehors, et comprenant toute la puissance de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1649, est la pièce la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de la jeunesse; au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent festin. Cybéle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux tapisseries postiches représentent _Hercule délivrant d'un monstre marin Hésione, fille de Lacomédon, roi de Troie_: et _le combat d'Hercule et de Pirithous contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un sacrifice_. A l'extrémité orientale du plafond. Jupiter, Junon et les autres dieux présentent à Hercule sa fiancée; puis le nouvel hôte de l'Olympe, précédé par la Renommée, monte au ciel dans un char conduit par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la galerie et dans les trumeaux qui leur font face. Gérard Van Obstal, d'Anvers, a modelé en stuc des thermes, des groupes d'enfants, des aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des paysages de différents maîtres.

La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de Lebrun. Il y a rassemblé toutes ses forces, pour lutter contre une formidable concurrence; mais quoiqu'il se fut montré supérieur à lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du _Cloître des Chartreux_, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'attacha au coloris, sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières à la décoration de l'hôtel Lambert, et avec une application si soutenue, qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. L'auteur de la _Vie des peintres_ prête à Lebrun cette phrase odieuse: «On enterre aujourd'hui Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied.»

On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de l'autre celles de Lesueur: «_Questo_, dit-il, «è una conglioneria, ma quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.

Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de l'hôtel, on vendît les peintures du _Salon de l'Amour_ et du _Cabinet des Muses_. Elles étaient au nombre de douze: _Naissance de l'Amour, l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton_. L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l'attique, _l'appartement des bains_, quatre morceaux d'une exécution charmante et d'une belle conservation: _Calisto, Diane et Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite_. Le _Cabinet des Muses_ n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc et de Simon Vouet; ils représentent _Apollon poursuivant Daphnée, le Jugement de Midas, la Chute de Phaéton_ et _le Parnasse_.

Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.

Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite enfermée pour délibérer dans _l'appartement des bains_. Espérons qu'elle aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.

Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.