L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

Part 1

Chapter 13,606 wordsPublic domain

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L'Illustration, No. 0013, 27 Mai 1843

L'ILLUSTRATION

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.

Nº 13. Vol. I.--SAMEDI 27 MAI 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an 32 fr. pour l'étranger. 10 20 40

SOMMAIRE.

Académie des Sciences morales et politiques. Éloge de Daunou, par M. Mignet. _Portraits de M. Mignet et de Daunou_.--Courrier de Paris.--Mise en vente de l'Hôtel Lambert. _Quatre gravures._--Galerie des Beaux-Arts. au Bazar Bonne-Nouvelle. Contre-Exposition, _Vue de la galerie Bonne-Nouvelle; Châtiment des quatre piquets; un Rentier, par mademoiselle de Faureau._--Don Juan. Chant dix-septième (suite et fin). Courses _Courses de Chantilly; courses de Lyon._--Tourbillon de neige, nouvelle russe, avec _une gravure_.--Montevideo et Buenos-Ayres. _Vue de Montevideo; portraits de Rosas et d'Oribe_.--Théâtres. Les Petits et les Grands; Mademoiselle Rose; la Famille Renneville; l'Hameçon de Phenice; la Fille de Figaro, avec une _gravure_; Eulalie Pontois.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Mistress Fry. _Portrait_.--Amusements des Sciences avec _gravure_.--Rébus.

Académie des Sciences Morales et Politiques.

ÉLOGE DE DAUNOU PAR M. MIGNET.

Entre l'Académie Française et l'Académie des Sciences est venue se placer, pour compléter l'édifice élevé par la Révolution Française à l'esprit humain, une autre académie, l'Académie des Sciences morales et politiques, qui emprunte à l'une la solidité et l'unité de ses investigations, à l'autre l'éclat et le coloris de la forme. Quelle plus noble mission, en effet, pour une assemblée de personnages célèbres dans la science et dans la pratique des affaires, que celle qui, par la philosophie, cherche la raison des choses et des êtres, par la législation les organise, par l'histoire les raconte et les évoque du passé pour les enseignements de l'avenir, par l'économie politique les féconde et les enrichit, par la morale les sanctifie et règle par le développement des lois innées ce qui échappe aux prescriptions de la loi écrite! Aussi, bien que d'une date beaucoup plus récente, l'Académie des Sciences morales et politiques a déjà grandi au niveau de ses aînées.

La séance publique annuelle du samedi 27 mai a eu lieu cette année sous la présidence de M. le comte Portalis, qui prête un concours si actif et si éclairé aux travaux de l'Académie. Après un discours dans lequel l'honorable académicien a fait ressortir l'importance et l'utilité des sciences morales et politiques. M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie, a donné lecture d'une notice sur la vie et les travaux de M. Daunou.

M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan différent de l'_Histoire de la révolution_ par M. Thiers, a obtenu la même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.

M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata. M. Daunou, qu'avaient fait connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.

C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution du reproche de stérilité.

Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, furent frappés d'impuissance dès leur début:

«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, l'institution fait tout.»

Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières pages de la Notice.

«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à son tour ces chers et illustres morts.

«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait voulu y vivre.

«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.

«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la postérité.»

Courrier de Paris.

Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en iras-tu?»

Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de vent, de sombres nuages et de pluie.

D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit _les Mystères de Paris_ et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.

Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.

L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»

Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.

Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!

La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème des _Jardins_; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de chaises: «Il n'y a plus de printemps!»

Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa personne dans la _grande allée_ ou devant le _café de Paris_, qui se sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux piaffants, pour faire une promenade _au bois_, qui rebrousse chemin tout à coup, et rentre à _l'hôtel_, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi d'Arnal et à l'ut de Duprez.

Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert les débris de son repas de la veille.