L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843
Part 6
VI. Au dernier vers de la dernière stance du seizième chant de don Juan, il arriva ceci, que la terre fut détruite. Une comète ardente s'était abattue sur elle et s'était comme engravée dans les profondeurs creusées par sa chute. L'astre avait enroulé le globe de ses cheveux de feu et l'en éteignait de toutes parts. La terre poussa d'horribles mugissements de douleur, les planètes en furent troublées dans leur marche, et dans leurs cercles reculés Jupiter et Saturne en furent émus.
VII. L'incendie avait éclaté dans l'Asie. On eût dit d'une mer de feu qui montait sans cesse, entraînant dans ses flots rouges les villes qui fondaient comme la cire, se brisant contre les montagnes, se soulevant jusqu'à leurs crêtes et lançant en vapeur leurs glaciers éternels; et quand elles étaient desséchées, les montagnes se brisaient d'elles-mêmes, s'entrouvraient et tombaient, comme la chaux que l'eau vient de dissoudre, dans cette mer enflammée, qui les dévorait.
VIII. Puis l'Afrique, ses déserts de sable, surpris par le souffle de feu qui venait, se calcinèrent en une contrée de cristal; mais cette métamorphose fut courte. L'incendie accourut à la suite de son souffle, et les plaines vitrifiées se réduisirent en cendres. L'Europe périt aussi tout entière: les glaces du pôle bouillonnèrent, et, s'étant dissipées, laissèrent à nu l'axe de fer sur lequel la terre avait incessamment pivoté jusqu'à ce moment de douleur et de mort.
IX. Car les convulsions de la nature étaient grandes. Pour l'homme, sa douleur n'était rien, sa voix était soudainement étouffée, et il ne lui était pas même laissé le temps d'invoquer ses dieux. Car aux vapeurs approchantes de l'incendie, ils mouraient frappés, dissous en cendres impalpables, comme si le feu les eût déjà atteints. Les temples et leurs dieux étaient aussi consumés avec les pensées, les ambitions, les amours et les haines.
X Alors, la mer de feu, vainqueur du pôle aux extrémités de l'Afrique, se déploya devant l'Océan. Ce fut une bataille terrible. Les deux ennemis face à face s'armèrent de toute leur puissance: l'incendie élevait ses mille pyramides, l'Océan lui opposait jusque dans la nue ses vagues gigantesques. Tous deux s'entrelaçaient, et tandis que les flammes traversaient les vagues et brûlaient au milieu d'elles, ailleurs c'étaient les vagues qui s'abattaient sur les flammes pour les écraser et les éteindre.
XI. L'Océan rugissait furieux aux affreux sifflements de son ennemi; mais les embrasements de la terre qui se consumait fournissaient sans relâche à celui-ci des forces nouvelles. La mer, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus en vapeurs; ses vagues retombaient brûlantes dans son sein; les rives de feu la pressaient et marchaient en avant. Sa force l'abandonna, elle se reposa calme, comme un martyr résigné à la mort; elle n'opposa plus rien aux faux vainqueurs, et, exhalant ses derniers soupirs, elle laissa à nu ses profondeurs palpitantes et calcinées.
XII. Il n'y eut plus de mer! il n'y eut plus de combat! L'incendie, agrandi de sa victoire, passa. Il dévora les îles; l'Amérique tout entière se tordit comme une corde au feu; les volcans eux-mêmes n'étaient pas épargnés. Comme si l'incendie céleste eût dédaigné de reconnaître ces flammes décolorées et froides de la terre, il insultait à leur inertie, il mettait le feu à leurs feux et il enflammait leurs flammes.
XIII. C'en était fait de la terre: un vêtement de feu l'enveloppait de toutes parts; ses entrailles brûlaient aussi et dardaient jusqu'aux cieux les métaux liquéfiés. Cependant ce squelette consumé par l'incendie implacable s'amoindrissait de plus en plus; les flammes elles-mêmes s'affaiblissaient autour de ce globe de cendres et rampaient humbles et expirantes; il n'y avait plus rien à dévorer. L'incendie vainqueur succomba sur le corps de sa victime, et sa dernière flamme se perdit dans les airs avec un bruit léger.
XIV. Alors vint un grand vent... Il brisa ce noyau de cendres et le dissipa en nuages obscurs dans l'espace. Il ne resta plus rien de la terre, pas même la ruine qui marque ce qui a été. Rayée du nombre des mondes, elle disparut; son atmosphère fut anéantie aussi, et les sphères des autres planètes, se rapprochant avec une grande secousse, envahirent la sienne et formèrent un nouvel ordre.
XV. Don Juan et la folle duchesse de Fitz-Fulke avaient aussi disparu avec les débris de la terre, et remarquez l'immense développement que donna cet incendie à ma _Juanude_ ou à ma _Juaneida_, comme il vous plaira de l'intituler, car mes personnages ne vont plus désormais ramper sur la terre, mais leurs âmes immatérielles se répandront dans l'univers avec leur coquetterie et leurs amours.
XVI. Il n'y aura plus de terre, mais il y aura l'espace. Adeline ira à tire-d'aile se réfugier dans l'anneau de Saturne, et s'y balancer comme une goutte de rosée à la fleur qui vacille avec elle; l'âme de don Juan poursuivra la folle immatérialité de la duchesse au travers des étoiles, tandis que le jaloux Fitz-Plantagenet enfourchera quelque comète errante pour atteindre ces âmes amoureuses.
XVII. Car la scène serait élargie; elle aurait l'univers pour lieu et le temps pour durée: la virginale Aurora irait aussi promener ses rêveries au milieu des cieux, et absorbée dans les tendres idées qu'elle ne démêle pas bien elle-même, elle s'en irait préoccupée et pensive, heurter une étoile qui fuirait effrayée du choc..... Mais c'en est assez, je suis harassé de cette poésie, et me voici de retour dans le corridor de Norman-Abbey.
XVIII. Don Juan, comme vous le savez, venait de sentir sa main palpiter sur la taille palpitante de la duchesse, lorsque..... tout à coup un bruit se fit entendre à l'extrémité du corridor. Aussitôt sa main retombe d'elle-même. La duchesse se dresse froide et inquiète, et leurs yeux, qui ne voyaient pas dans l'obscurité, se tournèrent cependant vers le bruit, comme pour le regarder et le mieux entendre.
XIX. Et maintenant, ô Little, très-pudibond Little vous comprenez que la fin du monde n'était point nécessaire pour rassurer votre timidité.--Tous deux écoutant, retenant leur haleine: ils aspiraient, le cou tendu les moindres parcelles du bruit, les plus légers atomes qui troublaient la silencieuse sérénité de cette nuit.--Ils crurent entendre quelques pas, et bientôt après un faible rayon de lumière vint scintiller à leurs yeux.
XX. Mais déjà la duchesse avait deviné ce qu'elle n'avait pu voir, car les femmes sont toutes ainsi; elles ont un vingtième sens qui devine et pressent; il y a dans elles de l'instinct et de l'inspiration du prophète, quand l'homme raisonne encore, elles savent déjà. Lady Fitz-Fulke, pour échapper à quelque sotte catastrophe, avait donc poursuivi son rôle de fantôme et, glissant comme une ombre, avait disparu.
_La suite à un prochain numéro._
La Phrénologie
CHANSONNETTE.
Parole» de M. Durandeau
Musique de M G Héquet.
[Partition musicale.]
Théâtres.
_Mademoiselle de La Vallière_, drame en cinq actes et en vers, de M. ADOLPHE DUMAS.--_L'Homme de Paille_.--_Les Cuisines._
On ne reprochera pas à M. Adolphe Dumas de manquer de hardiesse; aucun fait ne l'a intimidé, aucun nom ne l'a fait reculer: ni les amours, ni les intrigues de Versailles, ni la cour, ni le ciel, ni Dieu, ni le roi; Anne d'Autriche, Montespan, Soissons, Henriette d'Orléans, Louis XIV, Molière, Guise, Condé, Bossuet, Fontainebleau et les Carmélites, la vie et la mort, M. Adolphe Dumas a tout mis intrépidement dans son drame. Il a été réprimandé de cette audace par plus d'un critique rigide. Comment avez-vous pu tenter une telle entreprise? lui a-t-on dit. Comment vous êtes-vous senti assez de vérité et de puissance, pour faire agir et parler de tels hommes et de telles femmes? Qui vous a dévoilé le secret de tant de génies puissants et de tant de coeurs amoureux? Quoi! en même temps, la tendresse de La Vallière, la fiére passion de Louis XIV, le regard profond et mélancolique de Molière, la grande voix chrétienne de Bossuet! y songez-vous? Par quel art donner leur vie propre, leurs sentiments véritables, leur langage réel à tous ces morts, si diversement curieux et célèbres?
La réponse de M. Adolphe Dumas est concluante.--On n'a pas besoin de s'inquiéter si fort: la vérité, il s'en débarrasse comme d'un bagage inutile, la ressemblance, c'est la chose dont il s'est médiocrement soucié. Les noms de ses personnages sont réels, il est vrai, mais les personnages ne le sont pas, ou ne le sont guère. En un mot, M. Adolphe Dumas a suivi la mode du drame capricieux; il a ouvert un champ libre à l'imagination. Sous l'enseigne de l'histoire, le poète établit un magasin de fantaisie; l'histoire, pour M. Adolphe Dumas, est le prétexte, la fantaisie est la réalité; ou plutôt, comme l'a dit un autre Dumas, l'histoire est le clou que l'auteur a planté dans la muraille pour y attacher--son chapeau? Non pas, mais son drame.
Qu'on ne s'étonne donc de rien de la part de M. Adolphe Dumas: Louis XIV lève sa canne sur un ambassadeur: la fantaisie! Guise se laisse insulter en pleine cour par un comédien: la fantaisie! Mademoiselle de La Vallière dit en présence du roi, à madame de Soissons: «Vous en avez menti!» la fantaisie! Bossuet donne la main à Molière et fraternise avec lui: la fantaisie! Molière est duelliste, insolent, et rudement de morale et de vertu: la fantaisie! Que vous dirai-je? de fantaisie en fantaisie, on arrive, avec M. Adolphe Dumas, a visiter un Versailles et un siècle de Louis XIV à peu près fantastiques. Si vous en demandez la raison au poète: «Car tel est notre bon plaisir,» dira-t-il. Que répondre à cela, sinon que le bon plaisir a mené plus d'un roi et plus d'un poète à l'abîme?
Le drame de M. Adolphe Dumas commence par une scène charmante, et celle-là a bien pu se passer en 1660, en plein dix-septième siècle, dans la cour jeune, galante et amoureuse de Louis XIV. M. Dumas n'est pas toujours dans la supposition; il a d'agréables lueurs de vérité.--Madame de Soissons, madame Henriette d'Orléans, Athénaïs de Mortemart, sont réunies dans une salle voisine de l'appartement de la reine mère. Que font-elles? eh! que peuvent-elles faire, si ce n'est de parler du roi? Louis est jeune, tendre, beau, magnifique. Comment toutes ces âmes amoureuses, toutes ces têtes ardentes ne songeraient-elles pas d'abord au roi, c'est-à-dire à la grâce, au plaisir, à la puissance? Elles y songent donc, elles en rêvent; le nom de Louis est sur leurs lèvres; l'image de Louis est dans leur coeur. Mais qui aimera-t-il? qui choisira-t-il? Louis a passé la nuit dans la galerie: pour quels beaux yeux? Il a ramassé un mouchoir échappé d'une blanche main;... mais de quelle main?--Cependant là-bas, modestement assise et le front baissé, voyez-vous cette blonde jeune fille? elle se tait, tandis que les autres jettent étourdiment leurs espérances et leurs amours au vent; son regard est plein d'un feu voilé; leurs regards hardis étincellent; elle ne dit rien, mais que quelqu'un s'écrie:
Si Louis, jeune et roi, n'était pas jeune et roi, Laquelle de fous quatre, enfin, l'aimerait?
Moi! murmure-t-elle. Vous avez reconnu La Vallière, et c'est La Vallière en effet.
Nous passerons sur un sermon de la reine Anne d'Autriche. N'attristons pas nos amours par la rigidité et les regrets des douairières. Le roi survient; et, pour le coup, tous les yeux et tous les coeurs de ces demoiselles et de ces dames se tournent de son côté. «Je l'ai vu la première,» dit La Vallière tout bas. Parmi res belles impatientes et ambitieuses de plaire, laquelle le regard du Louis cherche-t-il furtivement? La Vallière. La douce fille, pour cacher son trouble, dessine un lis.
Un lis?--Le lis royal!--Bien faible, car il plie; On baiserait la main, tant la fleur est jolie.
Ainsi se passent ces heures galantes, en coups d'oeil furtifs, en douceurs, en soupirs; puis, on parle de plaisirs et de fêtes. Versailles sera demain le théâtre enchanté des plus rares merveilles; Benserade est à l'oeuvre, et M. de Molière achève _la Princesse d'Élide_.
Mais voici Molière en personne; il entre chez le roi, comme s'il était le roi lui-même. Monsieur d'Orléans, le frère de Sa Majesté, n'avait pas le même privilège; s'il s'en fût avisé, Louis XIV l'aurait réprimandé vertement. Quoi qu'il en soit, écoutez Molière:
.... Oui, sire, Poquelin! Ce nom vaut bien le nom d'un bâtard orphelin, D'un duc dégénéré, d'un bourgeois gentilhomme; Mon père est tapissier, mon père est un brave homme, Et son fils fera voir un jour, au plus moqueur, Que la noblesse vient de l'esprit et du coeur.
Que dites-vous de Molière parlant, à Versailles, de ce ton haut et provoquant? C'en est fait; M. Adolphe Dumas nage en pleine fantaisie, et nous en verrons bien d'autres. A compter de cette entrée de Molière, il faut renvoyer l'histoire chez elle; M. Adolphe Dumas n'en veut plus entendre parler. Il a besoin de l'étrangler et de s'en défaire, pour satisfaire, à son aise, tous ses caprices; l'histoire est donc morte et enterrée; n'en parlons plus Molière et Louis XIV s'arrangent à merveille; deux amis intimes ne feraient pas mieux; deux camarades n'agiraient pas, l'un envers l'autre, avec plus de laisser-aller. Molière confie à Louis XIV ses peines et ses jalousies, et les trahisons de sa femme:
A Toulouse j'ai fait rencontre, par hasard, D'une fille, un enfant qu'on nommait la Béjard. Je lui donne mon nom, seul bien dont je dispose, Si le nom de Molière est jamais quelque chose. Enfin, j'aurais donné l'avenir glorieux Et les siècles futurs pour un amour heureux; Sire, eh bien! mon bonheur, dans sa robe adultère, Tous les soirs se déchire aux regards du parterre.
A son tour, Louis XIV n'est pas en reste avec Molière; Molière est le dépositaire de l'amour du roi pour La Vallière; mais, le plus étonnant de l'aventure, c'est que Poquelin fait de la morale au roi, et, qu'à part lui, il prend la résolution de soustraire la colombe au vautour royal. Un allié, sur lequel, certes, vous ne comptez pas, se range du côté de Molière dans cette entreprise. Bossuet, de moitié avec l'auteur du _Tartufe_, défend La Vallière contre les attaques de Louis. «Vous êtes un brave homme, dit Molière à Bossuet.--Donnez-moi la main,» répond Bossuet à Molière. N'est-ce pas étrange? Et la fantaisie n'est-elle pas quelquefois une muse par trop singulière?
La Vallière ne joue pas un rôle moins original; qu'elle consulte Bossuet, rien de mieux; qu'elle écoute sa voix prévoyante, je n'ai rien à y redire; mais que La Vallière appelle Molière son frère et son ami, voilà qui dépasse ma tolérance. Quoi qu'il en soit, malgré Bossuet et malgré Molière, son frère et ami, La Vallière succombe; elle succombe, non sans excuse! Une tentative de fuite et de violents combats attestent qu'elle ne s'est pas rendue lâchement. Cette pauvre La Vallière est bien à plaindre, en vérité, et je suis tenté de l'absoudre; quelle vertu aurait résisté davantage? et comment se soustraire au regard enivrant de ce roi de vingt ans et à l'éblouissant éclat de cette cour si pleine d'ardeurs et de poésie? Molière lui-même, ce Molière dont M. Adolphe Dumas fait un si rude prédicateur, n'a-t-il pas aidé à cette chute de la vertu? n'est-ce pas lui qui a dit à mademoiselle de La Vallière, dans le prologue de la _Princesse d'Élide._
Soupirez librement pour un amour fidèle, Et bravez ceux qui voudraient vous blâmer: Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom à se faire estimer. Dans le temps où l'on est belle, Rien n'est si beau que d'aimer.
D'ailleurs La Vallière commence déjà à expier sa faute: elle essuie les violences de madame de Soissons, et la reine-mère la traite avec dureté. Louis XIV, à en croire M. Dumas, n'est pas le seul ouvrier de cette chute: un certain marquis de Santa-Fior, marquis de contrebande, un drôle, un Scapin, lui a facilité les voies. Ce Santa-Fior, fils original et fantasque, né du cerveau de M. Adolphe Dumas, ne manque ni de verve ni d'esprit; mais il devance les temps, et transporte à la cour de 1669 le baron de Wormspire, beau-père de Robert-Macaire de 1835.
Santa-Fior ou Louis, peu importe, La Vallière est vaincue, on ne saurait plus en douter: voyez-la tendrement suspendue au bras de son royal amant, et écoutant ses douces paroles:
Blonde comme un soleil, belle comme le jour, Je passerai ma vie à te parler d'amour.
--Où voulez-vous aller?--Sous ces ombrages silencieux, dit l'amant; c'est là que mon père, Louis XIII, aimait à s'asseoir:
C'est là qu'il est venu, seul avec La Fayette, Comme toi toujours tendre et toujours inquiète. On trouverait encor leurs chiffres amoureux. --Que voulez-vous?--Chercher.--Quoi chercher?--Des heureux:
Louis XIII gravant des chiffres amoureux sur les arbres peut sembler un peu bien hasardé, mais les vers sont jolis.
Tandis que La Vallière soupire, Molière est insulté par les marquis; que dis-je, par les marquis, non point seulement par les Acaste et les Clitandre, mais par un Guise en personne. C'est ici,--le croiriez-vous?--que Molière met le poing sur la hanche, se pose en bretteur, et provoque M. de Guise: M. de Guise consent à se battre, pour surcroît de merveille; mais le roi survient, et dérange le combat:
La royauté, ce soir, soupe avec le génie. Voyons, monsieur, soyez de notre compagnie.
A ces mots, le roi s'assied à une table magnifiquement servie, et donne près de lui place à Molière: le banquet est splendide et splendidement illuminé: princes et ducs, duchesses et marquises y prennent part, sur l'ordre de Louis.
M. Adolphe Dumas agrandit et orne singulièrement le petit _en cas de nuit_ que le roi fit partager, dit-on, à Molière au nez des courtisans. Louis boit à Molière et à Corneille; Molière riposte en buvant au roi. Soit, Mais que dites-vous de ce qui suit? Louis XIV oblige Guise de choquer le verre avec Molière et que fait Molière? Molière se levant, le verre à la main, porte à Guise et à la noblesse assise à cette table, le _toast_ incroyable que voici:
A votre oncle Mayenne, assassin d'Henri Trois! Et, comme si j'étais encore sur mon théâtre, A sa soeur, votre tante, assassin d'Henri Quatre! Sire, permettez-moi, c'est un duel entre nous; Il faut que tout ceci se passe devant vous. Nous autres gens de coeur, nous autres gens de lettres, Nous sommes las des beaux, sire, et des petits-maîtres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais qui donc êtes-vous? C'est une raillerie. Des danseurs!... O héros de la chevalerie: Charlemagne et Roland, voilà les héritiers De ceux de Roncevaux et de ceux de Poitiers. Mais, n'allons pas si haut, ombres chères et vaines! Votre sang est trop vieux et n'est plus dans leurs veines, Mais qui donc êtes-vous? un frondeur, un ligueur; Des Guises balafrés sur un front sans rougeur, Les hommes avilis de nos guerres civiles, Les restes écumés des troubles de nos villes, Qui s'en vont, quand Paris n'est plus à ravager, Avec Condé, porter la France à l'étranger!
Et Guise ne s'indigne que médiocrement à ces apostrophes fanfaronnes; et Louis XIV d'applaudir et d'encourager Molière. Mais, en vérité, où sommes-nous? où allons-nous? Quoi! c'est là Versailles? quoi! c'est le roi? quoi! c'est Molière? Il serait si facile de répondre à cette déclamation de ce Poquelin sans pareil, qu'après tout il se trompe, que la noblesse de Louis XIV n'était pas encore la noblesse honteuse et énervée de la Régence et de Louis XV, et que les hommes qui se faisaient tuer bravement dans les fossés de Strasbourg ou de Dôle, ajoutant l'Alsace et la Franche-Comté à la France, n'étaient pas de si indignes héritiers de ceux de Poitiers et de Roncevaux.
Mais déjà tout est dit: l'amour de Louis XIV pour La Vallière s'éteint peu à peu et s'en va; la possession a produit la satiété. La Vallière aime toujours, aimera toujours; Louis n'aime déjà plus. En vain il cherche à dissimuler cet abandon par un semblant de tendresse, La Vallière a lu dans cette âme rassasiée. La galanterie contrainte, la froideur, les impatiences du roi ne font que confirmer son infidélité; Montespan a pris la place de La Vallière.
La pauvre victime abandonnée ne songe plus qu'à la retraite et à la pénitence. Appuyée d'un côté sur Bossuet et de l'autre sur Molière, elle se décide à rompre avec le monde et à cacher sa douleur et son repentir dans quelque pieux asile; La Vallière ira aux Carmélites.--En même temps qu'il nous montre La Vallière brisée par la trahison d'un homme, M. Adolphe Dumas nous fait voir Molière tué par l'infidélité d'une femme: ici Louis XIV ensevelissant dans une retraite austère La Vallière vivante; là, la Béjart ouvrant à Molière, mort de chagrin, une tombe prématurée. Et ainsi, tous deux s'acheminent en même temps vers la sépulture: l'une aux Carmélites, l'autre au cimetière Montmartre. Voici La Vallière sur la route du couvent; voilà les restes inanimés de Molière qui passent, et le peuple s'émeut et s'agite autour d'eux.--Par un dernier retour de tendresse, Louis XIV veut arrêter La Vallière; mais Bossuet l'empêche de retenir aux corruptions du monde cette âme, qui court se racheter vers Dieu.--Le roi obéit à Bossuet, et cependant salue le cercueil de Molière:
Bénissez ce cercueil, Molière est un grand homme, Aussi grand que tous ceux de la Grèce et de Rome. Il était au théâtre, il était comédien, Mais après tout, Molière était homme de bien.
Et la toile tombe.
Si vous pouvez vous isoler de toute préoccupation historique; si vous ne faites cas ni de la vérité des caractères, ni de la vérité des moeurs et du temps, le drame de M. Adolphe Dumas pourra se faire absoudre; il est semé de jolis vers, de vers élégants, de vers tendres, de sentiments énergiques; mais si vous croyez à Molière, à Bossuet, à la vraisemblance, au bon sens de l'histoire, le drame court le risque d'un jugement sévère. Il paraît que le public ne croit à rien de tout cela, car il a beaucoup applaudi M. Dumas, et court avec curiosité à la Porte-Saint-Martin.
M. Adelphe Dumas répondra aux critiques par le grand et terrible argument du succès. Le succès est quelque chose en effet, mais le succès n'est pas tout. M. Adolphe Dumas est un homme de trop d'esprit et de trop de talent pour ne pas vouloir mettre complètement d'accord, dans un prochain drame, et ceux qui ne voient que le fait du succès, et ceux qui, dans le succès même, demandent et regrettent quelque chose.
La semaine a été pauvre en vaudevilles: le théâtre du Palais-Royal et le théâtre des Variétés ont seuls donné signe de vie: l'un a mis au monde _L'Homme de Paille_, l'autre a saupoudré de gros mots cinq petits actes intitules: _Les Cuisines_ L'homme de paille, cela se devine, est une espèce de paravent qui sert à cacher les peccadilles d'un vaurien. M. de Champvilliers a des vices et des maîtresses: il craint que cette vie désordonnée lui enlève une veuve et une dot qu'il veut épouser; il prend M. Gambriac pour éditeur responsable. Tout ce qui lui tombe sur le dos, duels, dettes, intrigues, c'est de Gambriac qui en est cause. Gambriac cependant s'aperçoit du rôle de dupe qu'un lui fait jouer, et comme il n'est pas niais, il prend sa revanche et enlève au mystificateur la dot et la veuve. De la gaieté et quelque traits d'esprit, que faut-il davantage à un vaudeville?