L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843
Part 5
_M. Maindron.--L'Enfant et le Chien_, groupe en marbre.--Nous avons déjà, dans un précédent article, rendu justice à la grâce parfaite, à la vérité touchante de ce groupe: nous ne saurions mieux prouver combien nos éloges étaient légitimes, qu'en illustrant aujourd'hui l'oeuvre elle-même. Peut-être notre copie suffira-t-elle à donner une idée du modèle.
_M. Couture.--Un Ménestrel._--Le bachelier de la gaie science, du _gentil savoir_, est assis sur une pierre, les jambes à demi croisées; deux belles jeunes filles l'écoutent, le sourire sur les lèvres et dans les yeux; et des enfants, petits pâtres quelque peu déguenillés, se pressent autour du maestro, qui leur déduit les _leys d'amors_ ou _flors du guay saber._
Chacun s'est arrêté devant ce tableau, d'une belle couleur et d'une touche vigoureuse; chacun a loué la vérité gracieuse des figures et des poses, l'originalité charmante des diverses physionomies. Cependant la toile de M. Couture n'est pas irréprochable, il s'en faut de beaucoup. La tête du ménestrel rappelle celle de l'enfant prodigue, et peut-être, par cela même, convient-elle assez peu sur les épaules d'un troubadour. Un défaut plus grave dépare surtout le tableau de M. Couture: ses figures semblent poser isolément, comme elles faisaient dans l'atelier, elles regardent le spectateur plutôt qu'elles ne se regardent entre elles, et paraissent chacune exclusivement occupée de son sourire particulier, de son expression individuelle. Nous épargnons à M. Couture quelques autres critiques de détail que lui ont déjà faites plusieurs feuilletons. Au total, ce tableau, qui est évidemment l'oeuvre d'un jeune homme, et ressemble beaucoup à une ébauche, annonce cependant des qualités solides et un talent remarquable, et nous ne doutons pas que M. Couture ne tienne un des premiers rangs aux future expositions.
_M. Dantan aîné.--Petit modèle de sa grande statue de Duquesne._-L'uniforme d'un amiral n'est pas beaucoup plus favorable à la statuaire que celui d'un adjoint au maire ou d'un officier de santé M. Dantan a su néanmoins tirer parti de ces vêtements peu pittoresques; la pose de Duquesne est belle et fière, sans rodomontade ni crânerie: pour peu que l'amiral voulût quitter son habit d'ordonnance et ses oripeaux officiels, il pourrait bien faire une statue héroïque. Le modèle est d'ailleurs exécuté dans de si petites proportions, qu'on ne saurait, sans témérité, en rien conclure entre la statue colossale qui décore une des places de Dieppe.
Nous ne voulons point terminer notre revue du Salon de 1843, sans dire quelques mots au moins de plusieurs tableaux remarquables dont nous n'avons pas encore parlé, et que nous regrettons surtout de ne pouvoir illustrer. Il entre aussi dans notre pensée de réparer maints oublis de la critique et, d'autre part, d'adoucir quelques-uns de ses jugements les plus sévères.
_M. Rodolphe Lehmann.--Vendangeuse italienne._--M. Lehmann ne s'est peut-être pas assez défendu des réminiscences, et sa vendangeuse rappelle un peu sa moissonneuse _Chiarruccia_. Cette simple étude cependant vaut elle seule un grand tableau; elle révèle un pinceau des plus vigoureux et des plus riches; la force surtout domine dans la tête et le corsage, et la beauté lui semble subordonnée; c'est une chaude création, que l'on dirait avoir été conçue et accomplie sous le soleil brûlant de Naples ou de Rome. M. Rodolphe Lehmann a sans doute, comme Léopold Robert, long-temps et mûrement étudié les maîtres italiens, et nous ne doutons pas que sa puissante couleur et son riche dessin ne lui assurent une place distinguée parmi nos peintres, qui pèchent si souvent par la pâleur, la mollesse et la pauvreté des formes.
M. Poirot, dont le nom se rattache aux plus beaux travaux de l'expédition de Morée, est au premier rang parmi les peintres qui ont eu le courage de ne point abandonner le genre architectural. M. le capitaine Baccuet, qui vient après lui, à distance respectueuse, nous a donné l'Arc de Djimilah comme souvenir de l'expédition scientifique et artistique d'Algérie M. Cassel se maintient au rang qu'il avait conquis par son _Christ au Jardin des Oliviers_. M. Menn est un peintre de l'école de Rubens, que Rubens ne désavouerait pas parmi ses meilleurs élèves. _Le Cimetière arabe_, de M. Léon Vinit, était dignement placé dans le salon carré, _Le départ de Guillaume le Conquérant_, de M. Lebon, et le _Jean Bart_, de M. Vester, sont deux toiles remarquables. Les charmants intérieurs de M. Couder méritent aussi une mention particulière. Enfin, M. Penguilly-l'Haridon continue hardiment Callot dans son spirituel dessin des _Fourberies de Scapin_: c'est à lui qu'on peut appliquer le fameux vers:
Ille Calotanae referens deliria dextrae....
Nous avons déjà mentionné avec grands éloges les portraits de MM. Hippolyte Flandrin, Belloc et Couture; il nous reste à parler encore de quelques portraitistes distingués.
_M. Guignet_ a soutenu dignement la juste réputation que lui avaient faite ses précédents portraits, et surtout celui du sculpteur Pradier. M. Guignet ne se contente pas de donner à ses portraits une ressemblance saisissante, incontestable lors même qu'on ne connaît pas le modèle, mais il sait aussi heureusement disposer ses figures; il drape élégamment le corps, et sauve autant que possible la vulgarité de nos vêtements modernes. Chacun des portraits de M. Guignet est à lui seul une habile et heureuse composition: le musicien a une lyre à ses pieds, l'historien s'appuie sur un in-folio, et ces attributs allégoriques sont si habilement dessinés, si ingénieusement peints, qu'ils semblent relever encore et ennoblir la figure que le peintre a représentée. M. Guignet possède en outre le secret d'accuser vigoureusement les lumières par l'intensité de ses ombres, et de faire ainsi vivement ressortir ses portraits; enfin l'architecture, qui forme d'habitude le fond de ses tableaux, contribue à donner aux modèles une sorte de grandeur et de dignité romaine; disons d'ailleurs que ces modèles se prêtent d'ordinaire à ce genre de portrait _héroïque_. M. Guignet a sur les autres portraitistes un grand avantage: il peint le plus souvent des figures bien connues, aimées du publie, des artistes célèbres, des écrivains distingués; ainsi, cette année, chacun s'arrêtait avec plaisir devant le portrait de M. Théodose Burette, et le peintre semblait, en vérité, fort redevable à l'historien.
_M. Guignet jeune_ s'est montré digne de son frère, et sa _Retraite des dix mille_, surtout en l'absence de Decamps, méritait d'être comptée parmi les belles pages d'histoire du salon.
_M. Bonne-Grâce_ a peint un des plus spirituels professeurs de la Sorbonne, M. Gérusez. C'est encore là pour le peintre une de ces bonnes fortunes dont nous parlions tout à l'heure à propos de M. Guignet. La ressemblance n'est pas d'ailleurs le seul mérite de ce double portrait (M. Gérusez y est peint avec son jeune fils); le dessin et la couleur méritent des éloges.
_Madame Pensotti_ se recommande aussi par un excellent portrait, celui de madame Faustin Hélie, femme du criminaliste.
_M. Rudder_ a modestement intitulé _Tête d'étude_ un des portraits les plus simples et les plus nobles de l'exposition. M. Brian, le sculpteur, doit aussi marquer honorablement parmi les portraitistes: ses deux excellents bustes, surtout celui de M. E. Pelletan, valent mieux que bien des statues colossales. Les portraits de M. Coelès valent mieux, à notre avis, que son tableau historique.
Enfin, nous croyons devoir une mention toute spéciale à _M. Grevedon_. M Grevedon, comme chacun sait, est un de nos lithographes les plus distingués; ses innombrables portraits, populaires entre tous, révèlent un talent remarquable qui lui eût, sans aucun doute, assuré une place honorable dans la peinture, s'il n'avait préféré être le premier dans le portrait lithographie. Cette année-ci, cependant, M. Grevedon a envoyé au Salon deux portraits peints, entre autres celui d'une jeune et charmante Espagnole. Il est fort surprenant que les journaux n'aient pas daigné dire un mot d'éloge ou de blâme sur ces deux portraits, que le nom seul de l'auteur recommandait à l'attention, je dirai même à la bienveillance de la critique. Pour notre part, nous félicitons sincèrement M. Grevedon de cette double tentative, qui nous semble couronnée d'un très-beau succès.
Quelques mots sur les paysagistes.--Nous passerons à dessein sous silence la nouvelle églogue de M. _Corot_, nous réservant de parler de ce peintre, à propos de l'exposition du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'il a bien voulu honorer d'un de ses paysages.
_M. Ed. Bertin_ peint toujours une nature grave, pensive, stoïque jusqu'à l'affectation; il semble qu'il y ait une ostentation de sévérité, une âpreté calculée, dans ces arbres ébranchés par la tête et monstrueux par la base, dans ces rochers gris et volcaniques dégarnis de plantes et de mousses, et faisant saillie à tous les coins du paysage, comme la charpente osseuse sur un corps amaigri. La prétention se voit sous la simplicité: c'est le manteau troué de Diogène.
Les tableaux de M. Bertin ressemblent à ces livres qu'on ne peut lire et goûter que dans certaines dispositions de tristesse morale et de mélancolie contemplative: c'est une campagne ascétique, et au lieu du pâtre qui l'habite solitairement, nous y placerions plutôt saint Paul ou saint Augustin. Il y a, par exemple, tel chapitre des _Confessions_ qui se passerait volontiers dans ces paysages désolés du M. Bertin. _M. Gaspard Lacroix._--Ce n'est plus la nature austère, pensive et dépouillée de M. Ed. Bertin, ni l'aspect indécis, voilé, transparent des paysages de _Diaz_ ou de _Nanteuil_; c'est une nature réelle, précise, vue avec de très-bons yeux, et prise sur le fait, à ciel découvert. Les paysages de G. Lacroix ont un aspect printanier; ils offrent une végétation luxuriante et touffue: toutes les plantes en sont réellement animées, sans qu'on y voie aucun des mille animaux qui peuplent les tableaux de Breughel; mais à coup sûr on sent que d'invisibles insectes fourmillent sous ces gazons vigoureux:
La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.
Peut-être pourrait-on reprocher à M. Lacroix un excès de curiosité d'artiste. Il semble qu'il soit épris du soleil et de la verdure, moins pour la tiédeur des rayons ou la fraîcheur de l'ombre, que pour les jolis effets de lumière, pour les contrastes heureux de jour et d'obscurité. Le charme des détails fait oublier au peintre non-seulement l'impression, mais encore l'harmonie de l'ensemble.
_M. H. Blanchard_ met dans toutes ses toiles un excès de propreté qui nuit à la vérité et même à la vraisemblance; jamais ses terrains n'ont un grain de poussière, ses rochers semblent toujours lavés, ses feuillages toujours frais et luisants comme après une pluie de printemps. Ce défaut est surtout sensible dans le petit paysage que M. Blanchard a exposé cette année: les gazons y paraissent tondus et peignés, les feuilles époussetées et soigneusement arrosées, les chèvres et les moutons feignent de brouter cette herbe, mais en réalité ils ne font que la lécher.
M. Blanchard rachète d'ailleurs ce défaut, qui contrarie tant l'impression poétique, par des qualités éminentes d'exécution, par l'harmonie de sa couleur, le choix heureux de ses sujets et l'excellente distribution de la lumière.--Il lui faudrait seulement un peu plus de fantaisie.
_M. Alp. Teytaud_ mérite peut-être, après._M. Hostein_, la première place parmi les paysagistes de cette année, moins encore parce qu'il a déjà produit que par les promesses que semble faire son beau talent. M. Teytaud est un paysagiste très-idéaliste; il paraît avoir fait une étude profonde du Poussin et s'inspire sans cesse du sentiment triste et sévère de ce maître. Ses paysages sont entièrement composés: le peintre réunit sur une seule toile des arbres, des plantes, des eaux qu'il a observées, étudiées dans le nord, dans le midi, dans les montagnes et dans les plaines. Par suite de ce système, il arrive que l'artiste tente quelquefois un mélange, une synthèse impossible.--Ce qui domine surtout dans les toiles de M. Teytaud, c'est le sentiment du repos: ses eaux semblent glacées, il n'y a pas un souffle d'air dans ses feuillages. «Un paysage sans vent, disait Jean Paul, c'est une tapisserie verte clouée sur une muraille.» Malgré toutes ces critiques, nous saluons volontiers l'avènement de M. Teytaud, et nous espérons qu'il passera les espérances que ses amis et ses admirateurs ont d'abord conçues vis-à-vis de ses premières toiles.
Nous devons signaler aussi avec éloges une vallée un peu pâle et un peu chimérique de._M. Lessieur_, et un petit paysage de _M. Gabriel Bourret_, sous ce titre: _Vue des mares en Normandie_. Les deux toiles se recommandent par des mérites divers, et annoncent deux artistes distingués, dont le talent se révélera mieux encore aux prochaines Expositions. N'oublions pas enfin un charmant tableau de M. Dounault, _les Paysagistes en voyage_, déjà illustré par _la France littéraire_, et donnons une mention honorable aux paysages si fins et si francs à la fois de Léon Fleury.
La fin de Don Juan.
NOTE PRÉLIMINAIRE.
On commence à se préoccuper assez vivement, en Angleterre, de la prochaine publication des huit derniers chants du _Don Juan_ de lord Byron.
On sait que cette épopée si étrange, ce défi moqueur jeté à la société humaine, et surtout à la société anglaise, semblait arrêtée à jamais au seizième chant, sans que rien pût faire supposer que le grand poète eût laissé quelque part les huit derniers chants qu'il avait promis à son oeuvre, ou au moins les matériaux préparés, les fragments qui pourraient la compléter.
Cependant, au commencement de cette année, le bruit se répandit que M. Gaspard Nicolini, de Gênes, qui avait eu avec lord Byron des relations assez intimes avant son dernier départ pour la Grèce, avait en sa possession de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvent les derniers chants du _Don Juan._
Ces pièces importantes, que M. Nicolini refusa de communiquer à Thomas Moore, et ne songea même pas à présenter à lady Byron, parvinrent bientôt en Angleterre, où leur publication se prépare avec activité.
C'est cette publication préparée qui a pu être communiquée à l'un de nos collaborateurs. Nous donnons ici la traduction qu'il a faite, pour notre Collection, du premier chant de cette suite.
Il nous serait difficile de justifier de l'authenticité de ces détails et de cette origine; nous ne combattrons point les doutes qu'ils pourraient soulever, et nous ne nous trouvons aucunement en mesure de répondre aux critiques, aux réclamations qu'ils pourraient nous attirer.
Ce qui est plus nécessaire, peut-être, c'est, au commencement de cette publication, qui se lie si étroitement aux derniers chants du poème, de rappeler en peu de mots les noms et les circonstances qui se rencontrent dans la première partie de cette extraordinaire épopée.
Don Juan, après avoir promené son adolescence et sa jeunesse en Espagne et en Orient, au milieu des aventures les plus poétiques, s'échappe du sérail, se rend au camp des Russes et assiste au siège d'Ismail. A ce siège, si admirablement peint par le grand poète, Juan sauve de la mort une jeune fille de dix ans; c'est Leila, qu'il n'abandonnera plus désormais, et qu'il emmène avec lui en Russie, où le général Souwarow l'envoie donner à Catherine la nouvelle de la victoire. A peine arrivé à la cour, Juan devient le favori de la czarine. Tout comblé d'honneurs et de richesses, il tombe malade, et, pour recouvrer la santé dans un climat plus doux, Catherine l'envoie avec une mission secrète en Angleterre. C'est alors que se lit cette piquante satire de la société anglaise et de Londres, dans laquelle Byron semble s'être tant complu. Don Juan arrive bientôt au château de lord Henry et de sa noble épouse, _lady Adeline_. La fête de Noël survient: lady Adeline a réuni pour ce temps de fêtes la fleur de l'aristocratie anglaise et la foule des voisins du château. De là des peintures charmantes, parmi lesquelles éclatent surtout celles de la charmante et naïve _Aurora_, de l'altière et audacieuse _duchesse de Fitz-Fulke_, que poursuit avec la plus ridicule assurance un jeune fat, lord Fitz-Plantagenet. Juan, qu'agite une triple et vague tendresse pour ces trois femmes, Adeline, Aurora et la duchesse, est surpris pendant la nuit par l'apparition d'un fantôme couvert des habits d'un moine, qui le regarde fixement et disparaît. C'est le _moine noir_, le sujet d'une tradition et d'une légende domestique, que le lendemain Adeline chante à don Juan. La curiosité l'excite, et la nuit suivante il épie le retour du moine noir. Son attente n'est pas trompée: le fantôme apparait dans l'obscurité d'un corridor; mais, voulant pousser la chose à bout, Juan surmonte une première frayeur, court au moine, l'atteint; mais, au lieu d'un être surnaturel, il reconnaît, au milieu d'une atmosphère parfumée et des boucles abondantes de cheveux blonds, le ravissant fantôme de _sa folâtre excellence, la duchesse de Fitz-Fulke_.
Tels sont les derniers mots et la dernière circonstance du seizième chant. Là se termine ou plutôt s'arrête ce poème; là aussi commence le dix-septième chant dont nous donnons la traduction[2].
[Note 2: En marge du manuscrit se trouvaient également huit stances d'un autre commencement du dix-septième chant, et lord Byron paraît avoir renoncé à ce début; mais nous avons pensé qu'il y avait quelque intérêt à donner ici cette importante variante.]
DON JUAN.
CHANT DIX-SEPTIÈME.
I. Ne froncez pas le sourcil, Murray, vous le Jupiter des livres, de peur que don Juan ne meure à ce signe. ET pourquoi le libraire des libraires s'indignerait-il? s'agit-il donc encore d'un _orageux mystère?_[3] Ô très-grand et très-bon Murray! n'allez pas frissonner comme faisait don Juan en face du fantôme espiègle de la duchesse de Fitz-Fulke, lorsqu'il touchait un sein palpitant et que ses doigts tressaillaient sur les battements de ce noble coeur.
II. Vous aussi, Gifford [4], vous vous indignez! Eh quoi! ne voilà-t-il pas encore l'ombre du grand Johnson qui se dresse sévère et élargissant lus sphères de ses yeux vides? Elle aussi, la _Revue d'Édimbourg_, met en riant ses fers infamants au feu de sa forge, prête à en stigmatiser mes vers!
[Note 3: _Cain_, mystère qui avait suscité de grands embarras à Murray, libraire de Byron.]
[Note 4: _Gifford_, ami de lord Byron, et chargé de réviser ses ouvrages,]
I.
Heroes are men, and man is heav'n knows what, A yea, and else a nay, a Gordian riddle, An Alexander perhaps may cut the knot Some future day, and thus, just in the middle Of all our ruminatings on our lot, Show us that all our reasoning is but fiddle-- Faddle, and all our boasted hard-earned knowledge, Is even less than what I learnt at college.
II
Heroes are more than men; mine's more than any. If he's a hero who can love and hate. As few can do, yet look just like the many; Who has a mind so poised by the weight Of his own worth, that e'en without a penny, Or one poor menial slave to grace his state, He'd feel as soaring and as proud of heart, As Rothschild's self or even Bonaparte.
III.
How many heroes never had a name! How many that have had one have none now! Renown like Fortune is a fickle dame, Nor lights her halo up on ev'ry brow. And yet who is there would not feel her flame! E'en I myself sometimes would, I avow: And should not like to see Oblivion's finger One day snuff out what might around me linger.
IV.
Yet after all, as I've said already, Fame is but fume, a motion of the mind, A very pleasant draught, but somewhat heady, As many oft have found and yet may find; Its only fault is that it makes unsteady Our very best resolves and seems design'd, Just like most good things as Champaign and Hock; Only to make us go off on half-cock.
V.
Now Juan was a hero as I've said, Or shall be one which will do quite as well, 'Tis not alone the "unforgotten dead" The Poet can embalm within his spell. A Pitt or Luther, when his soul has sped, Is but a name like him of whom I tell. The shade 'twixt real and fictitious glory, Is living in history or in a story.
VI.
But Juan was a hero, or at least, Felt like a hero 'neath her grace's look, I will not say he made himself a beast, Such as Sterne tells us he did, in his book, When near Maria (true Sterne was a priest. And as a priest some strange vagaries took). But this I know that Juan then did feel. If not a beast-like, yet a priest-like zeal.
VII
And sad it is to think he should feel so, My candid reader, both for you and me. For if things take a natural course you know, Why they may chance to shock your modesty, If you have any: yet, indeed, I trow To be without it is almost an oddity, 'Tis common now-a-days; though folks 'tis said Ne'er fail to doff it when they go to bed.
VIII.
So Juan felt beneath her grace's eye As, I have sung, and I confess his feeling Acts strongly on my own, I can't tell why; But as I like plain, honest, upright dealing, I'll e'en confess I'm half afraid to try Another line; my pen's, like Juan, reeling; For 'tis indeed an awkward situation, Might end in.... heav'ns!--now don't say what--flirtation.
(Qu'il y songe! ce Briarée aux cent plumes!) [5] et puis (tenez votre rire, mes amis) le masque du pudique _Little_ [6] se couvre, à la pensée de ce qui va arriver, de je ne sais quel rouge qu'il nomme de la rougeur.
[Note 5: La _Revue d'Édimbourg_. Voir la satire de Byron intitulée: _English Bards and Scotch reviewers_.]
[Note 6: _Little_. Thomas Moore a publié, sous ce pseudonyme, des poèmes un peu plus qu'anacréontiques.]
III. Croyez-vous donc, Gifford, aux faits nécessaires? avez-vous partagé cette insigne folie des probabilités qui réduisent l'avenir au calcul, mathématisant avec du hasard, et additionnant le fortuit, comme ils font de leurs X? Oh! ne savez-vous pas, Gifford, mon maître, qu'il y a des abîmes entre les deux idées qui vont se succéder, et qu'entre le tressaillement de la main de don Juan et ce qui d'avance fait rougir Little, il y a un monde, et peut-être la fin du monde?
IV. Oui, la fin du monde; à tout prendre, ce serait une merveilleuse façon de sortir de cette anxiété, et ce ne serait pas de trop pour apaiser le courroux de Johnson et rendre au sourcil de Murray sa courbe habituelle. N'en plaisantez pas, Gifford, le moyen n'est pas trop exagéré pour me sauver de cet embarras; car ce moyen fera bien d'autres choses: il tuera du même coup Babylone et une fourmi, un Walter Scott et un Southey[7]. Pardon, Scott!
[Note 7: _Southey_. Le poète Laurent, ennemi de Byron.]
V. Il coupera par le milieu, au même moment, la parole d'un Fox et la grimace d'un *****, le coup d'épée de Napoléon (qui n'en donna jamais) et le coup de bâton de polichinelle, le flot de l'Océan qui tonne, et la roulade de la cantatrice; que de choses incomplètes, Gifford! que de Voltaires manqués! que de grandeurs inachevées! que de petitesses éteintes à ce moment suprême! Décidément, voici la fin du monde.