L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843
Part 4
--Elle y était avant moi, et voilà... combien?... sept ans que j'y suis; oui, sept ans, à la Saint-Martin.--Prenez garde à ce bourbier; sautez, mon père... bien!--Je disais donc à la Saint-Martin. Soeur Sainte-Léonore, à ce qu'on m'a conté, y était arrivée un ou deux ans plus tôt. Elle fut amenée en grande cérémonie par l'archevêque-cardinal de... de... j'oublie toujours ce diable de nom! (Pardon, mon père; je n'ai pas l'habitude de jurer.) Le vieux Grégorio, mon prédécesseur, en avait conclu que c'était quelque femme d'importance, peut-être une dame de la cour, qui s'était convertie... Mais vous allez la voir et en apprendre bien plus que je ne puis vous en dire, car nous voici au couvent.
«Ma soeur, continua le jardinier, en s'adressant à la converse qui vint les recevoir, voici le révérend fra Cristoforo que soeur Sainte-Léonore attend avec impatience; conduisez-le, s'il vous plaît, auprès d'elle. Je retourne à ma bêche et à mon arrosoir.»
La converse s'inclina avec les marques d'un profond respect, et conduisit le religieux en silence. Elle lui fit traverser des salles, des corridors, et l'introduisit dans un jardin qui n'était pas le grand jardin de la communauté, mais un petit jardin particulier qu'on appelait le jardin de l'abbesse. C'était un ancien préau que l'on avait transformé en jardin; un vieux cloître à colonnes de marbre blanc l'enfermait par les quatre côtés. Ce cloître, dégradé en plusieurs endroits, au point que le lierre, les framboisiers et les rosiers sauvages y croissaient librement et eussent fermé le passage à qui aurait voulu en faire le tour, faisait ressortir, par son air de délabrement, l'état brillant du parterre entretenu avec le soin le plus minutieux. Les allées étaient sablées d'un sable fin et doré; les buis des bordures étaient irréprochables; les massifs de fleurs et d'arbustes étaient disposés avec une coquetterie dont l'art se dissimulait au premier coup d'oeil; tout dans cette enceinte respirait le calme, le bien-être religieux; l'on y sentait cette mélancolie vague et tranquille, inséparable des plaisirs de la retraite, et dont le charme, lorsqu'on l'a goûté, se fait regretter au milieu des joies turbulentes du monde. Il semblait que le vent retint son haleine de peur de déranger quelque chose aux aimables symétries de ce séjour. Le seul bruit qu'on y entendît était le murmure d'un jet d'eau qui s'élançait d'une coupe de marbre placée au centre du jardin. Autour de ce jet d'eau étaient disposées des caisses d'orangers fleuris, à l'ombre desquels fra Cristoforo aperçut la malade assise, immobile et voilée, telle que son guide la lui avait dépeinte.
Il prit un siège auprès d'elle, et, après quelques paroles, la converse les ayant laissés seuls, soeur Sainte-Léonore commença sa confession, mais sans lever son voile, qui tombait assez bas pour lui cacher entièrement les bras et les mains.
Lorsqu'il lui eut donné l'absolution, fra Cristoforo lui demanda:
«Est-il possible, ma soeur, que vous soyez aussi mal qu'on le dit?
--Mon père, répondit-elle, les médecins assurent que je ne passerai pas cette nuit, et je le sens encore mieux qu'ils ne peuvent le dire.
--Et vous accomplirez sans regret ce sacrifice?
--Sans aucun regret.
--Je vous félicite, ma fille, de ces dispositions. La mort n'est, en effet, cruelle que pour ceux qui survivent.
--Je ne laisserai personne ici-bas pour me pleurer.
--Quoi! êtes-vous absolument sans famille, sans amis?
--Absolument! Je suis indifférente et inconnue à toute la terre.
--Cependant, ma soeur, je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble avoir déjà entendu votre voix.
--Vraiment! dit la mourante avec un peu d'émotion, vous croyez la reconnaître?
--Mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne puis me rappeler en quel temps ni en quelle circonstance cette voix a frappé mon oreille.
--Vous vous trompez sans doute.
--Non!... non... je ne me trompe pas. Si vous vouliez m'aider, peut-être je parviendrais à fixer ce souvenir confus...»
La malade, sans rien dire, tira lentement sa main droite de dessous son voile et la posa sur ses genoux; cette main était recouverte d'un gant noir.
«O ciel! s'écria le moine: Rachel!... Êtes-vous Rachel ou Aminé?
--J'étais Rachel, don Christoval. J'ai demandé et reçu au baptême le nom de Léonor, parce que vous aimiez ce nom. Je suis aujourd'hui la soeur Sainte-Léonore.
--Rachel! Léonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits...»
Elle arrêta le bras qui touchait son voile:
«Vous ne les reverriez pas: ils sont détruits. Ma beauté d'autrefois n'existe plus que dans votre mémoire; ne la chassons pas de ce dernier asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnaîtriez pas mon visage: la lèpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lépreuse! Reculez-vous un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle empoisonne et donne la mort!
--Infortunée! Quoi, l'arrêt d'en haut qui pesait sur votre famille ne vous a pas épargnée!.... Mais par quel miracle vous retrouvé-je ici, chrétienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain où je vous frappai de mon poignard? Que sont devenus votre père, votre oncle, votre soeur?
--Ils ont satisfait à la justice des hommes; j'espère que Dieu aura accepté leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils envoyés sur la dénonciation du meunier pour fouiller notre demeure, m'avaient également saisie; mais le tribunal me déclara innocente et me relâcha. Qu'eussé-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre les mains de l'archevêque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans ce couvent, où j'ai vécu de l'espoir d'être un jour réunie à vous dans la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je meurs en vous aimant!
--Funeste amour! il a causé tous vos malheurs.
--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a portée jadis à vous délivrer; il a sauvé ma vie, la vôtre et celle de votre Léonor; c'est par lui que je suis devenue chrétienne, et vous l'appelez funeste amour! Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez, c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre histoire et cette de cette charmante Léonor, dont j'ai pris le nom, ne pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir son sort au votre.
Don Christoval fit ce pénible récit, durant lequel il crut entendre souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.
Lorsqu'il eut terminé: «Vous avez été, lui dit-elle, tendrement chéri de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sûr qu'il est des destinées plus cruelles que la vôtre. Quant à moi, j'ai le coeur plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de goûter avant de quitter la terre; je n'espérais pas tant.
--Écoutez, Léonor, car je veux désormais ne vous donner que ce nom: ce moment peut se prolonger au-delà de cet entretien. Après tant de malheurs, le ciel veut peut-être nous accorder la douceur de les pleurer ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Père et lui demander notre liberté. Je dois avoir encore en Espagne des amis puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai votre frère et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous guérirai peut-être....»
En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une clochette. Il se retourna et vit marcher dans le croître un prêtre en surplis portant une espèce de petite cassette en vermeil. Il était précédé de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette à intervalles égaux: l'autre portait une lanterne allumée au bout d'un long bâton.
«Adieu, dit la soeur Sainte-Léonore, je vais recevoir l'extrême-onction; adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la main? il n'y a pas de danger.»
Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforçait de l'approcher de ses lèvres; mais la malade la retira brusquement avec un mouvement d'effroi. «Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis déjà heureuse, et bientôt je le serai encore plus.»
La soeur converse s'était rapprochée avec deux hommes dont l'un était le jardinier qui avait emmené don Christoval. Ils enlevèrent avec précaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortège arrêté sous le cloître pour les attendre. Rachel, sur les épaules de ses porteurs, se retourna à demi: «Priez pour moi,» dit-elle à don Christoval, tombé à genoux sur la place que venait de quitter la mourante. Il demeura quelques secondes abîmé dans sa douleur, et lorsqu'il revint à lui et put regarder, tout avait disparu.
Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le chemin des camaldules. F. G.
Sur le progrès de l'idée morale
DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANITÉ.
De tout temps la civilisation a eu ses détracteurs, qui l'ont accusée d'être la mère de tous les fléaux et de tous les vices, et qui, au nom d'une morale austère, méprisant ses pompes, ses magnificences intellectuelles, et ce qu'on nomme communément ses bienfaits, n'ont voulu voir en elle que l'infâme corruptrice de tous les bons sentiments humains. Évoquant sans grande magie le fantôme d'un idéal de l'humanité primitive, ils se sont plu à l'orner de toutes les vertus, de toutes les grâces, de toutes les richesses naturelles, et ils lui ont procuré un triomphe facile sur l'homme réel et civilisé. D'un autre côté, les partisans de la civilisation ont traité de paradoxes et de rêveries tous les arguments des moralistes rétrospectifs; ils ont vivement raillé cet amour exclusif du sauvage, et n'ont pas eu de peine à prouver que l'homme primitif n'était pas aussi amiable qu'on voulait bien le dire, et qu'outre le léger défaut qu'il a généralement de manger les gens, on pouvait encore remarquer en lui, sous une plus rude écorce, tous les vices d'orgueil, de luxure, de perfidie, dont on attribuait gratuitement la paternité à la civilisation.
Mais, dans ces termes, le débat est-il véritablement vidé? la civilisation est-elle suffisamment défendue lorsqu'on a montré qu'elle n'est point une cause de démoralisation, et ne reste-t-il pas, pour qu'elle gagne véritablement le procès, à faire voir que son influence, au contraire, est toute morale, et qu'il ne dépend pas d'elle que l'homme atteigne le mieux et le parfait? Il ne s'agit pas, en effet, pour que la question soit entendue, de chercher lequel a le plus de vices de l'homme primitif et de l'homme civilisé. Il est certain que les vices résultant, dans leur principe, des appétits, de l'organisation de l'homme, et, dans leur application, du libre exercice de la volonté humaine, le plus ou le moins dans le degré de civilisation ne peut modifier radicalement ni leur développement ni leur essence. Que si la civilisation, par les progrès du luxe et de l'industrie, ouvre quelques voies plus agréables et plus faciles à quelques vices humains, elle a aussi, par le progrès des lumières, des lois qui répriment beaucoup de vices impunis dans l'état sauvage, que si, par quelques-uns de ses effets, elle favorise certains penchants de la mauvaise nature, elle introduit dans l'intelligence mille notions excellentes sur la justice, le bien et le mal, et tout à fait propres à assurer un bon usage du libre arbitre. En se maintenant sur ce terrain, on demeurerait donc éternellement dans les étroites limites d'une discussion négative, dont l'unique résultat serait d'établir une sorte de balance, de livre de doit et avoir entre la civilisation et l'état sauvage, en laissant à chacun le soin de choisir, selon son goût, entre le pagne et la redingote, entre le wig-wam et la maison, le casse-tête et le pistolet, la chair du guerrier de la tribu ennemie et la dinde truffée. Il faut donc, avant tout, éliminer de la discussion tout ce qui tient à la nature humaine, tout ce qui en est la conséquence nécessaire; et sans cesser de demander à la civilisation, pour la reconnaître une chose grande, utile, admirable, d'exercer une salutaire influence, n'attendons pas, n'exigeons pas d'elle qu'elle change le coeur de l'homme. Ne la regardons ni comme une fée Urgande, dont la bienfaisante baguette ne sème que perles, que rubis et que fleurs; ni comme une fée Dentue, dont l'effroyable grimoire n'enfante que montagnes inaccessibles, ravins et reptiles hideux; voyons-la travailler sur cet inaltérable fonds de l'être humain, dont elle n'est qu'une des puissances; mais n'espérons pas que l'effet puisse dénaturer sa cause, que la civilisation, produit du génie de l'homme, le change essentiellement.
Or, si on considère la civilisation en elle-même, et sans lui attribuer des résultats qui ne sont pas les siens, ce qui frappe surtout, ce qui frappe et ce qui console, c'est le progrès constant de l'idée morale dans l'humanité. Si corrompus que les temps paraissent à l'observateur dans le détail des faits publics et des actes privés, que la société se débatte dans la fange des moeurs les plus inouïes, non-seulement la loi morale n'est pas éteinte, mais, en quelque sorte et quelque hardi que cela puisse paraître, elle triomphe dans la sphère surhumaine ou elle habite, et elle est proclamée avec plus de netteté que jamais. La preuve en est facile à administrer: Qu'on mette en regard la loi des Douze-Tables, cette loi de l'âge d'or des moeurs romaines, et la législation de l'empire, cet âge d'avilissement, de décomposition, d'agonie: c'est à peine si, dans la première, le sentiment de l'humanité se fait jour. La loi du talion, cet absurde semblant de justice; le droit de vie et de mort attribué aux pères, cette iniquité héroïque; le droit de vendre ses enfants, cette infamie légale; toutes ou presque toutes les dispositions dénotent l'enfance de l'esprit, la barbarie du coeur, et cependant il y avait quelque chose d'incontestablement pur dans les moeurs de la nation. Au contraire, dans la législation impériale qui présidait à tant d'excès sans nom, équité, humanité, profonde connaissance de la nature humaine, habile répartition des peines selon les délits, répression juste et morale de toutes les fautes que peut atteindre l'action publique.
Un autre exemple plus proche de nous montre, d'une manière bien sensible, que la loi morale progresse toujours avec la civilisation, lors même que le spectacle des moeurs ferait croire à la stagnation, ou même, au dire des pessimistes, à la décadence. Certes, pour l'observateur impartial, il n'y a pas une différence fortement caractérisée entre les moeurs du siècle de Louis XIV et les moeurs du nôtre. Toute compensation faite, quelques vices d'alors remplacés par d'autres vires, quelques vertus du grand siècle oubliées, mais aussi quelques autres acquises qu'il ne pratiquait pas, il ne paraît pas que sur ce chapitre il y ait lieu à se lamenter ni à se réjouir. D'un autre côté, il est constant que depuis cette époque la civilisation a marché. Si elle s'est arrêtée en quelques-unes de ses branches, le grand mouvement de 89 a donné à la sève de l'arbre une agitation salutaire, qui lui a l'ait produire une foule de rameaux inconnus. En outre, le luxe et ses raffinements ont fait des pas considérables, et par conséquent favorisé l'amollissement des habitudes. Toutefois, la loi morale que reconnaît notre siècle est de beaucoup supérieure à celle qui régissait le siècle du grand roi. On peut le montrer par une infinité d'exemples. Je me bornerai à en citer un seul, mais qui me paraît décisif. A l'appui de la même thèse, on a souvent invoqué la légèreté avec laquelle madame de Sévigné a parlé de ces paysans bretons «qui, dit-elle, ne se lassent pas de se faire pendre, légèreté qu'on déclarait être incompatible avec nos moeurs actuelles. Mais l'exemple me semble mal choisi; car, outre que nous avons vu de nos jours, sinon pendre, du moins fusiller beaucoup plus de révoltés qu'on n'en avait vu du temps de Louis XIV, il ne semble point prouvé que quelque belle aristocrate n'ait, à la façon de madame de Sévigné, traité comme un accident très-indifférent les _mésaventures_ des révoltés vaincus. On trouve dans les mémoires de Dangeau quelque chose de bien plus frappant, de bien plus incompréhensible dans nos moeurs, et, partant, de bien plus irrécusable en faveur de ce qu'on veut démontrer. Voici ce qu'on lit dans le journal de cet écho de la cour de Versailles:
«Aujourd'hui, le roi a donné un homme qui s'est tué à madame la dauphine; elle espère en tirer beaucoup d'argent.»
Voilà une phrase dont tous les mots sont français! dont aucune expression n'a vieilli, dont la construction est parfaitement claire et irréprochable; cependant il nous est impossible, à nous, hommes de notre temps, de comprendre cette phrase, si nous ne nous dépouillons en quelque sorte du caractère contemporain pour nous faire un moment les sujets du grand roi. Il paraît que cette phrase se rapporte à la mort d'un graveur, qui, après avoir passé de longues années à la Bastille pour avoir gravé quelques caricatures contre madame de Montespan, se laissa aller au désespoir et se suicida. Une coutume alors en vigueur attribuait au roi la fortune des suicidés. Par l'homme qui s'est tué et que le roi donne à madame la dauphine, Dangeau entend donc les biens de l'infortuné graveur; et après cette atroce métonymie, il ajoute avec le plus imperturbable sang-froid: «Elle espère en tirer beaucoup d'argent.»
Ainsi, voilà un monarque illustre sur lequel l'histoire porte sans doute des jugements fort divers, mais à qui elle reconnaît de grandes et nobles parties de caractère. Voilà une princesse, la dauphine, dont la bonté, la piété, les moeurs sont vantées, et l'un, sans sourciller, gratifie sa fille d'un cadavre, et l'autre s'en félicite parce que le cadavre lui rapporte;, beaucoup d'argent. Il se rencontre à leur cour un honnête homme, borné si l'on veut, mais dont le caractère paisible et la probité n'ont jamais été contestés, qui écrit cette nouvelle comme il écrirait un _reversis_ du roi. Évidemment, dans le siècle où se passent de telles choses, où la loi les consacre, où les moeurs les supportent comme une mesure indifférente, le sentiment de l'humanité est étouffé sous des principes de convention, et il ne vit que sous l'empire d'une équité factice. La civilisation, cet ardent apôtre des idées d'humanité et de justice, n'est encore, dans un pareil temps, qu'à la moitié de sa course. Et, en effet, nous, les petits-fils du dix-septième siècle, nous jouissons de toutes les conquêtes que la civilisation a faites dans le champ de la liberté, de l'égalité, ces imprescriptibles droits de la nature humaine. On peut voir encore dans notre âge des gens hériter de ceux qu'ils assassinent; on y peut constater toutes les vilenies de la cupidité ou de l'abus de la force, mais elles sont obligées à des voiles, à des ménagements, à des transactions, qui les déguisent et les affaiblissent; mais le sentiment moral est bien plus puissant, bien plus répandu, et je ne doute pas qu'au dernier degré de l'échelle un bandit ne pût écrire sans un tremblement intérieur la phrase que le marquis de Dangeau écrivait en toute sûreté de conscience; en la lisant, il n'y aurait pas une seule fibre des coeurs contemporains qui ne s'émût d'indignation et d'horreur.
Ainsi marche la lumière morale, comme une colonne de feu de plus en plus riche en lumière, à la tête de l'humanité, éclairant de plus en plus les peuples, les améliorant dans les limites de In nature humaine, et formant comme l'esprit visible de l'humanité elle-même dans le sein mobile des générations qui se succèdent, héritage qu'elles se transmettent comme un patrimoine légué par les ancêtres, et que les fils pieux doivent agrandir et féconder pour le confier, à leur tour, au pieux labeur de leurs descendants.
Beaux-Arts.--Salon de 1843
PREMIER ARTICLE..
Voyez pages 41, 56, 68, 88 et 120
TABLEAUX ET SCULPTURES.
_M. Devéria Achille.--Translation de la sainte case de la Vierge._--La mythologie chrétienne a souvent fait le désespoir des poètes, et depuis Dante jusqu'à l'auteur des _Martyrs_, ils se sont épuisés à décrire cette milice céleste, qui, malgré ses doubles ailes et ses brûlantes auréoles, ne les inspirait pas comme autrefois les nymphes profanes, simplement couronnées de feuillages. Mais, en revanche, la peinture doit de belles actions de grâces aux anges, aux chérubins, aux têtes ailées: l'original n'existant pas, la copie pourra se recommencer jusqu'à la lin des siècles, sans monotonie d'ailleurs, à moins qu'un ange ne descende lui-même un jour dans l'atelier d'un peintre, et ne lui révèle enfin l'archétype lumineux, vainement cherché par les imaginations humaines.
M. A. Devéria a pris pour sujet la légende merveilleuse de Notre-Dame-de-Lorette: quatre anges transportent à travers les airs la maison que la Vierge habitait à Nazareth; sur le faîte. Marie est assise elle-même avec l'enfant Jésus, pour choisir le lieu ou elle établira cette précieuse demeure. Autour de la Madone brillent de larges rayons ou plutôt des lames d'or disposées en éventail, et inscrites elles-mêmes dans un cercle lumineux tout semé de têtes d'anges: enfin, un choeur d'innombrables étoiles remplit le ciel et accompagne la pérégrination aérienne de la sainte case.
M. Devéria a su rendre, avec la richesse ordinaire de son pinceau, le magnifique voyage dont la légende d'ailleurs lui imposait tous les détails. La figure de la Vierge est particulièrement belle et sereine; peut-être même l'immobilité des draperies a-t-elle été exagérée par le peintre, les anges vont vite, s'il faut en croire Milton: nous devrions sentir le vent de leur course, et, comme il est dit dans _le Paradis perdu_, l'air devrait être _vanné par les plumes de leurs ailes_ Les anges qui supportent la sainte case, dans le tableau de M. A. Devéria, ressemblent presque à d'heureuses cariatides gracieusement sculptées sous la divine maison: leurs ailes ne s'agitent point, leurs pieds s'entre-croisent comme pour le repos; on dirait que tout le saint cortège fait une halte et s'arrête pour prendre haleine.--Cette critique d'ailleurs, n'infirme en rien les éloges que nous avons donnés à la savante exécution de cette grande toile, reléguée à l'extrémité de la grande galerie, tandis que l'on voit au salon carré plusieurs tableaux religieux d'une complète insignifiance.
_M. Charlet.--Un Convoi de blessés._--M. Charlet est avant tout, un homme d'esprit; ses dessins, ses tableaux ne sont proprement que de l'esprit visible aux yeux, de l'esprit mis en couleur; sur ses toiles, il y a telle figure qui vaut mieux qu'un vaudeville, tel nez rouge ou bleu qui touche à la haute comédie. Duclos croyait émettre une profonde vérité lorsqu'il disait: «L'esprit sert à tout, et ne supplée jamais à rien.» M. Charlet dément chaque jour l'apophthègme du moraliste; assurément M. Charlet n'est ni un grand peintre ni un grand dessinateur, il le sait bien lui-même il ne s'en inquiète guère, certain que son esprit enrichira la plus pauvre et la plus terne de ses couleurs, harmonisera ses tons les plus disparates, adoucira les plus crus, saura même donner de la correction aux lignes incorrectes, et de la vraisemblance aux invraisemblables.
Pour décrire le tableau de M. Charlet, il faudrait avoir sa verve intarissable, il faudrait analyser chaque groupe chaque figure isolée, chaque trait pris à part: nous laissons cette tâche difficile à l'esprit de nos lecteurs, en plaçant sous leurs yeux une gravure qui reproduit fidèlement la toile de M. Charlet.