L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843
Part 3
Si le Salon du Louvre est fermé, il vous reste le Louvre des victimes. Le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert charitablement ses portes aux toiles et aux cadres frappés d'ostracisme par le jury d'examen. Charitablement est le mot, et vraiment ces proscrits ne méritent pas autre chose que la charité. On a dit que M. Bertin et autres académiciens, membres du jury prescripteur, avaient fait de leurs propres mains les peintures exposées au bazar, pour prouver leur justice et se donner une excuse sans réplique; pour moi, je serais tenté de le croire; malheureusement l'Exposition du Louvre m'a enlevé la douceur de cette opinion. Voyez-vous, là-bas, ces nez, ces jambes et ces bras? c'est à faire peur aux petits enfants; et quelle couleur! quel dessin! quelle composition! quel style! Le jury est pris en flagrant délit; s'il a chassé des borgnes et des manchots, il a évidemment admis plus d'un aveugle et plus d'un cul-de-jatte. Donc, les manchots et les borgnes ont raison de se plaindre et de réclamer leur droit de cité. Pourquoi ces caresses d'une part et de l'autre ces soufflets?
Après tout, cette question du jury est une question inextricable; retournez l'institution sous toutes ses faces, chaque année elle excitera les mêmes griefs et les mêmes ressentiments. Où trouver un tribunal impeccable et qui ne blesse personne? Vous le choisiriez parmi les anges, parmi les dieux, vous lui donneriez pour présidents la sage Minerve elle-même et Thémis à l'inflexible, balance, Apollon et le choeur des Muses (style classique), qu'Apollon, Thémis et Minerve auraient fort à faire. Un les traiterait certainement d'ignorants, de cuistres et d'académiciens. Quoi qu'on fasse, il y aura tous les ans à la porte du Louvre, et après la bataille d'un jury quelconque, des centaines de tableaux ou de statues étendus à terre et jetant les hauts cris: malheureux soldats cruellement blessés dans leur amour-propre et faisant entendre le long gémissement de cette blessure douloureuse. Vous en concluez qu'il faut supprimer toute espèce de contrôle et que tout jury est bon à décapiter; et vous demandez une exposition universelle au nom de la liberté de l'art; soit! élevez votre musée sur la place Louis XV ou sur le carré Marigny, mais ayez soin de mettre cette inscription au frontispice: _Supplément à l'Exposition des Produits de l'Industrie française._
Le Salon étant enterré, Paris aura besoin de quelque autre distraction et de quelques menus plaisirs, mais Paris en manque-t-il jamais? Il a beau les dévorer par douzaines, avec un incroyable appétit, ceux-ci disparaissent, ceux-là les remplacent. Ainsi l'ogre parisien, cet ogre insatiable, ne risque jamais de mourir de faim.
L'Académie royale de Musique prépare, pour la collation de sa seigneurie, une friandise en trois actes, assaisonnée de force entrechats. Mademoiselle Carlotta Grisi se charge de l'accommodement. Ce délicat ballet a pour titre _la Péri._ Tout l'Opéra y voltigera; on parle avec admiration d'un pas d'abeilles. Mille récits merveilleux courent et bourdonnent à sa louange. Les plus jolies danseuses sortiront ce jour-là de leur ruche et exécuteront des pas doux comme le miel. Mais gare aux frelons!
A qui se fier? Nous pleurions l'autre jour Lucile Grahn de tout notre coeur, lui tressant les plus charmantes couronnes de roses et de cyprès, et voilà que Lucile Grahn ressuscite; elle a fait une chute de cheval, pas davantage! Après cette chute, la sylphide s'est relevée plus légère et plus rapide. On écrit donc aussi des _puffs_ datés de Saint-Pétersbourg. Enfin Lucile Grahn se porte à ravir; elle aura l'agrément de lire son oraison funèbre en parfaite santé. Et Dieu en soit loué! Réjouissez-vous, sylphides! quittez vos habits de deuil, battez des ailes, et courez sur la verdure et sur la rosée, en bandes joyeuses! Lucile Grahn, votre soeur, en est quitte pour une entorse et une égratignure!
Horticulture.
EXPOSITION DES PRODUITS DE L'HORTICULTURE A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE DES PAIRS.
L'horticulture, en France, a subi de bien nombreuses révolutions; son histoire, si quelqu'un s'avisait de l'écrire, aurait, comme toutes les histoires, ses rapports intimes avec les moeurs publiques et les événements publics. Sans remonter plus loin que le grand siècle, le goût de nos jardins de cette époque a été universel. Tandis que la perruque à la Louis XIV faisait le tour du monde, il n'y avait pas de grand seigneur en Europe qui ne voulût avoir un jardin dit fiançais, avec ses longues ligne» droites, ses ifs bizarrement façonnés, ses lugubres compartiments de buis, et le fatras mythologique de ses statues: c'était la mode. Puis sont venus les jardins à la chinoise, adoptés d'enthousiasme en France sous le nom de jardins anglais, remplacés aujourd'hui par les jardins paysagers, dont les types les plus beaux sont en Bavière. Un chapitre à part sur les vicissitudes de nos jardins publics offrirait un bon nombre d'anecdotes plus ou moins piquantes: par exemple, peu de personnes savent, en France, que Robespierre a dessiné de sa main et fait exécuter sous ses yeux les deux parterres renfermés dans les massifs des Tuileries. Les sièges de marbre qu'il y fit placer sont aussi construits sur ses dessins. A les considérer sous le point de vue allégorique, ces sièges, placés là par un homme qui ne devait pas s'y asseoir, sont un emblème assez triste de son destin politique. Paris a vu dans ces parterres, sans y donner une bien grande attention, briller les premières tulipes de collection dont la culture fut importée en France par M. Tripet, durant la réunion momentanée de la Hollande à l'empire français. La paix a favorisé le développement du goût de l'horticulture, devenu de nos jours le délassement de prédilection d'un grand nombre d'hommes éclairés, pris dans toutes les classes de la hiérarchie sociale. De ce goût universel pour les fleurs et leur culture sont nées les sociétés d'horticulture. Elles conservent chez chaque peuple leur caractère national: les Français y cherchent du plaisir, les Anglais du profit; les Belges, demi-Anglais, demi-Français, y cherchent plaisir et profit. Essayons d'esquisser l'historique de cette gracieuse institution.
L'antiquité païenne avait ouvert la voie: Flore et ses fêtes résumaient tout ce que les cérémonies païennes avaient de grâce et de poésie, jusqu'à ce que Rome dissolue eût souillé ce culte, comme tout le reste, de ses débauches monstrueuses.
Au moyen âge, la chevalerie, malgré ses formes galantes, versait trop de sang pour donner aux fleurs beaucoup d'attention; çà et là, quelques moines élevaient dans les jardins des cloîtres un petit nombre de fleurs vulgaires: autour des châteaux, la place du parterre était envahie par les fossés et les fortifications. Les républiques municipales d'Italie, malgré les troubles de leur existence orageuse, créèrent les premiers jardins consacrés à l'étude de la botanique; celui de l'Université de Padoue est du quinzième siècle, il passe pour le plus ancien de l'Europe. Ce fait bien constaté fait présumer un degré de lumières que confirme le goût des arts alors si répandu en Italie. Les châteaux italiens eurent sans doute des parterres ornés long-temps avant qu'il fût question de rien de semblable ailleurs en Europe. Toutefois aucun monument de cette époque ne donne lieu de croire que les amis de l'horticulture en Italie aient eu alors la pensée de s'assembler pour s'éclairer mutuellement, pour jouir en commun des dons les plus gracieux de la nature.
C'est en Belgique, sous un ciel souvent brumeux, où la rareté des beaux jours est proverbiale à bien plus juste titre encore que sous le climat de Paris, c'est à Bruxelles que, vers la lin des troubles du seizième siècle, quand les Pays-Bas se reposèrent d'une lutte longue et sanglante sous l'autorité paternelle de la maison d'Autriche, que se fonda la première société d'horticulture, sous le nom de Confrérie de Sainte-Dorothée. Cette confrérie brillait d'un grand éclat vers le milieu du siècle suivant; ses statuts, révisés en 1660, constatent son antiquité déjà plus que séculaire à cette époque. On voit figurer sur la liste des confrères des noms de jardiniers de profession, pêle-mêle avec des noms d'artistes, de magistrats, de grands seigneurs et de princes. La confrérie de Sainte-Dorothée se soutint, chose bien digne de remarque, jusqu'après l'invasion française; le registre porte des noms de confrères admis pendant l'année 1794, date significative qui en dit beaucoup sur les moeurs et le caractère du peuple belge. Emportée enfin par le torrent révolutionnaire, la confrérie, détruite en apparence, conserva toujours un reste d'existence cachée; quelques anciens confrères se voyaient, se concertaient, s'occupaient en commun de la culture des fleurs, aspirant au moment de rétablir leur confrérie. Ce moment se fit long-temps attendre. Sous l'Empire on avait trop d'autres choses à faire; enfin, sous la domination hollandaise, en 1822, ce qui restait de l'ancien noyau de l'antique confrérie de Sainte-Dorothée se reconstitua, sous le titre de Société de Flore, sur de larges bases; c'est aujourd'hui l'une des sociétés d'horticulture les plus Florissantes de la Belgique, où ses réunions sont très-nombreuses; les serres qu'elle a fait construire sont citées parmi les plus belles de l'Europe. Cet exposé rapide était dû, comme un hommage, à la première réunion d'hommes ayant pour but de propager le goût et la culture des fleurs. Nos lecteurs voudront probablement savoir pourquoi la confrérie des Amis de l'Horticulture en Belgique s'était placée sous l'invocation de sainte Dorothée; nous satisferons leur juste curiosité à cet égard. La légende de sainte Dorothée rapporte que, dans une de ses visions, un ange lui présenta une corbeille pleine de fleurs dont chacune était un symbole; l'ange et sa corbeille figurent d'obligation sur toutes les représentations de sainte Dorothée. Telle est la tradition qui faisait considérer cette sainte comme la patronne de tous ceux qui s'occupaient en Belgique de la culture des fleurs. Le jour de sa fête, l'église était parée des plus belles fleurs que chacun s'empressait d'y apporter; ce furent les premières exhibitions publiques de fleurs, empreintes, selon l'esprit du temps, d'un caractère religieux.
En France, les jardiniers ont adopté saint Fiacre pour patron. Ce saint vivait dans un temps ou, le sacerdoce n'étant point un état, tous ceux qui appartenaient à l'Église et n'avaient point de patrimoine prenaient honnêtement un métier pour vivre. Saint Fiacre occupait dans l'Église le rang de diacre; il était en outre jardinier de profession: le patronage des jardiniers lui revenait de droit, au même titre que celui des cordonniers à saint Crépin, et celui des voleurs au bon larron.
Deux paroisses, de Paris, Sainte-Marguerite faubourg Saint-Antoine, et Saint-Médard faubourg Saint-Marceau célèbrent encore tous les ans avec pompe, le .30 du mois d'août, la fête de saint Fiacre; les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison y sont présentés à l'offrande par de jeunes jardinières, vêtues de blanc, en présence de toute la population jardinière du 8e et du 11e arrondissement.
Dans le Midi, la corporation des jardiniers s'est placée sous l'invocation de sainte Madeleine. Nous n'avons pu découvrir quel rapport les fleurs et le jardinage pouvaient avoir avec la légende de cette sainte.
En France, les sociétés d'horticulture ont peu de passé; la Société royale d'Horticulture de Paris est une des plus anciennes, sinon la plus ancienne de France: sa fondation ne remonte qu'à l'année 1827. Elle compte parmi ses membres les hommes les plus haut placés dans l'aristocratie de naissance et d'argent. Le nombre de ses membres est illimité; chacun d'eux paie une rétribution annuelle de 20 fr. Un nouveau règlement tend à rendre à l'avenir les choix plus sévères qu'ils ne l'ont été par le passé. La concorde et l'harmonie, nous regrettons de le dire, n'ont pas toujours régné au sein de la Société royale d'Horticulture de Paris. Un grand nombre d'horticulteurs de profession ont formé, sous le nom de Cercle des Conférences horticoles de la Seine, une société séparée, qui n'admet dans son sein que des horticulteurs. La première exposition du Cercle des Conférences horticoles a eu lieu au mois de septembre de l'année dernière dans l'orangerie des Tuileries, qu'elle remplissait en entier. Cette exposition offrait un caractère tout spécial d'utilité jointe à l'agrément; jamais Paris n'avait vu des fruits aussi variés, aussi parfaits que ceux qui s'y trouvaient offerts à l'admiration des amateurs. Un millionnaire, qui nous avait prié de l'y conduire (ce n'était point un Anglais), ne comprenait pas que, sa bourse à la main, il ne lui fût pas permis de mordre, pour son argent, dans ces belles poires, dont jamais il n'avait vu ni rêvé les pareilles: il les aurait payées 20 fr., 40 fr. la pièce; mais elles n'étaient point à vendre, malheureusement, ce qu'il ne pouvait réussir à se persuader, au grand amusement des exposants.
La Société d'Horticulture de Rouen date de la même époque que celle de Paris; c'est une des mieux organisées de France. Nous avons vu à Rouen, en septembre 1838, une exposition de fleurs par les soins de cette Société; _seize mille fleurs de dahlia_ figuraient à cette exposition. Deux pyramides, hautes chacune de quatre mètres, avaient été formées avec les plus belles de ces fleurs; chacune en contenait _douze cents_, toutes différentes les unes des autres. Rien de plus riche, de plus féerique, de plus éblouissant que ces pyramides vues à la lueur d'une profusion de becs de gaz. L'une des deux pyramides était dédiée aux sociétés françaises d'horticulture, l'autre aux sociétés étrangères. Au nombre des amateurs les plus distingués dont s'honore la Société d'Horticulture de Rouen, nous nous plaisons à citer monseigneur l'archevêque de cette ville; la collection de plantes rares de ce digne prélat est une des plus remarquables de France.
Lille, Caen, Orléans. Angers, Nantes et presque toutes nos grandes villes ont des sociétés d'horticulture; d'autres, comme Lyon, ont seulement une société d'agriculture, dont une section s'occupe spécialement d'horticulture Enfin, des villes du cinquième ordre, comme Meaux, et de toutes petites villes, comme Meulan, ont des société? d'horticulture dont les travaux et les succès rivalisent avec ceux des sociétés établies dans les grandes cités.
En Angleterre, les sociétés d'horticulture sont tellement multipliées, qu'on ne pourrait s'expliquer leur existence si l'on ne savait qu'elles sont presque toutes des spéculations; sur quoi ne spécule-t-on pas en Angleterre? Le nombre des sociétés d'horticulture était en 1838 de cent trente; il est aujourd'hui de plus de deux cents; chacune de ces sociétés a son exposition annuelle. Mais ce n'est pas tout beaucoup de particuliers possédant un local convenable ouvrent, à différentes époques de l'année, des expositions de fleurs ou le public est admis en payant, et en payant fort cher: les exposants paient aussi pour le droit d'apporter leurs collections de fleurs. A York, la société philosophique du Yorkshire avant ouvert le local de ses séances à une exposition de fleurs, avait fixé le prix d'entrée à 1 fr. 25 c. de quatre à six heures de l'après-midi, et à 2 fr. 50 c. de midi à quatre heures, afin d'offrir aux gens _comme il faut_ l'attrait d'une société moins mêlée. Chacun des exposants qui apportaient des dahlias et d'autres plantes, payait 9 fr. 50 c., celui qui n'apportait que des dahlias au nombre de quarante-huit et au-dessous, payait 6 fr. 25 c: enfin, la taxe de celui qui n'exposait que des fleurs autres que des dahlias, était de 2 fr. 50 c. seulement Nous citons ces chiffres pour donner une idée de ce que les expositions de fleurs peuvent faire circuler d'argent dans un pays où, comme le faisait remarquer dernièrement un journal, le voyageur allant de ville en ville pourrait trouver une exposition de fleurs à visiter pour chaque jour de l'année.
Des sommes importantes sont distribuées tous les ans en prix et encouragements divers aux différentes branches de l'horticulture; ces prix ne sont pas toujours disputés avec toute la loyauté possible. Il y a des exemples de dahlias couronnés comme nouveaux et à fleurs parfaites, qui n'étaient autre chose que des fleurs factices; on avait inséré avec beaucoup d'art des fleurons de forme régulière dans le calice commun, à la place des fleurons défectueux. Les fraudes du même genre sont très-fréquentes, et les juges des concours, quelle que soit leur expérience, ont beaucoup de peine à les reconnaître.
Cette année, l'exposition de la Société royale d'Horticulture de Paris a été des plus brillantes; le vaste local de l'Orangerie de la Chambre des Pairs était entièrement rempli de fleurs remarquables par leur rareté, leur élégance ou la beauté de leur végétation.
Madame la duchesse d'Orléans a voulu ajouter, cette année, aux prix décernés sur les fonds de la Société, une médaille d'or de la valeur de 200 francs, sans destination spéciale, s'en remettant au jury de l'exposition du soin d'en disposer. Cette médaille a été obtenue par M. Tripet-Leblanc pour sa collection de 700 tulipes.
Les regards des connaisseurs se sont principalement arrêtés sur un uncidium papilio, admirable orchidée provenant des cultures de M. Lhomme, jardinier en second du jardin de l'École de Médecine, rue d'Enfer. Nous avons donné un dessin de cette fleur dans un de nos précédents numéros. La partie la plus brillante de l'exposition appartenait à MM. Cels frères; les plantes de toute nature qu'ils avaient apportées et dont plusieurs paraissaient pour la première fois dans une exhibition publique en Europe, l'emportaient en nombre, en variété et en beauté de végétation sur tout le reste de l'exposition. Nous donnons à nos lecteurs le dessin d'après nature d'une des plus belles plantes exposées par MM. Cels, la brassia Cawini, appartenant à la famille des orchidées.
Les pelargoniums étaient nombreux à l'exposition; la beauté des collections exposées montre les progrès de la culture de ce beau genre. Nous reproduisons le pelargonium zampa, ou carliana, des cultures de M. Chauvière, l'un des plus beaux de tous ceux qui figuraient cette année à l'exposition.
Les masses de rhododendrums, d'azalées, de cinéraires, de calcéolaires, de rosiers, de pensées, témoignent du goût toujours croissant du public pour les fleurs de collection.
Dans une allocution pleine d'intérêt, M. Héricart de Thury, écartant les fleurs de rhétorique toujours déplacées à propos et en présence de tant de belles fleurs naturelles, s'est contenté de faire ressortir quelques-uns de ces faits dont nul ne peut contester l'éloquence. C'est ainsi qu'il a rappelé à l'assemblée, dont bien des membres auront hésité sans doute à le croire sur parole, que les plantes réunies dans l'orangerie du Luxembourg pour l'exposition dépassaient la valeur de 300,000 francs, sur lesquels la collection seule de MM. Cels en valait plus de 30,000. Nous croyons, nous, que MM. Cels, en donnant pour 30,000 francs les plantes qu'ils avaient apportées à l'exposition, auraient fait un très-mauvais marché, et que l'ensemble des plantes exposées valait plus de 400,000 francs, chiffre qui dit assez à lui seul l'état avancé et progressif de l'horticulture en France.
Outre les prix décernés comme encouragement à divers genres de cultures spéciales, la Société royale d'Horticulture a aussi accordé des médailles à divers objets d'art accessoires relatifs à l'horticulture, parmi lesquels nous avons remarqué des vases en terre cuite de formes élégantes et variées, dont nous reproduisons ceux qui nous ont paru de meilleur goût.
Beaucoup de transactions particulières ont eu lieu pendant le cours de l'exposition. Nous y avons remarqué un grand nombre de riches Anglais: ils pourront dire dans leur patrie que nous aussi nous savons cultiver les fleurs.
La Vengeance des Trépassés.
NOUVELLE.
(Suite et fin.--Voyez pages 73, 89, 105, 121, 137 et 166.)
§ VIII.--Le camaldule.
Lorsqu'on va de Subiaco à Rome, on remarque à gauche de la route une éminence revêtue d'arbres de toute espèce, des buis, des pins, des chênes, des mélèzes. Du milieu de cette touffe de verdure, on voit s'élever le toit du couvent, surmonté d'un campanile qui le partage en deux moitiés égales, et ses murs blancs percés d'une ligne de petites fenêtres serrées au niveau de la cime des arbres. La maison, posée au sommet d'un amas de roches, est d'un accès difficile; il n'y a point de sentier tracé, et à chaque instant l'on est arrêté par des courants d'une eau limpide et torrentueuse qu'entretient en ces lieux l'épaisseur des ombrages. C'est dans cette solitude que saint Benoit vint, au commencement du sixième siècle, se réfugier loin du monde et des tentations. On montre encore la caverne qu'il habitait, et où il conçut cette règle fameuse au moyen de laquelle son ordre ne tarda pas à couvrir l'Europe.
Il était environ cinq heures du soir; on était dans les grands jours de l'été. Deux hommes descendaient ensemble du couvent: un religieux et un paysan d'une trentaine d'années; le camaldule en pouvait bien avoir dix ou douze de plus que son compagnon.
«Vous dites donc, mon ami, que vous êtes envoyé par madame l'abbesse de Sainte-Claire?
--Oui, mon père, pour vous prier de venir confesser la soeur Sainte-Léonore qui se meurt.»
A ce nom, le moine ne put s'empêcher de tressaillir, il se remit et reprit froidement:
«Comment se fait-il qu'on s'adresse à moi? L'aumônier du couvent est-il malade?
--Oh! mon Dieu, non: il se porte à ravir; je lui ai encore servi la messe aujourd'hui, car je suis à la fois jardinier et sacristain du couvent. Mais c'est la soeur Sainte-Léonore qui vous a demandé elle-même.
--Elle me connaît donc?
--Apparemment... Prenez garde, mon père; voici un courant plus large que les autres. Mettez vos pieds sur les pierres, après moi; donnez-moi la main..... là..... bon.
--Je ne sors cependant guère du couvent. Voici, je crois, la seconde fois que cela m'arrive depuis huit ans que j'y suis entré.
--Oh! cela ne fait rien, mon père. La renommée de votre sainteté a répandu votre nom dans tout le pays.
--Et cette pauvre soeur Sainte-Léonore, elle est donc bien mal?
--Désespérée, à ce que disent les médecins. Mais je ne saurais le croire, puisqu'elle peut venir tous les jours dans mon jardin s'asseoir sous les orangers, c'est-à-dire qu'on l'y apporte dans un fauteuil; mais c'est égal, je dis que si elle était à sa fin, comme on le prétend, on ne la sortirait pas de son lit.
--Cela dépend du genre de sa maladie. Qu'a-t-elle?
--Ah! ne me le demandez pas, mon père; je n'en sais rien, et je pense que personne n'en sait davantage, à commencer par le docteur. C'est bien singulier! Figurez-vous qu'elle a toujours la tête enveloppée d'un grand voile de toile blanche qu'elle ne lève jamais, comme si la lumière lui faisait mal aux yeux. Elle ne parle presque pas, et c'est avec une petite voix si faible, si faible!... Enfin, moi, qui lui ai parlé plusieurs fois, je ne l'ai pas encore vue! Je veux dire que je n'ai pas vu son visage, en sorte que je ne saurais vous rendre compte si elle est belle ou laide, jeune ou vieille. Pourtant, à sa voix, je la juge plutôt jeune que vieille.
--Y a-t-il long-temps qu'elle est chez les nonnes de Sainte-Claire?