L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843

Part 2

Chapter 23,762 wordsPublic domain

--Écoutez, me dit le médecin: Je me rends ce matin chez lui comme d'ordinaire, lorsque je vois, en entrant, une longue file de grands gaillards l'épée nue à la main. Étonné, je demande à l'ambassadeur ce que signifient ces apprêts; et il me répond, avec le plus grand sang-froid possible, qu'il va faire couper la tête à un de ses gens.--Comment, couper la tête! lui dis-je; mais à quoi pensez-vous donc? Vous n'en avez pas le droit, c'est contraire aux lois du pays.--Mais je ne sais pas vraiment qui peut m'en empêcher, répondit-il; cet homme est à moi, il a mérité la mort; je lui ferai couper la tête, cela ne regarde personne, et je suis dans mon droit. Enfin, j'ai inutilement épuisé tous les raisonnements auprès de cet entêté; il est impossible de le faire changer de résolution; il n'y a que vous qui puissiez empêcher cet acte barbare Que dirait l'Empereur?

«L'affaire était grave en effet; je courus aussitôt chez mon collègue, qui terminait les derniers préparatifs d'une exécution capitale. Je l'abordai avec un ton d'autorité que j'étais habitué à prendre vis-à-vis de lui dans son propre intérêt, et je lui déclarai qu'il ne ferait pas couper la tête à son domestique; que tout s'y opposait, que l'Empereur serait furieux, et que moi personnellement, comme ambassadeur et comme son ami, je le lui défendais.

--Puisque vous me le dites, je ne le ferai pas, me répondit le Persan avec son calme habituel. Je sortais fier de l'influence que j'exerçais sur mon honorable collègue, quand il ajouta: «Je vais donc renvoyer le coupable en Perse, et là je lui ferai couper le cou.» C'était l'ultimatum de sa clémence.

«Une autre fois, j'assistais à un grand concert donné par l'Empereur dans la salle des Maréchaux; comme je commençais à m'ennuyer et que la chaleur devenait insupportable, je quittai ma place et je sortis de la salle sans avoir été aperçu. Je me mis à parcourir les appartements qui étaient ouverts, et où je pouvais espérer trouver un peu d'air frais. Après avoir traversé plusieurs pièces, je parvins enfin dans la salle du Trône. Mais en y pénétrant, que vois-je? mon Persan, les jambes croisées sous lui à l'orientale, commodément assis sur le trône de l'Empereur.

«Chassé comme moi par la chaleur excessive du concert, il avait cherché un refuge dans cette salle, et le trône du grand Napoléon lui avait paru l'endroit le plus convenable pour s'y reposer en caressant sa barbe.

«A ce spectacle, je faillis éclater de rire; cependant je me retins et je m'avançai vers le Persan d'un air solennel et passablement effaré: «Mais, mon cher, lui dis-je, quelle imprudence vous commettez! vous ignorez donc à quel danger vous vous exposez? Déguerpissez au plus vite; car, si l'on vous apercevait, et si l'Empereur apprenait que vous avez osé monter sur son trône, il vous ferait _couper la tête!..._» Non, jamais je n'oublierai l'effet de cette menace sur mon malheureux collègue, ni la frayeur dont il fut saisi, ni sa figure grotesque quand il sauta, d'un seul bond, à bas du trône, et quand, retroussant ses longues robes de cachemire et de soie, il se sauva à travers les appartements, victime d'une panique épouvantable. Il parait, du reste, que les Orientaux ne peuvent, s'accoutumer à se laisser couper le cou, malgré leur fréquent usage de ce moyen expéditif, car j'ai toujours remarqué que la menace de ce supplice faisait sur eux bien plus grand effet que sur les Européens. Peut-être aussi cela provient-il de ce que chez eux la menace ne précède l'exécution que d'un instant, tandis que chez nous l'exécution suit bien rarement la menace. Quoi qu'il en soit, le Persan s'était sauvé comme s'il avait vu le glaive fatal suspendu sur sa tête.

«Le concert venait de finir; j'allai au-devant de l'Empereur, qui se rendait, suivi de la cour, dans les grands appartements, et n'eus rien de plus pressé que de lui raconter mon aventure, «Sire, lui dis-je en l'abordant, je viens de chasser un usurpateur du trône de Votre Majesté.» Il rit beaucoup de la frayeur de l'ambassadeur du shah, et nous nous mimes à sa recherche; Napoléon se promettait de s'amuser encore à ses dépens. Mais il fut impossible de le trouver; on le cherchait, on le demandait vainement; personne ne l'avait vu; enfin, nous commencions à ne savoir trop que penser de cette disparition, quand je l'aperçus tout à coup blotti derrière une perte, et s'y cachant aussi bien que possible. Je le montrai à Napoléon, qui se dirigea vers lui de ce pas saccadé et imposant qu'il prenait quand i! était mécontent. Le Persan, en le voyant ainsi venir, les sourcils froncés et les yeux irrités, crut que sa dernière heure était arrivée. Malheureusement l'Empereur ne put pas garder son sérieux, la figure grotesquement si bouleversée de mon pauvre ami lui arracha un grand éclat de rire, et nous primes tous part à son hilarité.

«Cependant mon collègue ne fut pas toujours aussi heureux. A la suite de l'expédition de _Gardanne_, il reçut un jour l'ordre de quitter Paris dans quarante-huit heures. Aussitôt il accourut chez moi, fort désolé, me disant qu'il lui était impossible de partir si promptement; sa caisse était vide, et il avait beaucoup de dépenses à payer. Il finit par me prier de lui avancer l'argent dont il avait besoin. Je n'étais pas tenté, je l'avoue, de lui prêter une grosse somme; je l'engageai d'écrire au ministre des Affaires étrangères, en lui faisant connaître sa position.--Puisqu'on vous renvoie si brusquement, lui dis-je, on doit au moins vous procurer l'argent qui vous est nécessaire.--On m'a refusé, me répondit-il, et on m'enjoint impérieusement de quitter Paris dans le délai indiqué.--Quelle somme voulez-vous que je vous prête'?--25.000 francs, me répondit-il.--J'envoyai alors (se tournant vers sa femme) Florette, que tu n'as pas oubliée sans doute, avec une lettre, chez mon banquier. C'était M. Laffitte. Je remis à mon pauvre ami la somme qu'il m'avait demandée. Il m'adressa une quantité innombrable de remerciements, plus métaphoriques les uns que les autres, et promit de me renvoyer mon argent de Constantinople.--De Constantinople ou de Téhéran, lui dis-je, cela m'est indifférent. Prenez votre temps, et ne vous gênez pas.

«Il partit très-content, et, franchement, je ne comptais plus revoir mon argent.

«Cependant, quelque temps après, je reçus une lettre de l'internonce à Constantinople, qui m'annonçait qu'il était chargé de me faire remettre 25.000 francs, me priant de lui faire savoir où je désirais les toucher. C'était l'argent de mon honnête Persan, et ce pauvre homme avait poussé la délicatesse si loin, qu'il avait calculé les variations du change sur Constantinople avec tant de minutie, que, loin de rien perdre, je crois même que j'y gagnai.

«Cela lui a mal réussi.

«Ali-Shah, qui régnait alors, était un homme extrêmement avare; non content des présents que les souverains étrangers lui envoyaient par ses ambassadeurs, il trouvait encore moyen d'accaparer ceux que les envoyés recevaient eux-mêmes des cours où ils étaient accrédités. Donnez-les-moi, disait-il, afin que je vous les garde; ils seront plus en sûreté dans mon trésor. On les lui remettait, sinon il vous les prenait et la tête aussi; mais jamais le trésor ne se rouvrait pour laisser sortir ce précieux dépôt. Or, mon infortuné collègue ayant été renvoyé de la cour de France. Napoléon s'était bien gardé d'envoyer des présents à Ali-Shah; mais l'ambassadeur, en habile courtisan qui connaît le faible de son maître, en avait expédié un grand nombre peu de temps avant son renvoi. Il les avait achetés de son propre argent; aussi, quand il les retrouva à Constantinople, heureux de saisir l'occasion de se libérer envers moi, il s'empressa d'en vendre jusqu'à concurrence de la somme qu'il me devait, puis il porta ceux qui lui restaient dans les coffres d'Ali. Mais le shah, furieux d'une telle perte, fit appliquer à son ambassadeur cent coups de bâton sur la plante des pieds, pour avoir osé vendre des présents qui lui avaient été primitivement destinés. Ainsi la vertu fut encore une fois diablement mal récompensée.......

«Les moeurs ne sont pas encore aujourd'hui très-douces dans ce pays; car je faisais dernièrement des propositions à Hussein, _et l'on sait que je ne suis pas exigeant dans mes propositions_. Cependant dès que je les eus formulées au khan:--Oh! non, s'écria-t-il, jamais je n'oserai prendre cela sur moi, le shah me ferait crever les yeux......--Crever les yeux! Bon Dieu, mon cher Hussein, que le ciel me garde d'être cause d'un pareil malheur! S'il en est ainsi, laissons là toute l'affaire et n'en parlons plus.... Du reste, ajouta-t-il en s'adressant à la jolie marquise de Villa-Franca, il était tellement enchanté de moi, que, ne sachant comment m'exprimer son attachement, il m'a fait offrir une délicieuse Circassienne qu'il mène partout avec lui. Je l'ai bien remercié; mais je lui ai dit que je craignais la jalousie de Mélanie (sa femme), ce qui me forçait de refuser... bien à contre-coeur.» Après cette plaisanterie le prince se leva, et comme il était une heure et demie, chacun se retira.

EDWARD G. (Travels in Austria.)

Courrier de Paris.

On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, être en quelque sorte le fils de la maison, à tout moment on y trouve des surprises; on y fait des découvertes comme si l'on débarquait fraîchement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne parle pas seulement des étonnements réservés aux différentes nations, aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe à Paris des espèces qui, ne s'étant jamais vues, tombent dans une extase réciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux ouverts et stupéfaits. Prenez un _lion_ sorti de quelque élégante tanière de la rue Saint-Georges, un lion complètement enharnaché: pattes vernies, fourrure flottante et à larges basques, face velue, crinière à tout vent, mâchoire armée d'un cigare, griffes jaune paille; faites passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place Maubert, on se mettra aux fenêtres et sur les portes, et les petits enfants regarderont les mères d'un air moitié riant, moitié voisin des pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de l'endroit, se trouve à son tour égaré au boulevard des Italiens, il y fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'où cela sort-il? Les femmes Chaussée-d'Antin pur sang hâteront le pas effrayées à l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire d'histoire naturelle.

Rien de plus simple et de plus facile à expliquer: Paris passe pour une ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde divisé par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une sorte de vaste continent où le nord ne ressemble pas au midi, où l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi étrangères l'une à l'autre que si elles étaient Tobolsk et Cadix; celle-là est pour celle-ci une terre perdue, une île inabordable. Un naturel de la rue de la Paix se décidera plus difficilement à entreprendre un voyage à la Montagne Sainte-Geneviève, qu'une ascension au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont traversé tous les ponts du monde, excepté le pont de la Cité; il y en a qui courent à toutes les extrémités de l'Europe, et que vous ne décideriez pas à sortir un matin de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller à Vaugirard ou à l'Estrapade, le jour où ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet ils voyagent en pays de découvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.

Mais à quoi bon aller au-delà des ponts et faire invasion dans les régions parisiennes reculées et mystérieuses? Paris vous en dispense; il vous fait des surprises sous vos yeux même, à votre porte, chaque jour amène quelque changement ou quelque métamorphose; le soir on se couche avec un magnifique et bruyant café en perspective; le lendemain on met le nez à la fenêtre, et le joyeux bazar a fait place à un lugubre magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malaisé; attendez, il s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. Êtes-vous resté huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez démolie; huit jours après elle est reconstruite. Les plus grands prodiges à Paris se font par le plâtre et la pierre de taille; on y sème du moellon, et de tous côtés il pousse des maisons et des rues. On bâtit sous vos pieds, on bâtit sur votre tête; la ville ressemble à une plâtrière, à un four à chaux, à un atelier de maçonnerie.--Il est certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et s'étende, que les entrepreneurs de bâtiments seront obligés d'inventer une machine à bâtir des locataires.

Une des plus étonnantes conquêtes de la truelle, c'est assurément cette rue audacieuse qui va relier l'église Saint-Eustache à la place Royale. Le champ de bataille était vaste et difficile à parcourir; eh bien! déjà la formidable rue a fait d'immenses brèches dans les flancs des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les épais bataillons de leurs carrefours étroits et boueux et de leurs noires maisons. Du côté du Marais, la rue nouvelle s'étend orgueilleusement sur deux lignes parallèles, et l'oeil commence à se perdre dans les profondeurs de son horizon; vers le marché Saint-Denis, des masures en débris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect délabré, l'approche de la rue conquérante qui se fait passage à travers les décombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne détruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se rejoignant par ses deux extrémités, facilitera les communications, adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers populeux et sombres, et étalera, non sans coquetterie, la double haie de ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la reconnaissance à la pierre de taille; le maçon, en cette occasion, joue, sans le savoir, un rôle de philosophe et de médecin: il rapproche, il civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point de la ville: il détruit ici ce qu'il faisait là-bas, interceptant la respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de plâtre, et enlevant chaque matin, à la ville, quelques derniers espaces d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra où Paris, n'ayant plus une échappée de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par hasard, vivra resserré et étouffé entre deux maisons à six étages.

Sur le boulevard Poissonnière, un vaste jardin, au fond un magnifique hôtel, résistaient depuis long-temps à cette invasion, et semblaient se moquer des entrepreneurs et des architectes à tant la toise. C'était le jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec envie, ou plutôt avec une sorte de vénération, le voyant intact et incorruptible dans un siècle où les hôtels de grande origine, les Biron, les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre à beaux deniers comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait, à travers les grilles dorées, l'immuable persévérance de ces allées régulières, de ces gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffés au goût du vieux jardin français. L'hôtel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce parterre pour avant-garde, ressemblait à ces bastions imprenables qui tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la citadelle a capitulé. N'était-ce pas d'ailleurs un passe-temps original, une véritable vanité de millionnaire et de banquier, que d'abandonner négligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout à côté chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans, M. Rougemont de Lowenberg a laissé ainsi deux ou trois millions se dessécher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre à la raison ce jardin entêté. Les héritiers de M. Rougemont ne l'ont pas encouragé dans une plus longue résistance; et, ma foi, ne se trouvant plus appuyé sur la vertu de ses maîtres, il s'est laissé aller au penchant et aux vices du siècle; deux déesses toutes-puissantes et singulièrement adorées de ce temps-ci, la spéculation et la boutique, viennent de mettre le pied dans les allées vaincues et soumises, foulant et déracinant la pelouse, abattant les têtes vénérables de quelques arbres centenaires. L'hôtel est mort du même coup qui a détruit le jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette cendre, il ne renaîtra pas un phénix, à coup sur, mais un magasin de draps, un épicier, un restaurateur, un bottier, un marchand de comestibles: l'utile à la place de l'agréable, si proche parent de l'inutile.

Puisque nous flânons sur les boulevards et à travers les rues, en véritable badaud de Paris, parlons un peu des trottoirs; s'occuper des trottoirs pour les trottoirs eux-mêmes, le plaisir ne serait pas grand. Que vous importe ces petits sentiers étroits, revêtus de grès ou d'asphalte, qui côtoient, d'un air monotone, le flanc des boutiques et des maisons? La matière est dure, et les fleurs de l'esprit y pousseraient difficilement. Mais une circonstance particulière rehausse le trottoir et lui donne une importance accidentelle: M. le préfet de police a daigné récemment jeter les yeux sur lui,--y trouvant, ce jour-là, un grand désordre et une grande anarchie, le prévoyant magistrat vient d'expédier au peuple des trottoirs une charte à leur usage: cette charte n'est pas octroyée; elle ne procède point par ordre et sous forme de droit souverain; figurez-vous une charte bénévole qui conseille et ne dit pas: Je veux! Or, ce qu'elle conseille, le voici: Prenez toujours la droite du trottoir! On devine le résultat de ce système bien simple et à la portée de toutes les jambes: les passants allant et venant chacun par sa droite, la foule ne se ruera plus dans ce pêle-mêle inextricable où elle égarait ses bras, ses pieds et ses têtes, se coudoyant, se poussant, se renversant, se heurtant nez contre nez, et enfin, comme dit Oedipe,

Se disputant du pas le frivole avantage.

La foule se diviserait en deux flots distincts, l'un descendant, l'autre montant, sans mélange de flots mutinés et contraires, et chacun d'eux, d'un mouvement calme et uniforme, arriverait tranquillement à son embouchure, et se jetterait dans son bras de mer, sans rencontre fâcheuse. Voilà la grande harmonie que rêve M. le préfet de police. Je vous demande bien pardon, monsieur le préfet, mais vous faites là une entreprise plus difficile à exécuter que le dessèchement de l'Océan. Vos intentions sont louables, on ne saurait le nier: vous voulez que tout le monde ait place au trottoir; vous proclamez l'égalité des Parisiens devant le trottoir; vous entendez que ceux-ci ne soient pas obligés d'en descendre pour faire place à ceux-là: sans compter les chocs violents, les yeux éborgnés, les chapeaux renversés, les pieds écrasés, les côtes meurtries, les glissades et les culbutes sur le pavé, quelquefois sous les roues, grotesques ou tristes accidents ordinaires à la multitude indisciplinée des grandes villes; telle est, dis-je, le tohu-bohu périlleux que vous avez l'honnêteté de vouloir réglementer. Votre illusion est respectable, ô édile philanthrope! mais que vous connaissez peu le peuple auquel vous avez affaire! Si vous étiez Anglais, soit: si vous étiez Allemand, encore mieux; si même il s'agissait de l'Auvergnat, du Périgourdin, du Franc-Comtois, on pourrait s'entendre; mais obliger Paris de marcher toujours à droite! allons donc! vous n'y pensez point! A moins d'attacher à chaque passant quatre gendarmes de service, vous n'y parviendrez pas. Paris est la ville du monde qui obéit le plus au hasard et à la fantaisie: à droite aujourd'hui, à gauche demain, tel est son tempérament, telle est sa vie; et puis le lendemain, au beau milieu de la chaussée! A défaut de ses trottoirs, son histoire politique et morale est là pour le prouver. Vous ne le corrigerez pas plus de ses caprices, qu'on ne corrige un charmant enfant gâté. Paris préfère cent fois, au risque de se démettre une jambe ou un bras, le désordre de ses rues, à l'ordre régulièrement monotone que vous lui proposez. Paris se croirait en procession avec vous, allant par bandes solennelles à un enterrement, et il en mourrait d'ennui et de chagrin. Pour quelques coups de coude de plus ou de moins, votre charte-trottoirs ôterait à Paris son allure vive et hasardeuse, son air leste et cavalier: il ne s'écraserait plus le bout des pieds, mais il se marcherait sur les talons. Qu'il aille donc, le chapeau légèrement incliné, le nez au vent, l'oeil mutin, le pied leste et fantasque, regardant les hommes face à face et avisant les jolies femmes sous le nez, qu'il aille et qu'il trotte comme Dieu l'a fait!

L'affaire des trottoirs et de M. le préfet de police est le fait le plus grave et le plus intéressant de la semaine. On peut lui opposer cependant la discussion sur la loi des sucres; ces deux événements ont offert plus d'une analogie. La confusion du trottoir s'est reproduite au parlement; la gauche, la droite et le centre, ont marché pêle-mêle et d'un pied confus. Le sucre indigène et le sucre colonial allaient et venaient, celui-ci poussant celui-là, et réciproquement. Plus d'un orateur a brisé l'un, taillé l'autre, et de tous côtés, d'ici et de là, du milieu et des extrémités, on s'est jeté les morceaux à la tête.

Cette grande bataille à coups de canne, mêlée de betterave, ne pouvait manquer de faire tort aux derniers moments du Salon de 1843. La curiosité publique, tout entière absorbée dans ce duel à mort de sucre à sucre, s'est montrée très-froide et très-peu empressée à donner l'extrême-onction à nos sculpteurs et à nos peintres: le Louvre a fermé ses portes et le Salon a rendu le dernier soupir en présence d'un petit nombre de témoins; personne ne paraissait regretter bien vivement le défunt, et nul oeil n'a versé des larmes. Que voulez-vous? le Salon vivait depuis deux mois; quelqu'un ou quelque chose qui vit deux mois à Paris, court le risque de mourir abandonné; d'abord on est plein d'ardeur et d'enthousiasme: la ville, curieuse et impatiente, se précipite, c'est à qui arrivera le premier; elle pourrait jouir de la merveille paisiblement, et chacun à son tour, mais le beau plaisir! Assiéger les portes, forcer les consignes, s'entasser sur l'escalier, s'engouffrer dans les salles au risque d'y mourir, voilà le vrai bonheur! La nouveauté, et non l'opinion, est la reine du monde. Le Salon de 1843 a eu cette destinée: à sa naissance, peu s'en est fallu que la foule ne l'étouffât dans ses embrassements; il a disparu l'autre jour au milieu de l'indifférence universelle; parlez-lui maintenant du _Peintre_ de Meissonnier, ou du _Tintoret_ de Louis Cogniet. Paris ne saura plus ce que vous voulez lui dire, et sifflera un air.