L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843

Part 1

Chapter 13,674 wordsPublic domain

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L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL,

No. 12. Vol. I.--SAMEDI 20 MAI 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un un, 30 fr. Prix de chaque No, 75 c.--La collection mensuelle fr. 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mors, 17 fr.--Un an 32 fr. pour l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40

No. 12. Vol. I.-SAMEDI 20 MAI 1843 Bureaux, rue de Seine, 33.

SOMMAIRE

Le prince de Metternich Portrait. Une soirée chez le prince de Metternich.--Courrier de Paris.--Horticulture. Exposition des produits de l'Horticulture à l'Orangerie de la Chambre des Pairs. _Cinq gravures._--La Vengeance des Trépassés par F. G. Nouvelle (fin).--Du progrès de l'idée morale dans l'histoire de l'humanité.--Beaux-Arts.. Salon de 1843. _Translation de la sainte case de la Vierge, par Devéria; l'Enfant et le Chien, par Maindrom; un Convoi de Blessés, par Charlet; un Ménestrel, par Couture; Statue de Duquesne, par Dantan aîné._-La fin de Don Juan (dix-septième chant).--La Phrénologie, chansonnette. Musique de M. G. Héquet, paroles de M. Durandeau. _Gravure._--Théâtres. Mademoiselle de La Vallière; l'Homme de Paille; les Cuisines. _Une scène de mademoiselle de La Vallière; Porte St-Martin._--Bulletin bibliographique.--Modes. _Gravure.--Napoléon adoré dans un temple chinois._--Amusement des Sciences.--Rébus.

[Note 1: Ce portrait de M. de Metternich est gravé d'après le tableau de Lawrence. Aujourd'hui M. de Metternich n'est plus aussi jeune que lorsqu'il posait devant l'illustre artiste anglais. Mais aucun des portraits lithographiés depuis en Allemagne n'était assez satisfaisant pour pouvoir être préféré.]

Depuis bien des années. M. de Metternich occupe en Autriche la première place. Plusieurs princes se sont succédé sur le trône, et il est demeuré chef du cabinet, poursuivant avec impassibilité toutes les conséquences de son système politique. La monarchie autrichienne, telle qu'elle existe aujourd'hui, est son oeuvre. C'est grâce à lui qu'elle s'est relevée sur les ruines du Saint-Empire Romain, et que, depuis 1813 jusqu'à nos jours, elle a joué un si grand rôle dans les affaires de l'Europe.

Clément Wenceslas, comte de Metternich-Winneburg-Ochsenhausen, est né à Coblentz, le 15 mai 1773, d'une des meilleures familles du pays. A l'âge de quinze ans il fut envoyé à l'Université de Strasbourg, où il eut pour condisciples le comte de Loewestine et Benjamin Constant. Le mouvement révolutionnaire éclatait au moment où il achevait sa philosophie. Il compléta ses études en Allemagne, parcourut la Hollande et l'Angleterre, et revint à Vienne pour épouser, à l'âge de vingt et un ans, la fille du fameux prince de Kaunitz. M. de Metternich, destiné à la carrière de la diplomatie, assista d'abord comme simple secrétaire au congrès de Radstadt, puis il accompagna le comte de Stadion dans ses missions en Prusse et en Russie. Il allait être nommé ambassadeur à Pétersbourg lorsque, le traité de Presbourg changeant tout à fait la situation de l'Autriche en Europe, il fut envoyé à Paris. Dans ce poste difficile, M. de Metternich se conduisit avec habileté. Convaincu que le meilleur moyen de reconquérir quelque influence en Europe était de conserver une stricte neutralité, tout en demeurant dans une alliance étroite avec Napoléon, il s'attacha par-dessus toutes choses à plaire au tout-puissant Empereur: c'était la politique adoptée par la cour de Vienne, et il y réussit à merveille. Tout en M. de Metternich plaisait à Napoléon, qui cherchait alors à reconstituer en France une cour et une noblesse. M. de Metternich joignait aux avantages de la naissance des manières élégantes, de la politesse, une physionomie noble et distinguée; jeune, brillant, d'un esprit fin, d'une parole facile, il était aussi ce que l'on appelle un homme à bonnes fortunes; il paraissait à toutes les fêtes de la cour; on admirait le luxe de ses équipages et de sa maison. Ses formes séduisantes avaient gagné Napoléon, qui, tout en regrettant de le voir si jeune, car il n'avait alors que trente-trois ans, l'accueillait avec faveur, et se plaisait à le regarder comme l'expression du système français en Autriche.

On espérait à Vienne pouvoir conclure une alliance étroite entre la France et l'Autriche; on rappelait en toute occasion le traité de 1756 Au milieu de ces rêves, Napoléon partit pour la fameuse entrevue d'Erfurth. Dans les plans qui y furent agités, on sacrifiait l'Autrirhe. Dès lors le cabinet de Vienne prêta l'oreille aux insinuations de l'Angleterre, et se prépara sourdement à rompre le traité de Presbourg, à l'aide des subsides de la Grande-Bretagne M. de Metternich eut pour mission de couvrir les préparatifs militaires, et s'en acquitta si bien que, lorsque l'Autriche se déclara, Napoléon, furieux d'avoir été si longtemps trompé, donna l'ordre au ministre de la police d'enlever M. de Metternich, qui était demeuré à Paris, et de le faire conduire de brigade en brigade jusqu'à la frontière. Fouché adoucit cet ordre brutal, et se contenta de faire accompagner l'ambassadeur autrichien par un seul capitaine de gendarmerie.

Deux mois après, la victoire avait prononcé: le _Moniteur_ proclamait que _la maison de Lorraine avait cessé de régner_, et l'Autriche subissait la paix qu'il plaisait à l'Empereur de lui donner par le traité de Vienne. M. de Metternich, durant toute cette campagne, était resté au quartier-général de son souverain, avec le titre de ministre d'État. Il tenait pour la paix. La nécessité fit prévaloir son opinion, et l'empereur d'Autriche crut être agréable à Napoléon et témoigner de la loyauté avec laquelle il voulait remplir ses engagements, en nommant M. de Metternich chancelier d'État, c'est-à-dire premier ministre, avec la direction des Affaires étrangères: M de Metternich avait trente-six ans. Alors éclata la pensée qui a dirigé la politique de l'Autriche jusqu'à la retraite de Moscou: reconquérir par une alliance étroite avec la France ce qu'elle avait perdu par la guerre. Le mariage de Napoléon avec une archiduchesse d'Autriche fut le premier acte de cette politique. Bientôt après des mécontentements éclatent entre la France et la Russie, et M. de Metternich négocie et conclut avec Napoléon, pour l'Autriche, une alliance offensive et défensive. Mais c'est quand la désastreuse retraite de Russie fut porté le premier coup à la fortune de Napoléon, que se développa l'habileté de M. de Metternich: l'on voit alors avec combien d'adresse, de fermeté, il s'efforce de relever son pays et de lui rendre son rang parmi les grandes puissances. Il serait trop long d'analyser ici les négociations suivies par ce ministre depuis ce moment jusqu'à la ruine de l'Empire français.

En 1813, M. de Metternich ne voulait sûrement pas la ruine de Napoléon, mais seulement substituer à son immense puissance une balance européenne qui mit l'Autriche, la Prusse et la Russie dans un état d'indépendance à l'égard de la France. Napoléon découvrit clairement pour la première fois ces intentions de M. de Metternich dans des conférences à Dresde. Il se révoltait contre l'audace des peuples qu'il avait tant de fois écrasés. Les prétentions de M. de Metternich l'irritaient violemment; cédant à un mouvement de colère, il lui dit: «Metternich, combien l'Angleterre vous donne-t-elle pour jouer ce rôle contre moi?» M. de Metternich pâlit, et ne répondit pas; mais comme Napoléon, dans la vivacité de ses gestes, avait laissé tomber son chapeau, il ne se baissa pas pour le ramasser, comme il l'eût fait par étiquette dans toute autre circonstance. Cette parole outrageante contribua peut-être à la ruine de l'Empereur. Des ce moment M de Metternich prêta l'oreille aux sentiments des populations allemandes, et promit la coopération de l'armée autrichienne, forte de 200,000 hommes, au plan de campagne tracé par Bernadotte dans le congrès de Trachenberg.

Au milieu des longues et difficiles négociations qui amenèrent la chute de Napoléon et la restauration des Bourbons. M. de Metternich s'appliqua surtout à relever la maison d'Autriche de l'état de faiblesse et d'abaissement où l'avait plongée sa lutte contre la France, et à lui créer une puissance nouvelle qui put contre-balancer l'empire que la Prusse exerçait sur l'Allemagne du nord Ce fut là le but de tous ses efforts dans le congrès de Vienne, qu'il présida en quelque sorte; et il y réussit en gagnant à l'Autriche la Lombardie et les bords de la mer Adriatique. Depuis lors. M. de Metternich s'est appliqué exclusivement à maintenir intacte son oeuvre ébranlée par de fréquentes secousses. Comprimer le mouvement libéral qui agitait les populations italiennes, arrêter les progrès de la Russie; c'est à cela que s'est réduite toute la politique de M. de Metternich au dedans et au dehors. Jusqu'ici le succès a couronné ses efforts.

Dans l'administration intérieure de l'Autriche, M. de Metternich semble persuadé que la liberté civile est nécessaire pour tous, mais que les peuples ne doivent avoir que juste assez de liberté politique pour ne troubler ni l'esprit ni la durée des gouvernements Les circonstances l'ont cependant maintes fois détourné de ces principes déjà peu tolérables. La monarchie autrichienne se compose d'éléments hétérogènes entre lesquels il n'y a jamais eu ni alliance complète ni fusion: ce sont la Bohème, la Pologne, la Hongrie, le Tyrol, l'Italie; et certes on ne peut voir là des éléments d'ordre et de durée: aussi, dans l'administration intérieure, il règne un système de défiance et d'oppression effrayant. La police est le principal ressort du gouvernement, peut-être le seul, et il n'y a, dans cette immense et puissante monarchie, ni lumières, ni moralité, ni force véritables.

La vie privée de M. de Metternich a été traversée par bien des malheurs domestiques, que les distractions du monde n'ont pas toujours pu effacer. On le dit bon, affable, et ses ennemis mêmes ne lui refusent pas les qualités qui font l'honnête homme. Le tracas des affaires n'a pas empêché M. de Metternich de cultiver son esprit et des talents littéraires fort distingués. Avec une remarquable facilité d'expression, il a un goût pur, une manière noble d'exprimer sa pensée, même dans ses notes diplomatiques, on le sens est presque toujours caché sous des phrases techniques. C'est à lui que l'on doit l'introduction dans les protocoles de cette forme qui en appelle toujours à la postérité, des passions et des progrès contemporains. M de Metternich possède à merveille notre langue, il en connaît toutes les délicatesses, et il la parle avec beaucoup de pureté. Les personnes qui l'approchèrent lorsque la maladie de sa femme l'appela à Paris, en 1825, furent surprises de trouver en lui presque de la vanité littéraire. Il connaissait tous nos bons auteurs, jugeait les contemporains avec une remarquable sagacité, et on avait peine à concevoir que ce grand politique eût trouvé le loisir d'étudier les plus futiles productions de la littérature contemporaine de notre pays. On dit que M. de Metternich a préparé des mémoires étendus, appuyés de pièces justificatives, et qu'à l'exemple du prince de Hardenberg, il les a écrits en français.

A cette esquisse biographique nous ajouterons l'article suivant, qui nous est communiqué par un étranger tout à fait digne de foi.

UNE SOIRÉE CHEZ LE PRINCE DE METTERNICH.

Les Allemands ou les étrangers qui sont présentés chez le prince de Metternich le voient rarement, s'ils se retirent avant minuit. L'archichancelier se montre quelquefois dans ses salons vers onze heures, mais il ne fait que les traverser; jamais il ne s'arrête auprès d'un de ses hôtes, il ne prend part à aucune conversation.

Minuit est l'heure ordinaire de son apparition fixe; car, à moins que des raisons majeures n'appellent des ambassadeurs étrangers chez lui pendant la journée, il les reçoit, et il traite toujours les affaires d'État dans le courant de la soirée. Ces audiences sont, du reste, basées complètement sur le système de la secte des péripatéticien... car tant qu'elles durent, M. de Metternich ne cesse pas de se promener dans un salon contigu au salon de réception, dont les portes restent fermées, et ne s'ouvrent que pour laisser entrer et sortir les ministres ou ambassadeurs étrangers.

De temps à autre, vous le voyez entr'ouvrir cette porte, que l'on peut appeler avec raison la porte ministérielle, saluer le diplomate qu'il congédie, et, après avoir parcouru de son oeil fixe et impassible le cercle ordinairement rangé autour de sa femme, faire signe à celui dont il requiert la présence, et disparaître de nouveau avec le nouvel élu. Cela dure ainsi jusqu'à onze heures et demie, et a lieu tous les soirs, à l'exception du dimanche, jour de ses grandes réceptions, où la foule encombre sept ou huit vastes salons, et où le prince parle à tout le monde, sans rien dire à personne.

Pendant la semaine, au contraire, quand l'heure des audiences est passée et qu'il ne veut plus s'occuper d'affaires il vient s'asseoir à la table de thé, rit et plaisante avec ceux qui s'y trouvent, puis se met à causer et à raconter des anecdotes des premières années de sa carrière politique, et principalement de celles qu'il a passées comme ambassadeur à la cour de Napoléon. Naturellement, au bout de quelques instants, il tient seul le dé de la conversation, et souvent entraîné peu à peu par ses souvenirs, il passait une heure ou deux au milieu de nous, nous procurant ainsi à tous le plaisir d'une soirée aussi agréable qu'intéressante et dont il faisait tous les frais.

M. de Metternich est le seul ministre de l'Europe qui, par le grand état de sa maison, l'éclat avec lequel il représente son souverain, la noblesse de ses manières, l'étendue de sa puissance et le respect qu'il inspire, nous rappelle aujourd'hui la grandeur passée de Richelieu et de Mazarin, la profonde habileté de Ximenès et l'éclat de Buckingham.

Visite-t-il, dans le courant de l'été, ses domaines, on le voit suivi, dans ses voyages, par toute la chancellerie d'État; sort-il même de l'empire pour aller à Johannesberg, il amène toujours avec lui une douzaine des principaux conseillers auliques, deux fois autant de secrétaires; et pendant ces excursions, les courriers d'État ne font que sillonner nuit et jour la distance qui sépare Vienne de la résidence momentanée du ministre suprême.

Une des ailes de son château de Koenigswarth, près de Carlsbad, où il se rend tous les ans, a été reconstruite de manière à loger toute la chancellerie impériale; aussi, si on y entre pendant le séjour du prince, on peut se croire transporté à Vienne, dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères.

Je rencontrai un jour, entre Pilsen et Plass, terre du prince _dix-huit voilures impériales_, attelées chacune de quatre chevaux de poste, et je m'imaginai d'abord que j'allais voir passer l'empereur ou l'impératrice qui se rendait à Prague ou à Toeplitz. Grand fut mon étonnement quand j'appris la vérité: c'était la chancellerie d'État; elle allait s'établir à Koenigswarth, et précédait de vingt-quatre heures Son Altesse, qui se rendait pour un mois ou six semaines à sa maison de campagne. Arrivé à la première poste, je dus attendre cinq heures avant de pouvoir continuer ma route; tous les chevaux disponibles avaient été mis en réquisition pour le transport de messieurs les conseillers auliques, secrétaires, chefs de division, de bureau, etc., etc. Les ministres français et anglais n'étalent jamais un pareil luxe, et cependant le budget de l'Autriche est plus faible de deux tiers que celui de tous les gouvernements à bon marché.

Mais ce n'est point de l'homme d'État que je veux parler c'est de l'homme privé. Sous ce rapport, le prince de Metternich est aussi remarquable qu'il peut l'être comme diplomate. Personne, en effet, ne saurait être plus aimable, n'a de plus belles manières que lui; personne n'est plus gracieux et plus simple dans son intimité; personne, enfin, ne saurait engager et soutenir une conversation avec plus d'esprit.

M. de Metternich s'exprime toujours en français; car cette langue semble seule être admise dans son hôtel, et le prince la parle avec autant de pureté que le plus rigide des grammairiens. J'ai fréquenté son salon pendant bien des années, et jamais je n'ai entendu un mot d'allemand prononcé ni par lui ni par sa femme.

En relisant dernièrement le journal de mon séjour en Allemagne, j'y ai trouvé l'anecdote suivante. Je n'ai rien voulu changer aux paroles du prince, que j'ai transcrites mot pour mot, cinq minutes après l'avoir quitté, selon mon habitude, Je puis donc garantir leur authenticité.

Le 17 février 1838, il y avait chez le prince une grande réception en l'honneur de Hussein-Khan, ambassadeur extraordinaire de Perse auprès de la cour de Saint-James. Après un séjour à Vienne de peu de durée, pendant lequel on avait cherché à profiter de sa présence pour jeter les fondements d'une espèce de ligne soi-disant commerciale, qui devait renverser l'influence russe au profit de l'Autriche et de l'Angleterre, irritées de l'affaire d'Hérat, le khan se résolut à poursuivre son voyage, dans l'espoir de rencontrer en route les passe-ports anglais que lord Melbourne lui avait refusés jusqu'alors. Cet ambassadeur était un très-bel homme, et sa beauté mâle était encore relevée par la richesse de ses cachemires et l'éclat des pierreries dont son costume oriental était chamarré. Ces trois avantages, la beauté, les cachemires et les pierreries, mais particulièrement les deux derniers, ne contribuèrent pas peu à lui procurer une vogue inouïe, et il n'eut guère que l'embarras du choix dans la distribution de ses faveurs aux ravissantes beautés de la haute société viennoise.

Certes, le baron Huzar, _dolmetch_, ou interprète de la cour impériale depuis la disgrâce du savant Hammer, a dû se trouver dans la nécessité de transmettre à l'illustre khan plus d'une déclaration qui n'avait pas besoin d'être embellie par des métaphores orientales pour éblouir et séduire l'envoyé extraordinaire du shah Mahmoud. C'est ainsi qu'entre mille autres exemples de la manière directe dont on s'adressait au coeur du Persan, dont l'enveloppe seule était de _pierre_, et qui se laissait aisément enivrer par les regards séduisants des houris de Vienne, je me rappelle, à un dîner que M. de Tatischeff, ambassadeur russe, donna à l'ambassadeur persan, avoir vu passer très-chevaleresquement deux magnifiques émeraudes de la veste de Hussein dans la main mignonne d'une jolie princesse. Celle-ci fixait déjà depuis longtemps, sur ces deux belles pierres, un regard dans lequel se concentrait toute la puissance d'attraction magnétique dont elle était capable, quand enfin elle déclara à Huzar qu'elle s'extasiait d'autant plus devant l'éclat de ces merveilles de l'Orient, qu'elle en avait jusqu'alors inutilement cherché deux pareilles pour compléter une parure que son tout-puissant mari lui avait donnée. Aussitôt que l'interprète eut traduit cette remarque désintéressée, le galant Persan tira son poignard enrichi de rubis, coupa les deux émeraudes, et les offrit à sa jolie voisine. Cette scène curieuse eut lieu en plein dîner, devant une vingtaine de personnes.

J'ajouterai même qu'avant le départ de Hussein plus de quatre cents turquoises, toutes fort belles, avaient passé des mains du khan dans celles de la même princesse.

Or, cette soirée était la dernière à laquelle le khan devait assister; aussi une foule immense se pressait-elle dans les salons de l'archichancelier, et un grand nombre de personnages de distinction se firent-ils présenter à l'ambassadeur persan, dans l'espoir peut-être de profiter des derniers jours qu'il devait encore passer à Vienne. Le _lion_ de la soirée s'étant enfin retiré vers minuit, la foule commença à se dissiper, et une demi-heure après il ne restait plus que cinq ou six personnes. Nous nous rendîmes autour de la table de thé, où l'on servit le petit souper habituel, et le prince vint prendre sa place parmi nous. Il n'y avait alors dans le salon que l'archichancelier et sa femme; la jeune princesse Herminie Metternich, âgée de dix-neuf ans; la marquise de Villa-Franca; le vieux marquis d'Alcoida, premier ministre de Ferdinand VII; le baron de Neumann, conseiller aulique, et moi.

La conversation roula d'abord sur les événements de la soirée et sur le khan, qui en avait été le principal ornement. Tout à coup le prince, qui s'était contenté de déguster sa tasse de crème sucrée mêlée avec de l'eau chaude, son souper de chaque soir, prit enfin la parole: «En effet, dit-il, le Persan devait être harassé, car il y avait foule autour de lui; c'est lui qu'on est venu voir. Quant à moi, le plus grand nombre de mes hôtes n'a pas songé un instant à s'inquiéter si j'étais absent ou présent; j'ai été complètement éclipsé par le Persan, et comme je me trouve maintenant en petit comité (ajouta-t-il en souriant), certain que personne de vous ne trahira ma déconfiture, j'avouerai franchement ici qu'il m'a relégué ce soir parmi les inconnus dont personne ne s'occupe.

«Du reste, son succès doit l'avoir mis sur les dents, car tout concourut à le fatiguer: d'abord la chaleur occasionnée par la foule qui encombrait les salons, puis la grande quantité de personnes qui lui ont été présentées, et auxquelles il a fallu dire, ou desquelles il a fallu entendre quelque chose; puis, par-dessus tout, les immenses succès qu'il a eus; car il a eu les succès les plus enragés qu'un homme puisse avoir.»

Ici le prince se permit d'articuler quelques noms propres, et les accompagna de révélations que nous nous garderons bien de répéter.

Après ces détails intimes, M. de Metternich, enfoncé dans son fauteuil et balançant légèrement sa jambe droite sur son genou gauche, sa position habituelle quand il raconte: «Néanmoins, continua-t-il, il n'a jamais voulu s'en aller, quoique je l'y aie souvent engagé, par amitié pour lui; mais c'est ce médecin anglais qui l'accompagne, et qui a une grande influence sur lui, qui l'en a empêché. Il paraît que cet homme, qu'en dit très-habile, se plaisait dans cette foule. Je ne lui envie pas ce goût, qui n'est certes pas le mien. Quant à ce pauvre Huzar, il est venu me dire qu'il était tellement fatigué de traduire de l'allemand et du français en persan, et du persan en allemand et en français, qu'il ne se sentait plus capable de prononcer un mot, et pouvait à peine encore me souhaiter une bonne nuit. Allez, mon cher, lui dis-je, allez vous coucher; vous avez mérité le sommeil qui va bientôt vous transporter en rêve parmi les houris de l'Orient.

«Je vous avouerai, du reste, que les Orientaux ont toujours éprouvé une grande attraction pour moi; j'en ai connu plusieurs, ils m'ont tous aimé, et je vais vous en citer un trait: Quand j'étais ambassadeur à Paris, j'avais un collègue persan, dont le caractère était le plus intraitable du monde, et personne n'avait de pouvoir sur lui que moi. Or, un matin, on m'annonça la visite de son médecin, qui entra, tout effaré, dans mon cabinet... Je vous en supplie, me dit-il, courez chez l'ambassadeur persan, il va commettre quelque folie, et il n'y a plus que vous qui puissiez lui faire entendre raison. Mais, de grâce, courez vile.

--De quoi s'agit-il donc? lui demandai-je.