L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843
Part 3
Par un heureux hasard, un seul cheval manque à l'appel, et ce cheval, c'est le favori, c'est _Turpin_. _Pewet, Lansquenett, Muley-Hamet, Pantalon. Paddy_ et _Leporello_ viennent parader et s'essayer sur la haie qui fait face aux tribunes publiques: presque tous sautent mal, enfoncent la haie; _Paddy_ même désarçonne presque son jockey; bien des chutes sont prévues, quel bonheur! Mais le signal est donné, les chevaux partent du dernier tournant de l'École-Militaire; la terre tremble sous leur galop; ils chargent à toute vitesse le premier obstacle. _Pantalon_ est en tête; il franchit admirablement la haie. Ses rivaux, piqués d'émulation, se font applaudir à côté de lui. La victoire n'a pas été un seul instant douteuse: qui peut lutter contre _Pantalon_? Il est arrivé premier au but, et son dernier élan a été le plus beau.
Courses du 7 mai.
Les dimanches et les courses se suivent et ne se ressemblent pas; les solennités hippiques de la journée ont été bien modestes; il y avait beaucoup de courses et peu de chevaux; c'est là un de ces petits malheurs que la plus sage volonté ne peut prévenir. Dans le monde cheval, il est des réputations si bien posées, que toute rivalité disparaît devant un nom trop redoutable; quelquefois aussi, comme dans le _trial-stakes,_ poule d'essai, deux chevaux sont engagés, et si l'un des deux tombé malade, force est bien à l'autre de s'escrimer tout seul. _Spark_. à M. Aumont a été débarrassé de _Governess_, à M. de Perrigaux, par une indisposition qui n'aura pas de suite.
_Prix extraordinaire de 1843. 3000 fr. pour chevaux et juments de quatre ans et au-dessus: entrée, 2000 fr.: un tour et quart en partie liée. Le cheval qui arrivera second recevra la moitié des entrées._
Sans cette dernière et adroite condition, _Nautilus_ n'eut pas trouvé de concurrent. _Nautilus_, au comte de Cambis, est le meilleur cheval qu'il y ait en France en ce moment. Parvenu à l'âge mûr, il prend à tâche de faire oublier, à force de succès, les défaites de sa jeunesse. _Pamphile_ et _Miserere_ ne prétendent nullement au prix de 3000 fr.; la moitié des entrées suffit à leur modeste ambition. Les trois chevaux se divisent en deux pelotons. Premier peloton. _Nautilus_ tout seul; deuxième peloton. _Pamphile_ et _Miserere_. Aux deux épreuves ils sont arrivés dans le même ordre, et _Pamphile_ a touché 400 fr.
_Prix du cadran: 3000 fr. pour poulains et pouliches de quatre ans. Entrée, 500 fr.; distance, deux tours._
Le programme promettait _Angora, Eliezer, Adolphus_ et _Annetta_, mais _Annetta_ est une _Nautilus_ femelle; comme, cette fois, il n'y avait pas de second prix à gagner, elle a couru seule.
Ces trois courses, dont le dénouement était prévu, excitaient quelques murmures, lorsqu'en manière de dédommagement, onze _hacks_, chevaux non entraînés, sont entrés en lice. Cette poule, servie comme un hors-d'oeuvre aux convives gourmands et peu connaisseurs du Champ-de-Mars, a montré _Lantara, Césarévitch, Hurrican, Olivia, Thesoroconicocrysides, Yorick, Young Cadland, Repentir, Fenella, Verveine_ et _Mistigri_. Faire bien partir tant de chevaux peu pressés de partir n'était pas chose facile, et M. Bertollaci n'a obtenu aucune espèce de succès dans cette partie officielle de ses fonctions. _Yorick, Verveine, Hurrican_ et _Mistigri_ entendent seuls l'ordre du départ. _Yorick_ a gagné.
_Prix du Printemps: 3500 fr. pour poulains et pouliches de trois ans. Entrée 200 fr.; distance, un tour._
Enfin voici une course à émotion. _Mam'zelle Amanda_, au comte de Cambis, débute, et l'on dit d'elle quelque bien. _Drummer_ a une revanche à prendre, et _Karagheuse_ une réputation à conserver. _Vesperine, Alcindor, Péri, Moustique_ et _Ursule_ retirés; pendant toute la course, _Karagheuse_ retenu à pleines mains, voudrait et pourrait passer; mais son jockey obéit aux ordres qui lui enjoignent d'attendre. Au dernier tournant de l'École-Militaire, il veut saisir la tête, _Drummer_ lâche pied; _Mam'zelle Amanda_ tient bon: tous trois ils sont roulés et éperonnés. Qui gagnera? C'est _Mam'zelle Amanda_, mais à peine a-t-elle un quart de tête d'avantage sur _Karagheuse._
Ainsi se sont passées les premières courses de la Société d'Encouragement; nous pouvons prédire à celles qui suivront une destinée plus glorieuse encore. Au Champ-de-Mars, c'est comme chez Nicolet, _toujours de plus fort en plus fort._
Anniversaire de la délivrance d'Orléans
(8 MAI)
Ce fut, comme on sait, le 8 mai 1429 que Jeanne d'Arc obligea les Anglais à lever le siège d'Orléans; depuis ce jour, le souvenir de l'héroïque jeune fille est resté, chez les Orléanais, entouré d'un religieux prestige.
On voyait autrefois sur l'ancien pont d'Orléans, à l'angle de la rue de la Vieille-Poterie et de la rue Royale, un groupe représentant Charles VII et Jeanne d'Arc agenouillés devant Notre-Dame-de-Pitié. Ce monument passa par bien des vicissitudes; en 1567, lors des troubles religieux, il subit des mutilations qui furent réparées ensuite. Plus tard, la démolition de l'ancien pont ayant obligé de l'enlever, on le déposa à l'Hôtel-de-Ville, où il resta jusqu'en 1771. A cette époque, un M. Desfriches obtint, à force de sollicitations, qu'il fût réédifié. Mais, quelques années après, en 1792, on le brisa pour en fondre des canons.
Dans une délibération du 50 frimaire an XI, le conseil municipal d'Orléans arrêta qu'une souscription serait ouverte en vue d'ériger un nouveau monument à Jeanne d'Arc.--Chaptal, ministre de l'intérieur, proposa, dans un rapport du 2 floréal même année(1805), le rétablissement de l'anniversaire du 8 mai; et Napoléon, alors premier consul, apostilla en ces termes la délibération du conseil municipal d'Orléans:
«Ecrire au maire d'Orléans, M. Crignon-Desormeaux, que cette délibération m'est très-agréable.
«L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire, dans les circonstances ou l'indépendance nationale est menacée.
«Unie, la nation française n'a jamais été vaincue; mais nos voisins, plus calculateurs et plus adroits, abusant de la franchise et de la loyauté de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions d'où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que rappelle notre histoire.»
La fête, vraiment patriotique du 8 mai fut donc réinstituée en 1805; et dans cette fête on inaugura une statue provisoire de Jeanne d'Arc, exactement semblable à celle que le conseil municipal venait de voter.
Le monument définitif, qu'on peut voir aujourd'hui au centre de la place du Martroi (quartier Vert), et que notre gravure représente, ne fut érigé qu'en 1805. C'est une statue en bronze, de huit pieds, due au talent de M. Gois. Elle repose sur un piédestal de neuf pieds de haut sur quatre de large, revêtu de marbres d'une beauté remarquable, et orné de bas-reliefs dont les sujets sont empruntés à la vie de la religieuse héroïne.
Le quatre cent quatorzième anniversaire de la délivrance d'Orléans a été célébré lundi dernier, 8 mai.
Voici à peu près le programme annuel de cette cérémonie: Le jour de la fête, la cloche du beffroi sonne, de quart d'heure en quart d'heure, depuis le lever du soleil jusqu à la rentrée du cortège dont nous allons parler. A neuf heures du matin, le corps municipal, les diverses corporations et les fonctionnaires civils et militaires se réunissent à la cathédrale, où un orateur agréé par l'évêque prononce le panégyrique de Jeanne d'Arc. Après la cérémonie religieuse, le cortège va faire une station sur l'ancienne place des Tourelles, illustrée par les exploits de Jeanne d'Arc. Une salve d'artillerie annonce ensuite le retour du cortège, qui rentre à la cathédrale, pour entendre un _Te Deum_ solennel.
Maintenant, grâce aux chemins de fer qui viennent d'être inaugurés la semaine dernière, on peut visiter dans la même journée le théâtre du triomphe et celui du martyre de la Pucelle d'Orléans.
Nécrologie.--THÉODORE COLOCOTRONI
Théodore Colocotroni est mort le 16 février dernier dans la ville d'Athènes, d'une attaque d'apoplexie, à l'âge de 74 ans.
La gravure ci-jointe, dont le dessin a été fait par un artiste récemment arrivé d'Athènes, représente le célèbre général grec, tel qu'il était exposé aux regards de la foule, avec son uniforme et ses décorations, la veille de ses funérailles.
Avant la révolution grecque, Theodore Colocotroni s'était acquis une grande réputation comme chef de partisans, nous pourrions presque dire comme chef de bandits. Il se faisait remarquer surtout par son audace, par son courage et par sa cruauté. Forcé de s'exiler, il prit tour à tour du service dans les armées de la Russie et de l'Angleterre. Au moment où la révolution grecque éclata, c'est-à-dire au mois d'avril 1821 il habitait les îles Ioniennes, où il exerçait la profession de boucher. A peine la nouvelle de l'insurrection lui fut parvenue, il s'embarqua, passa en Morée et il devint bientôt un des chefs principaux de l'armée révolutionnaire. Aussi habile que brave, il sut se défendre avec succès contre toute» les attaques des ennemis de sa patrie, jusqu'à la bataille de Navarin. Mais l'indépendance de la Grèce proclamée, il se montra l'un des ennemis les plus violents du roi Othon et du gouvernement établi par les puissances alliées. Accusé du crime de haute trahison, il fut condamne à mort. D'abord le jeune roi commua sa peine en un emprisonnement perpétuel; puis il lui accorda un pardon complet et il lui rendit ses grades, ses honneurs et ses propriétés Le jour de ses funérailles. Colocotroni a été conduit à sa dernière demeure par la population d'Athènes. Les troupes de la garnison, les dignitaires de l'État les représentants des grandes puissances assistaient à cette cérémonie. A ce moment suprême chacun oubliait les fautes de l'homme dont on allait confier à la terre la dépouille mortelle, pour ne se rappeler que les eminents services qu'il avait rendus à son pays.
LE DUC DE SUSSEX
Le jeudi 4 mai 1843 ont eu lieu, à Londres, les obsèques du duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, mort le 21 avril dernier, à l'âge de soixante-onze ans. Ce prince a eu une existence si honorable, sa mort a excité des regrets si universels que nous avons cru devoir emprunter aux journaux anglais la courte biographie qui va suivre. De semblables exemples sont rares, aussi il est toujours bon et utile de les signaler à la méditation et à la reconnaissance publiques Le duc de Sussex ne s'est illustré par aucune action d'éclat: il n'a rendu aucun service importants à son pays; il n'était après tout qu'un homme ordinaire: mais aussi il n'a jamais recherché la puissance, il ne s'est servi de sa fortune que pour faire le bien, il a constamment méprisé, sans affectation, toutes les distinctions de la naissance et de la richesse. Issu d'une famille royale, il a aimé le peuple d'une affection sincère, enfin, il est toujours resté fidèle à sa conscience. Ne sont-ce pas là des qualités qui méritent un honorable souvenir?
Le duc de Sussex, le sixième fils de George III et de la reine Charlotte, était né à Buckingham-House, le mercredi 27 janvier 1775. Ses frères, les ducs d'York, de Kent, de Cumherland et de Cambridge, adoptèrent la profession des armes. Le duc de Clarence se fit marin. Seul de tous les membres de la famille, le duc de Sussex s'adonna exclusivement, pendant sa jeunesse, à l'étude de» arts et de la littérature--Envoyé en Allemagne, avec ses frères Ernest et Adolphe, il devint un des meilleurs élèves de l'université de Gottingue, fondée par Georges II en 1734; puis il alla achever son éducation à Rome, les troubles de tout genre uni avaient suivi la révolution de 1789 ne lui ayant pas permis de visiter la France et Paris.
Le prince Auguste-Frédéric, ainsi s'appelait le futur duc de Sussex passa donc à Rome les années 1792 et 1793. Parmi les Anglais qui résidaient à cette époque dans la métropole du monde chrétien, se trouvaient le comte et la comtesse de Dunmore et leur seconde fille, lady Augusta Murray. Les charmes et l'amabilité de lady Angusta Murray produisirent une impression si vive sur le prince Auguste, que, malgré la différence d'âge (lady Augusta Murray avait trois ans de plus que le prince Auguste), malgré les dispositions prohibitives du _royal marriage act_, qui défend aux descendants de George II de se marier avant l'âge de vingt-cinq ans sans le consentement du roi régnant, malgré la sévérité bien connue de son père, le fils de George III se décida à épouser la fille du comte de Dunmore. Il avait alors vingt-un ans. Le mariage fut célébré à Rome, le 4 avril 1793, par un prêtre de l'église d'Angleterre. L'année suivante, la princesse Augusta donna le jour à un enfant du sexe masculin, qui est aujourd'hui le colonel sir A. d'Este.
Dès que la nouvelle de cette union fut parvenue, en Angleterre, le gouvernement se hâta de la faire déclarer nulle par les tribunaux ecclésiastiques, en vertu du _royal marriage act_; mais le prince Auguste persista à soutenir sa validité; il traita toujours lady Augusta comme sa femme, et son fils comme un enfant légitime, leur donnant en toute occasion les titres de princesse et de prince. Toutes ses protestations furent inutiles. Seulement, en 1806, lady Augusta reçut du roi l'autorisation de prendre le nom de comtesse d'Ameland. Elle habita pendant plusieurs années une maison de campagne située près de Ramsgate, et jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 5 mars 1830, les habitants des villages voisins continuèrent à l'appeler «la duchesse de Sussex.»
Le prince Auguste résida encore longtemps sur le continent. Il fit un assez long séjour en Suisse, passa deux années entières à Berlin, visita Lisbonne, et ne revint définitivement en Angleterre qu'en 1801. Le 21 novembre de cette année, il fut élevé à la pairie, créé duc de Sussex, comte d'Inverness et baron d'Arklow. A peine admis dans la chambre des lords, il s'y fit remarquer par son opposition franche et vigoureuse, au ministère tory, par son libéralisme intelligent, et sinon par son éloquence, du moins par l'élégante facilité avec laquelle il savait s'exprimer en public. Aussi eut-il bientôt acquis dans le Parlement une influence qu'aucun membre de la famille royale n'avait jamais possédée. Quand George III perdit complètement l'usage de sa raison, quand le prince de Galles, devenu régent, eut trahi honteusement ses anciens amis, le duc de Sussex ne suivit pas l'exemple de son frère. Il resta fidèle à ses opinions; car il les avait adoptées par conviction, et non par ambition personnelle, et jusqu'à sa mort il se montra un des défenseurs les plus sincères et les plus dévoués des droits et des libertés de la nation. On ne put lui reprocher d'avoir jamais cherché à se rendre populaire, pour exploiter à son profit sa popularité. Ce n'était pas un motif égoïste qui le faisait agir ou parler; mais uniquement le sentiment de son devoir, l'amour du bien public, la haine de l'injustice. Aussi se mit-il rarement en avant. «Je ne prends la parole dans cette Chambre, disait-il dans son discours sur le bill de réforme, que lorsque de grandes questions constitutionnelles y sont discutées, que lorsqu'il s'agit des droits et des libellés de l'Angleterre. Alors je regarde comme un devoir pour moi de venir occuper ma place, d'exprimer mon opinion, et de donner mon vote consciencieux.
«Je connais le peuple mieux qu'aucun de vous, continuait-il en s'adressant à ses collègues. Ma position, mes habitudes, mes relations avec un grand nombre d'institutions charitables et utiles, et d'autres circonstances qu'il est inutile d'énumérer ici, me mettent journellement en rapport avec des individus de tous les rangs. Permettez-moi donc de vous apprendre quelles sont les habitudes et les récréations du peuple. Vous parlerai-je des ouvriers de Nottingham, par exemple? Ce que je vais vous dire, vous l'ignorez sans doute... Les ouvriers de Nottingham possèdent une bibliothèque qui ferait honneur à un lord. Le choix de leurs livres prouve qu'ils ont un aussi bon jugement que vos excellences. Et s'ils sont aussi sensés, aussi intelligents que vous, pourquoi ne jouiraient-ils pas des mêmes droits?--Personne ne respecte plus que moi les privilèges du rang; mais, permettez-moi de vous le dire, l'éducation ennoblit l'homme plus que toute autre chose, et quand je vois le peuple s'instruire et s'enrichir, je serais curieux de savoir pourquoi il ne lui serait pas donné de s'élever d'un ou de plusieurs degrés sur l'échelle sociale... J'ai toujours été partisan de la réforme, et tant que la constitution ne sera pas réformée, je resterai un réformateur.»
Sans doute ce ne sont là que des lieux-communs un peu vieux, et le reste du discours auquel nous les empruntons contient des passages moins estimables; mais, qu'on ne l'oublie pas, l'orateur qui tenait un pareil langage était le frère de George IV, et il parlait à l'aristocratie anglaise. D'ailleurs, le duc de Sussex ne défendit pas seulement dans ses discours au Parlement la cause de la réforme, il réclama tour à tour l'abrogation des lois céréales, la liberté religieuse, la réforme du code pénal, etc., et une foule d'autres mesures non moins importantes, etc.--En 1792, lorsque le jugement et l'exécution de Louis XVI eurent réduit à quarante-cinq le nombre des partisans de Fox, il n'abandonna pas ce grand homme d'état. Enfin, après la bataille de Waterloo, il protesta dans les journaux de la chambre des lords contre la captivité de Napoléon.
Toutefois, malgré sa grande popularité, le Parlement ne fut pas le théâtre où le duc de Sussex joua le rôle le plus noble et le plus utile. Chez lui, le philanthrope l'emporte de beaucoup sur l'homme politique Pour l'apprécier à sa juste valeur, il fallait le voir dans une de ces réunions charitables qu'il présidait avec tant de complaisance, de tact et d'esprit. Pendant quarante années il plaida la cause du pauvre, de la veuve et de l'orphelin. Il prêcha la charité et il fit de nombreux prosélytes; car il était éloquent et il joignait toujours l'exemple à la leçon...
Le duc de Sussex fut, en outre, durant toute sa vie, un protecteur zélé et intelligent des artistes et des gens de lettres. Il possédait des connaissances variées et un goût parfait; la belle bibliothèque qu'il avait formée au palais de Kensington en fournirait au besoin une preuve suffisante. Cette bibliothèque se composait de 50.000 volumes; elle comprenait toutes les branches des sciences humaines et des manuscrits précieux, mais elle était surtout riche en ouvrages théologiques. En 1816, le duc de Sussex avait été nommé président de la Société des Arts. En 1830, il fut élevé à la présidence de la Société Royale, et chaque année, depuis cette époque, il réunit dans ses salons de Kensington l'élite des savants, des artistes et des littérateurs de l'Angleterre, tous les membres des diverses sociétés scientifiques de Londres. En 1839 il donna sa démission, parce que ces soirées lui occasionnaient des dépenses hors de proportion avec ses revenus.
Le duc de Sussex devait violer deux fois dans sa vie les dispositions du _royal marriage act_. Après la mort de sa première femme, il conçut un vif attachement pour la veuve de sir George Buggin, qui avait obtenu du roi l'autorisation de prendre le nom d'Underwood. On assure qu'ils se marièrent en secret. Quoi qu'il en soit, lady Cecilia Underwood fut admise dans la plus haute société, et dès lors elle accompagna le duc partout on il allait. En 1840 la reine Victoria l'éleva à la pairie et lui conféra le titre de duchesse d'Inverness. A cette occasion, elle reçut de nombreuses visites de félicitations, et on remarqua que les visiteurs la traitèrent comme un membre de la famille royale. Ils ne lui laissèrent pas leurs cartes, mais ils inscrivirent eux-mêmes leurs noms sur un registre.
La mort du duc de Sussex laisse vacants les emplois et les titres de:--président de la Société des Arts;--grand-maître de l'ordre du Bain;--veneur des parcs de Saint-James et de Hyde;--grand intendant de Plymouth;--colonel de la compagnie d'artillerie;--grand-maître des francs-maçons;--gouverneur et constable du château de Windsor;--chevalier de la Jarretière.
Le duc de Sussex avait déclaré dans son testament qu'il ne voulait pas être enterré au château de Windsor, dans la chapelle du cardinal Wolsey, où sont ensevelis tous les membres de la famille royale. Il avait choisi lui-même, pour le lieu de sa dernière demeure, le cimetière public du petit village de Kensal-Green. Ses dernières volontés ont été religieusement observées. Le fils de George III repose à côté du plus humble des sujets de son père; seulement, on lui a fait des obsèques royales; mais nous n'ennuierons pas nos lecteurs du récit de cette triste et fastidieuse cérémonie, à laquelle le public n'a pas été admis. Les véritables amis du duc de Sussex n'auraient pas prononcé sur sa tombe des adieux aussi étranges que ceux que sir Charles Young, le _Garter King at arms_, a été forcé par l'étiquette de cour, de réciter à haute voix en présence du mari de la reine:
«Ainsi, il a plu à Dieu tout-puissant de rappeler à lui le très-haut, très-puissant et très-illustre feu prince-Auguste Frédéric, duc de Sussex, baron d'Inverness et baron d'Arklow, chevalier de l'ordre très-noble de la Jarretière, chevalier de l'ordre très-noble et très-ancien du Chardon, grand-maître et chevalier grand-croix de l'ordre militaire très-honorable du Bain, sixième fils de feu S. M. le roi George III, et oncle de sa très-excellente majesté la reine Victoria, que Dieu bénisse et à qui il accorde une longue vie, une bonne santé, beaucoup d'honneur, et tous les bonheurs de ce monde.» Au lieu de ces vains titres, ils eussent rappelé ses vertus et ses talents, ils eussent dit comme nous: «Il fui bon, honnête, fidèle à ses opinions; il mérita l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens.»
CHAPELLE DE NOTRE-DAME-DES-FLAMMES.
A BELLEVUE. ANNIVERSAIRE DU 8 MAI.
Tout le monde a entendu parler de la chapelle qui a été élevée à Bellevue, sous l'invocation de _Notre-Dame-des-Flammes_, à l'endroit même où a éclaté, l'année dernière, l'horrible catastrophe du chemin de fer de Paris à Versailles, rive gauche. Nous allons essayer de compléter par quelques indications l'idée que nos lecteurs pourront se faire de ce monument funèbre, à l'aide de la gravure que nous mettons sous leurs yeux.
Comme on le voit, cette chapelle, de style ogival, a la forme d'un triangle. L'intérieur est d'une extrême simplicité, d'une sévère nudité. Dans l'angle qui fait face à la porte d'entrée, c'est-à-dire du côté de l'orient, conformément à l'usage symbolique adopté, dans la construction de la plupart des églises, se trouve l'autel. Pour tout ornement, il porte des candélabres en pierre figurant des ossements humains et des têtes de mort. Au-dessus de l'autel est sculptée une petite image de la Vierge, les pieds sur un globe à demi enveloppé de flammes, les mains jointes, les yeux au ciel, dans l'attitude de la prière. Sur la console qui supporte cette statuette, on lit: _Aux victimes du VIII mai MDCCCXLII;_ et au-dessous: _O bonne et tendre Marie! défendez-nous contre les flammes de la terre, mais préservez-nous surtout des flammes de l'éternité_. Plus haut, tout près de la voûte, un vitrail peint en forme de médaillon, dont la partie supérieure, représente la Trinité chrétienne, et la partie inférieure une scène de l'incendie du chemin de fer. Plusieurs malheureux, à demi plongés dans les flammes, lèvent les yeux et les mains vers les trois personnes divines, qu'ils semblent invoquer. Nous avons remarqué, surtout une mère qui serre son enfant dans ses bras avec une expression d'angoisse suppliante.