L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'ILLUSTRATION
No. 11. Vol. I.--SAMEDI 13 MAI 1843
Bureaux, rue de Seine, 33.
SOMMAIRE.
Don Carlos. Portrait; _hôtel Panette_.--Courrier de Paris.--Manuscrits de Napoléon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du Champ-de-Mars. _Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du cheval après la course_.--Anniversaire de la délivrance d'Orléans. _Statue de Jeanne d'Arc_.--Nécrologie. _Portraits de Colocotroni et du duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes, à Bellevue_.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, sixième partie.--Théâtres. Lucrèce; Brutus; la Comédie à cheval; les deux Favorites: le Métier à la Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite Fortier; les Prétendants. _Deux scènes de Lucrèce_; le Voyage en l'air; une scène du Métier à la Jacquart et une scène des canuts. Théâtre de l'Opéra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies de théâtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave (suite). _Deux gravures_.--Caricatures par Bertal. _Dix-sept gravures_.--Bulletin bibliographique--Annonces.--Modes. _Trois gravures_. Météorologie.--Echecs. Rébus.
Don Carlos.
Les journaux ont dernièrement appelé l'attention publique et provoqué des explications du Gouvernement sur la position réelle de don Carlos. On a demandé si ce prince espagnol était l'hôte ou le prisonnier de la France; si le ministère lui imposait sa résidence à Bourges ou si le royal proscrit s'était pris au contraire d'une belle passion pour la patrie de George Sand, au point d'y fixer volontairement son séjour.
Il y a là, sans doute, une grave question de droit des gens et de liberté individuelle. Pour _l'Illustration_, il y a lieu avant tout à un portrait et à une biographie.
Don Carlos est âgé aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il était le second fils du roi Charles IV et frère de Ferdinand VII, mort en 1833. Il semblait que le trône ne pouvait manquer à ce prince. Le roi, son frère, avait eu quatre épouses, et la dernière, Marie-Christine, fille du roi de Naples, François 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants étaient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adoptée en 1713 par Philippe V, assuraient à don Carlos la succession royale, quand des intrigues de cour poussèrent le vieux roi à abolir la loi salique et à nommer la reine régente, après sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la minorité d'Isabelle II. Ce coup d'État détruisit les beaux rêves de royauté de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour couronne en tête et sceptre au poing, quand une petite fille de trois ans, sa nièce, monta sur ce trône qu'il avait si ardemment convoité.
Nous autres, pauvres gens, quand la réalité vient souffleter nos rêves de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'éloigne devant nous, il ne nous vient pas à l'idée de troubler le monde de notre dépit. Le poète alors chante sa souffrance, l'auteur sifflé recommence bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spéculateur combine de nouveaux calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait répandu et ses projets évanouis; pourquoi donc les prétendants à tous les trônes possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trône leur échappe, au lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves gens qui, en Espagne, comme en Vendée, comme partout, se battent hardiment sans trop savoir pourquoi?
Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner des provinces entières, tristes moyens qui dégoûteraient les meilleurs peuples des meilleurs rois!
On sait quels horribles excès furent commis de part et d'autre pendant cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de génie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette sanglante épopée. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne après la signature du traité de la quadruple alliance.
Suivi de quelques serviteurs dévoués, le prince quitta l'Angleterre, et traversa la France pour se rendre à la frontière. Il resta deux jours à Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas être instruite de sa présence. Un de ses émissaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que, traversant en voiture découverte la place de la Concorde, don Carlos rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char-à-banc à Neuilly et que le roi des Français répondant à quelques acclamations salua sans le reconnaître, son cousin d'Espagne. «Mon bon cousin d'Orléans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses États sans sa permission pour aller déchirer avec la pointe de mon épée son traité de la quadruple alliance.» Charmante espièglerie! et ce jeune étourdi, qui ne comptait guère alors que quarante-six ans, ne se doutait probablement pas que, de la pointe de son épée, il allait aussi déchirer le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des populations laborieuses et dévouées, comme si la vie des hommes n'était que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.
Don Carlos franchit les Pyrénées et longtemps il tint en échec les forces de la reine. Le général Espartero eut la gloire de mettre fin à cette lutte acharnée. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant de l'objet du débat.
Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est à Bourges, et la reine régente est rue de Courcelles à Paris. Singulier effet des vicissitudes humaines; c'était bien la peine de mettre l'Espagne à feu et à sang pour en venir là. Puisse du moins cette mémorable leçon donnée aux princes de sang royal par un obscur _ayachucho_ leur être profitable et les éclairer sur la vanité de leur ambition.
Courrier de Paris.
Le dernier bal a valsé sa dernière valse; le dernier concert a chanté sa dernière roulade et donne son dernier coup d'archet. Le même soir, en même temps, aux deux points opposés le bal achevait magnifiquement sa brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris héréditaires d'un noble hôtel de la rue de l'Université; de l'autre, rue Bleue, dans un hôtel fraîchement bâti sur des fondations de rails et de cinq pour cent. Ainsi le bal à écusson et le bal financier ont fini leur campagne par un coup d'éclat; après ces deux fêtes merveilleuses, il n'est plus permis de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre. Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de cent couverts faisant toute l'année noces et festins? Il faudrait n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux château breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une villa? qui n'a pas un château? qui ne prend pas les eaux? qui ne court pas, l'été venu, sur quelque grande route, du côté des Pyrénées ou des Alpes? Personne, en vérité.--Pardon, belle comtesse! Paris possède et abrite six à sept cent mille honnêtes gens absolument privés de maison de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de Pyrénées.--Ah! vous croyez?
Le Paris mondain, l'élégant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, à la vie champêtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses fêtes sensuelles et illuminées, mais il n'a pas encore fait son entrée en solitude, à l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle à l'air libre et à la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son habit; il n'est plus là, mais il n'est pas encore ici. C'est une situation intermédiaire qui lui donne une physionomie inquiète et maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'être pas parti.
Cependant, ce Paris privilégié et épris de villégiature, prend ses précautions et fait ses préparatifs: il met les housses aux causeuses et aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un voile de mousseline épaisse, et jette une cuirasse de toile écrue sur la soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de la résidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge, il met dans sa malle quelques livres aimés et s'abonne à _l'Illustration._ Avant quinze jours, la plupart des hôtels du faubourg Saint-Germain seront silencieux et déserts; les volets intérieurs, casematant les vastes fenêtres de haut en bas, laisseront voir leur vêtement gris-blanc, égayé de filets d'or, et diront aux passants que le maître est absent. L'herbe, jusqu'au 1er décembre, aura le temps de croître dans les cours.
De leur côté, les jardiniers émondent les parterres, font la toilette des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les allées et tondent la pelouse pour faire honneur à _madame_ et à _monsieur_, tandis que les chefs d'hôtel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe, leurs séduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent leur carillon en branle; mais nul n'égale Spa pour les sourires attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette année, veut rester sans rivaux dans l'art de séduire le gentleman et de faire le bonheur du prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que reprocher à Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de brochures, de vaudevilles, de comédies, d'opéras-comiques, de chevaux caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main, le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prêt à se retirer discrètement et à vous laisser rêver dans votre solitude, si tel est votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frères Batta madame Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments, voix mélodieuses, sont promis à Spa, et M. le bourgmestre s'est engagé à être charmant.
Pars donc, ô toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures inoccupées, agréable désoeuvré! va promener, ci et là, ton sourire légèrement railleur, ton petit bâillement énervé, ta migraine, tes maux de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur à ta poitrine fatiguée par la brûlante atmosphère des veilles et des bougies; et tâche de ranimer le teint pâli de tes belles valseuses pour le donner, au bal de 1844, à prendre encore et à dévorer!
Mai est aussi le mois où les princes et les princesses de théâtre se mettent à voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les danseuses, en crédit, ceux qui ont le privilège des gros appointements et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le dimanche, à Saint-Germain et à Montmorency, l'aire un dîner sur l'herbe; encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission qu'on voit courir hors d'haleine, à travers rues et à travers champs à l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux ténors fameux, aux sylphides adorées, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner la poussière des grands chemins. Après avoir plus ou moins charmé Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs tirades, leur _ut_ de poitrine et leurs jetés-battus dans les départements et à l'étranger. Ces bienfaits, ils les étendent sur toute la nature, et donnent indistinctement la pâture aux grands théâtres et aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phèdre ne rougit pas de déclarer sa passion à Hippolyte sous la balle au blé, convertie en Mycènes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transporté l'Aulide dans une grange et sacrifié Iphigénie.
Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dorées qu'ils récoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu'à faire la même _razzia_ en province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et le rond de jambe, ouvrez votre bourse et préparez vos dithyrambes et vos couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est un honneur qu'on daignera vous faire.
Mademoiselle Rachel ira à Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre. Est-ce Nicodème qui a inspiré à Laodice cette rancune contre Rome? Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalité cruellement violée et du martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces vives imaginations s'exaltent à l'approche de Camille, de Marie-Stuart et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville phocéenne, se réjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de la Grèce, cette fleur suave et délicate éclose à son poétique soleil. Ce sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront s'entretenir ensemble d'Athènes et d'Éphèse.
.....Je crois que je vous suis connue Ephèse est mon pays, mais je suis descendue D'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefois Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
Dans quinze jours, Monime fera ses bagages et descendra vers le Rhône, jusque-là elle continuera à être Judith. C'est une politesse de femme à femme, une dette un peu gênante que le talent paie à l'esprit. Mademoiselle Rachel devait ce dévouement à madame de Girardin. On n'ose pas dire que ce soit un sacrifice, mais cela y ressemble beaucoup. Jouer une froide tragédie au milieu de la froideur du public, quand on était habituée à l'ardeur d'un parterre enthousiaste, n'est-ce pas une résignation héroïque à la Curtius? Dieu en tiendra compte à Judith. Ce trait l'élève et l'honore plus que la décapitation d'Holopherne, qu'elle pratique régulièrement de deux jours l'un. De temps en temps, on murmure. L'autre jour quelqu'un a sifflé; c'était sans doute un spectateur qui se rappelait ce mot de Voltaire s'excusant de ses privautés railleuses avec l'héroïne de Béthulie: «Le livre de _Judith_ n'étant pas dans le canon juif, on peut se permettre avec cette Judith un peu de familiarité.»
Puisque nous en sommes aux déesses de théâtre, ne laissons point passer une morte charmante, sans effeuiller sur sa tombe une fleur et un regret. Nous voulons parler de mademoiselle Lucile Grahn, qui vient de s'éteindre si cruellement et si rapidement. La nouvelle nous est arrivée de Saint-Pétersbourg, où mademoiselle Grahn était retournée, non pas pour mourir, mais pour vivre au contraire dans toute la riante espérance de ses vingt ans, escortée de toutes les grâces de la jeunesse et de tous les enivrements du succès.
Mademoiselle Grahn était venue de Copenhague à Paris, il y a trois ou quatre ans. Le Nord nous l'avait envoyée douce, légère, rapide et un peu semblable à ces ombres délicates et penchées qui passent dans les nuages d'Ossian. La blanche fille de la Norwége courait grand risque alors: Marie Taglioni était encore présente à tous les souvenirs. Voltiger après elle, dans la forêt enchantée de _la Sylphide_, c'était se hasarder beaucoup; il fallait bien de la grâce et de la souplesse, un pied bien doux et bien prompt, pour se faire pardonner l'audacieuse entreprise. Eh bien! Paris pardonna à Lucile Grahn: même il commençait à l'adorer et à la poursuivre dans ce pays des fées, lorsqu'un accident vint interrompre tristement ces naissantes amours. Lucile Grahn, dans un de ses vols sylphidiques, se blessa au genou. Pendant deux ans, elle souffrit de cette blessure, et ainsi disparut du théâtre, presque au début. Un jour, la pauvre jeune fille crut renaître: se retrouvant légère et forte, elle s'envola du côté de Saint-Pétersbourg. C'est là qu'elle est morte, sur le grand théâtre impérial, le jour même d'un triomphe, au moment où elle recueillait de toutes parts, les couronnes et les bravos, et goûtait toutes les émotions enivrantes du succès. Un violent effort pour vaincre la fatigue et surmonter la douleur de sa blessure tout à coup renaissante, a tué Lucile Grahn. Vous connaissez le dénoûment du ballet de _la Sylphide_. La nymphe, frappée mortellement par les maléfices de la méchante sorcière, s'évanouit: ses ailes se détachent et se brisent.--C'était aussi dans ce ballet de _la Sylphide_ que Lucile Grahn dansait le soir de sa mort; et de même ses ailes sont tombées cette fois, mais pour toujours! Le costumier n'a pas même essayé de les rattacher.--Lucile Grahn était douce, spirituelle, aimable et fine, et son talent lui ressemblait.
Que fais-tu donc, ô homme! si tu n'y prends garde, la femme va te détrôner, autocrate barbu! Les temps prédits par les prophètes en cotillon semblent approcher. L'émancipation féminine nous gagne de jour en jour, et par toutes les voies; nous avons la femme à tragédies, la femme à romans philosophiques, la femme Euclide, la femme Socrate, la femme Mirabeau; celle-là se promène sous les ombrages de l'Académie; celle-ci monte sur les _hustings_ et prononce une harangue à tous crins. Il y a un mois, on a enterré une femme César qui avait la croix d'honneur, dix-huit campagnes et quatorze blessures.
L'Académie française a proposé un prix de poésie. Le sujet est magnifique: il s'agit de louer Molière. Oui remportera le prix? quelque jeune barbe sans doute. Allons donc! est-ce que les barbes aujourd'hui sont bonnes à quelque chose? Vingt poèmes rivaux se mettent sur les rangs; un seul offre des qualités énergiques et viriles: l'Académie demande quel est donc le gaillard qui a fait ces beaux vers-là? Un corsage, des joues blanches et roses, de longs cheveux blonds, un soulier de prunelle, une robe de soie, un mantelet de velours, s'avancent et disent: «C'est nous!» L'Académie s'étonne et regarde, et reconnaît madame Louise Collet-Révoil. Ainsi, le bataillon des poètes académiques est mis, cette année, en déroute par madame Collet. Cette héroïne dithyrambique n'en est pas à ses premières armes; elle avait déjà bravement affronté l'Académie et obtenu une couronne. Madame Collet a de plus l'attention délicate d'être jolie. Savez-vous que le métier des quarante commence à devenir agréable? Mais, que dites-vous de madame Collet faisant l'éloge de Molière et méritant le prix? N'est-ce pas un peu embarrassant pour l'auteur des _Femmes savantes_, et la vengeance ne vous semble-t-elle pas charmante et de bon goût? Si ce régime continue, je déclare que je passerai chez la marchande de modes et chez la couturière pour changer de culotte.
Au reste, et Dieu merci, nous commençons à prendre soin de nos grands hommes. L'Académie n'a jamais manqué positivement à cette religion. Si, de leur vivant, elle en a oublié quelques-uns, et des plus illustres, Molière, par exemple, elle les caresse du moins après leur mort. Je veux donc surtout parler de l'ingratitude jusqu'ici pratiquée par les municipalités et par les villes; elles commencent à se repentir et à comprendre que les images des hommes de génie debout sur les places publiques ou sur la face des monuments, sont pour la multitude, comme une gloire et comme un bel exemple perpétuellement visibles. Déjà Rouen à Corneille; Strasbourg à Gutenberg; Louis-le-Saulnier à Bichat; ici, on dresse un piédestal à Cuvier; là à Desaix. Paris achève la statue de Molière, et voici qu'il songe à Jean Goujon. On mettra la statue sur la fontaine des Innocents, un des chefs-d'oeuvre du sculpteur? Là, en effet, Jean Goujon fut tué, le 24 août 1572, d'un coup d'arquebuse, le jour du massacre de la Saint-Barthélémy, tandis qu'il semait au fronton du palais les trésors de son fin et délicieux génie. Après tout, au Louvre ou ailleurs, qu'importe? on prépare une statue à l'habile sculpteur, et c'est là le point important et la louable pensée. Paris devait bien cette reconnaissance au Phidias du château d'Anet, de l'hôtel Carnavalet, de la salle des Cent-Suisses, de la chambre de Diane et de tant d'oeuvres renommées, filles légères et gracieuses du goût antique, souvenir charmant du ciseau grec. Oui, que nos cités se peuplent de toutes ces nobles images! que la statue du poète, du soldat, de l'orateur, de l'artiste, raniment partout l'exemple des grands talents et des grands services! Cela ne vaut-il pas mieux que les statues orgueilleusement inutiles?
Les deux premières semaines du mois de mai se sont d'ailleurs particulièrement occupées de lampions et de chemins de fer; les fêtes royales et les inaugurations à la vapeur ont absorbé tous les esprits; on ne rencontrait par toute la ville que des figures affairées, les unes officielles, les autres curieuses et populaires; celles-ci courant aux illuminations et au feu d'artifice; celles-là s'apprêtant à débiter des harangues qui n'étaient pas non plus sans artifice. Aujourd'hui, la ville se ruait tout entière aux Champs-Élysées et dans les antichambres des Tuileries: un autre jour, elle roulait sur les rails d'Orléans et de la vieille cité normande. Voilà la vie de ce pays-ci: mouvement perpétuel, comédie perpétuelle, rapide tourbillon! On parle de la récente découverte de la vapeur: il y a longtemps que Paris l'avait inventée!
Il a plu par torrents depuis huit jours, et entre autres pluies, nous avons essuyé une averse de croix qui se sont accrochées à toutes sortes de boutonnières. Les hommes se parent de rubans comme les coquettes; ils sont terriblement femmes pour cela: la manie, loin de se guérir, s'en va s'agrandissant. Vous avez vu ce projet de l'autre jour, qui a révélé un honnête marquis occupant sa vie à courir vers tous les coins de l'horizon, à la chasse d'un ruban et d'une croix; il y mangeait son patrimoine, et, pour devenir chevalier, se faisait ronger par les chevaliers d'industrie. Après ces recherches haletantes, notre homme finit par recevoir un brevet de la sultane Falkir. L'honneur lui en revint à 15.000 fr.; mais qu'est-ce que 15.000 fr au prix du titre de grand cordon de l'ordre de la sultane? Le voilà bien joyeux! Arrive le procès en question: l'illustre chevalier apprend qu'il a payé de cette grosse somme un ruban que tous les garçons de café et les portiers portent gratis. La leçon le corrigera-t-elle? Non: mon marquis doit être en ce moment à la piste de quelque éperon d'or, de quelque étoile polaire ou d'un ours blanc.
Un de nos dramaturges fameux et d'origine africaine a particulièrement cette maladie des croix; il en a dépeuplé l'Espagne, la Belgique, la France, et surtout l'Italie. Un jour, il entrait dans un salon avec une collection de décorations sur la poitrine, enfilées les unes au bout des autres, et pareilles à deux douzaines de mauviettes à la broche. «Que faites-vous de tout cela? lui demanda quelqu'un.--Que voulez-vous, répondit le Californien, ça amuse les nègres!» M. Alexandre D... aurait pu ajouter que ça sert aussi à faire la traite des blancs.
Le brave capitaine Bruat s'est embarqué depuis peu de temps pour aller prendre possession des îles Marquises dont il est gouverneur. Le plus grave, le plus austère de nos ministres lui dit, après l'audience de congé: «Allez, monsieur, partez pour cette contrée inculte et lointaine: tâchez de civiliser les hommes et de rendre les femmes sauvages!»