L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843

Part 5

Chapter 52,534 wordsPublic domain

Tous les préparatifs sont terminés, vous partez, vous avez franchi la frontière. Quel est ce charmant village que vous venez de traverser? A quelle famille a appartenu jadis le vieux château qui couronne le sommet de ces rochers? Cherchez à la table générale des routes la route que vous suivez; M. Adolphe Joanne va répondre, soyez-en sûr, à vos questions. Désirez-vous vous arrêter quelques instants? il vous indique la meilleure auberge, et il vous prévient qu'il y a dans les environs quelque curiosité naturelle digne d'être visitée. Continuez-vous votre voyage? vous n'avez plus qu'à tenir ouvert le livre que vous venez de consulter; il ne vous dira pas, comme certains ouvrages de ce genre, que vous devez, à tel endroit désigné, éprouver des sensations douces ou fortes; mais, vous laissant parfaitement libre d'être agréablement ému ou faiblement impressionné, il se contentera de vous apprendre tout ce que vous ne pouvez ni sentir ni deviner. Il est tour à tour géographe, historien, statisticien, industriel, savant, etc. Quelquefois seulement, il citera un curieux fragment d'un écrivain célèbre; il vous rappellera ce que Montaigne, Goethe, J.-J. Rousseau, madame Roland, Byron, George Sand, ont senti en présence de ce beau paysage, qui vous arrache malgré vous une exclamation de joie et d'admiration.

L'Itinéraire de M. Adolphe Joanne est tellement exact et tellement complet qu'un jeune écrivain, qui publie en ce moment des articles sur l'Oberland dans la _Revue de Paris_, lui en faisait de sérieux reproches. «Ce livre, dit M. Francis Wey, m'impatienta par son exactitude même. Pour être agréable, un ouvrage de ce genre doit contenir quelques bonnes erreurs, quelques bévues flagrantes, afin que le lecteur puisse donner carrière au plaisir de la critique et reconnaître, avec un dédain satisfaisant, que nul n'a su voir aussi bien que lui. Le livre de M. Ad. Joanne ne fait pas de quartier, sous ce rapport, à l'amour-propre du voyageur; cherchez les lieux les plus escarpés, les recoins en apparence les plus inconnus, faites les découvertes les plus extravagantes, et vous n'aurez rien trouvé que ce touriste infatigable n'ait consigné. D'ordinaire aussi, le cicerone portatif est sentimental et vous offre, dans des descriptions _senties_, une parodie ingénieuse des merveilles du chemin. Est-il rien de plus propre à prévenir un promeneur contre les extases ridicules que des phrases pareilles à celle-ci, tirée du _Manuel_ de Richard: «Le voyageur se nourrit de ces douces émotions jusqu'à ce que la route tourne à gauche?» Ces naïvetés amusantes font défaut à l'Itinéraire de M. Adolphe Joanne. Par malheur, il mesure toutes les distances avec des mètres et des kilomètres, ce qui ne le rend accessible, sous ce rapport, qu'à des mathématiciens consommés.»

L'Agriculture de l'Allemagne, et les moyens d'améliorer celle de la France, par EMILE JACQUEMIN, 1 vol. in-8.--Paris, 1843, Librairie Étrangère, quai Malaquais, 15 et 17. 7 fr. 50 c.

«Notre système d'instruction publique présente une immense lacune, dit M. Emile Jacquemin, au début de son introduction. Le cultivateur s'y trouve entièrement oublié. En effet, la population rurale, c'est-à-dire les trois quarts de la nation, n'apprend, dans nos écoles, rien de ce qui concerne l'état qu'elle est appelée à exercer durant tout le cours de sa vie; on n'enseigne au petit cultivateur que des choses parfaitement inutiles. L'esprit d'ordre et de propreté, les premiers principes d'agriculture et d'horticulture, l'éducation des abeilles et des vers à soie, celle des animaux domestiques, qui forme une branche si importante de l'économie rurale, l'organisation communale, ce que la physique et la chimie ont de plus généralement applicable à la culture du sol, ne lui seraient-ils pas bien plus utiles à savoir que la géographie, l'histoire, la grammaire, qu'il a déjà complètement oubliées quelques années seulement après sa sortie de l'école?»

Pour remédier à ce mal, M. Emile Jacquemin indique, dans l'introduction du nouvel ouvrage qu'il vient de publier, les traits principaux d'un plan complet d'enseignement agricole, car il désire ardemment qu'on donne à la jeunesse des campagnes les moyens d'acquérir les connaissances qui lui sont indispensables.

Quant à l'ouvrage, auquel cette introduction sert de préface il a pour but de placer la France agricole dans la voie si heureusement suivie par l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique et la Hollande, et de l'inviter au progrès à l'exemple de nos voisins d'outre-Rhin.

M. Emile Jacquemin a habité dix-huit ans l'Allemagne; il y fait encore de fréquents voyages; loin de lui la prétention de présenter un système nouveau, d'offrir l'Allemagne comme un modèle accompli, que nous devions servilement copier; car il n'existe point en agriculture de modèle universel. Il a seulement recueilli tous les faits intéressants qui l'ont frappé, il les a réunis comme en un faisceau, pour que la France les juge et en profite.

Les quatre chapitres dont se compose _l'Agriculture de l'Allemagne_ sont consacrés, le premier, aux différents modes de culture; le deuxième, à l'éducation des animaux domestiques; le troisième, à l'éducation du cheval en général; le quatrième et dernier, à l'importance de l'éducation du mouton et de la production de la laine. En terminant. M. Emile Jacquemin fait des voeux pour que l'action éclairée, énergique et persévérante de l'administration supérieure aille raviver, sur tous les points du royaume à la fois, toutes les branches de l'agriculture; pour que les sociétés et les comices agricoles, en relations constantes avec elle, l'aident de tous leurs efforts dans l'accomplissement de cette grande oeuvre; et pour que la France agricole, prenant parmi les nations le rang qui lui appartient, apprenne enfin à connaître, par des expériences victorieuses, tout ce que son beau sol est capable de lui donner.

_Le Monde enchanté_, cosmographie et histoire du Moyen-Age; par M. FERDINAND DENIS, conservateur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.--Paris, 1843, _A. Fournier_. Prix: 1 fr. 75 c.

Sous ce titre: _le Monde enchanté_, M. Ferdinand Denis, l'auteur du _Brame voyageur_, des _Scènes de la nature sous les tropiques_, le savant écrivain qui a exploré avec autant de courage que de bonheur la vieille littérature espagnole et portugaise, a publié tout récemment les résultats de ses longues études sur les fantastiques créations du Moyen-Age.

Après avoir analysé rapidement le _Trésor_ de Brunetto Latini, cette grande encyclopédie qui eut tant d'influence sur l'imagination gigantesque du Dante, il nous montre, aux treizième et quatorzième siècles, un monde étrange, peuplé de dragons de salamandres, de serpents hideux, d'oiseaux monstrueux, d'hommes à têtes de bêtes et de bêtes à têtes d'hommes; la licorne à la redoutable défense; ici, le phénix, qui vit cinq siècles; puis il nous apprend ce que cherchait Colomb à travers l'Océan ténébreux du couchant; ce n'est pas l'Amérique, mais l'île de Saint-Brandon, qui disparait aux regards comme un nuage splendide; la Terre de Cipangu, où il y a des palais dont les toits et les parcs sont d'or, les grands fleuves du Paradis terrestre; le Paradis lui-même tel que le rêvaient les docteurs du temps. Ainsi, du monde ancien, si fécond en créations bizarres, M. F. Denis nous transporte dans le monde nouveau, qui n'est guère moins riche en êtres et en choses étranges. Là, en effet, se trouve l'Eldorado et la cité de Monoa, aux murs d'or, qui se mirent dans un lac d'argent; le Cibora, la région des grands édifices abandonnés, l'empire du Partiti, les sept villes des Césars, cachées au fond des forêts du Paraguay; les Americanus, etc. Le merveilleux récit d'un chevalier qui pénètre dans le purgatoire de Saint-Patrick, et la tradition non moins grandiose du fameux prêtre Jean, sont le sujet d'un appendice que complètent de nombreuses notes non moins curieuses que le texte.

_De l'Emploi de l'aimant dans le traitement des maladies_; par MOUZIN, docteur-médecin.--Paris, 1843, _Fortin-Masson_, brochure in-8 de 5 feuilles.

Depuis longtemps on savait que le galvanisme offrait à la médecine des ressources précieuses dans certains cas de maladie; mais si la science avait constaté des résultats, la pratique n'en avait tiré parti que bien rarement, en raison de la difficulté ou plutôt de l'embarras qu'entraînaient l'emploi des appareils galvaniques, toujours assez longs à préparer, et dont la puissance ne se soutient au même degré que pendant un temps assez court. La belle découverte du professeur OErstedt, de Copenhague, les travaux de MM. Ampère, Arago, Becquerel, en France, Faraday, en Angleterre, Matcucci, en Italie, etc., etc., en enrichissant la science d'une foule d'observations nouvelles, ont mis à la disposition des médecins des moyens faciles d'employer le fluide électrique et d'en régler à volonté la puissance, suivant l'exigence des cas.

C'est au moyen de l'aimant qu'on produit aujourd'hui un courant électrique pour le traitement des maladies, et les appareils très-simples et portatifs dont on se sert à cet effet, permettent de proportionner instantanément l'énergie du remède à la force plus ou moins grande des malades.

L'auteur de l'opuscule que nous annonçons n'a point décrit les appareils dont il se sert, pensant probablement qu'il suffisait de rappeler les principes d'après lesquels on les construit. Après avoir exposé succinctement ce qui a rapport à la force magnétique de l'aimant, à la puissance (nouvellement découverte) qu'a un aimant de produire un courant électrique, à l'action de l'électricité sur les fonctions organiques, il a passé en revue les diverses affections à la guérison desquelles le fluide dégagé par l'aimant peut être utilement employé, en rappelant tout ce qu'on avait fait antérieurement avec le galvanisme, dont les effets sont identiques avec ceux de l'électricité magnétique.

Si les heureux résultats indiqués étaient assurés dans tous les cas, l'humanité aurait à se féliciter grandement d'un progrès scientifique qui permettrait de guérir ou seulement de soulager certains maux contre lesquels l'art de guérir n'avait que bien peu de ressources. Au nombre de ces infirmités, nous ne citerons ici que l'asthme, dont l'auteur affirme que la guérison a toujours lieu dans la proportion de neuf malades sur dix.

Incendie du théâtre du Havre.

Encore un désastre à enregistrer! Cette année et les précédentes ont été tristement fécondes! Le théâtre du Havre a été complètement détruit par un incendie.

Vastes amas de matières combustibles, les théâtres ne sont préservés que par la plus active vigilance et les plus minutieuses précautions. A Paris, un rideau en fil de fer sépare la scène de la salle, immédiatement après la représentation. Un détachement de pompiers, ordinairement de douze hommes, commandé par un sergent, tient les pompes en arrêt sur la scène, et fait des rondes pendant toute la nuit. Cette surveillance, loin d'être superflue, est parfois insuffisante. Les vieillards se rappellent encore avoir vu brûler, malgré le zèle des pompiers et de M. Morat, leur directeur, la salle de l'Opéra, qui occupait l'emplacement actuel de l'Athénée. Nous-mêmes nous avons assisté à la destruction de l'Ambigu, de la Gaieté, du Vaudeville, des Italiens. Celle du théâtre du Havre afflige d'autant plus, qu'on semble n'avoir pris aucune disposition pour la prévenir. Quoi! le feu prend dans les _dessous_, il emplit la salle, il gagne les combles, et il faut qu'un jeune homme passe pour donner la première alerte au portier! Personne ne veille dans cette grande enceinte, après la représentation d'un opéra qui a exigé l'emploi de toutes les machines, et dont l'exécution matérielle a dû nécessairement amener quelque confusion.

Le Havre entier déplore la perte de M. Fortier, et plus de quatre cents personnes ont accompagné son convoi. Averti trop tard, forcé par la fumée de se tenir sur l'entablement, à vingt mètres du sol, il indique avec un admirable sang-froid ou l'on trouvera des échelles. On les apporte; elles n'atteignent qu'aux fenêtres du foyer, dont elles brisent les vitres. Au milieu de cette anxiété que causent les grands sinistres, on ne songe ni à lui lancer des cordes, ni à étendre des matelas pour amortir sa chute; le malheureux se précipite, et la femme Hauvel, sa servante, se jetant après lui, achève d'écraser son corps meurtri.

Les efforts de la population n'ont eu d'autre résultat que de préserver les maisons voisines; la flamme a tout dévoré et n'a laissé debout que les quatre murailles.

Le théâtre du Havre, construit par M. Labadye, avait été commencé en 1817 et livré au public le 25 août 1823; il pouvait passer pour un monument dans une ville toute commerçante, agrandie à une époque de décadence architecturale, et où les oeuvres d'art sont rares.

Du foyer, la vue était magnifique. Au premier plan la place Louis XVI, ombragée d'arbres et traversée par la rue de Paris. Au-delà, entre les quais d'Orléans et de Lamblardie, on apercevait le _Bassin du Commerce_ couvert de navires de toutes nations; plus loin, une partie du _Bassin de la Barre_ et l'imposant arc de triomphe de la _Porte Royale_; à gauche, derrière le quai d'Orléans, les yeux pouvaient s'étendre sur le riant amphithéâtre d'Ingouville.

Les Havrais ont déjà songé à secourir les artistes victimes de l'incendie. Un concert s'organise à leur bénéfice. En présence de tant de désastres récents, la générosité publique se montre aussi inépuisable que la mauvaise fortune, et lorsqu'on est malheureux, c'est déjà une consolation de l'être sur le sol français.

Anniversaire du 5 Mai.

L'anniversaire du 5 mai ne se célèbre pas par des fêtes bruyantes; il se pleure dans quelques coeurs restés fidèles au milieu de l'indifférence du temps présent. Les fidèles dont je vous parle ne sont pas nombreux, car, chaque jour, depuis bien longtemps, il se fait dans leurs rangs des vides que rien ne peut combler; mais ils ont encore la même ferveur de foi, la même naïveté d'enthousiasme qu'au jour de leur plus brillante victoire avec leur Empereur; leur Empereur qu'ils ne peuvent pas croire mort, et que, par une heureuse illusion d'amour, ils s'obstinent à voir sur la colonne, jamais aux Invalides.

Cependant, le 5 mai de chaque année vient les rappeler douloureusement au sentiment de la réalité. Ce jour-là, des le matin, leur pèlerinage commence: on les voit arriver successivement têtes blanchies ou têtes chauves, ceux-là avec un bras de moins, ceux-ci dès longtemps consolés de l'absence d'une jambe oubliée dans une victoire, tous, âmes vigoureuses dans des corps plus ou moins brisés, sur la place où se dresse le monument de leurs anciens triomphes. Leur démarche est triste, recueillie; et pourtant, vous verriez parfois un éclair de fierté douloureuse illuminer leurs vieux visages, quand ils lèvent les veux sur le jeune _pékin_ qui passe, d'un air de présomptueuse nullité. La plupart d'entre eux déposent religieusement au pied de la colonne la mélancolique couronne d'immortelles, tandis que quelques-uns, orateurs improvisés, expliquent aux enfants attroupés le grandes choses que ce bronze rappelle;--et la figure des enfants devient pensive à ces récits épiques.

Nous avons vu, le 5 mai dernier, un de ces vétérans de l'Empire en contemplation devant une statuette de Napoléon. Son attitude était celle de la plus douloureuse rêverie; il se croyait seul, et deux larmes silencieuses glissaient sur ses joues. A la fin, il plia un genou devant son Empereur, et, en se relevant, il m'aperçut: «Mille noms d'un sabre! monsieur, s'écria-t-il en essuyant ses yeux, excusez; mais, voyez-vous, quand je pense que ce n'est plus qu'un petit morceau de plâtre, lui, mon Empereur, que j'ai vu à Austerlitz et dans tant d'autres mille tintamarres, tandis que moi, pauvre vieux bras-cassé, je suis encore de faction, sans fusil, dans cette bicoque qu'on appelle la terre, c'est plus fort que moi; mais ça m'arrache quelque chose là-dedans (il frappait sa poitrine), et ça me donne des envies de déserter, que j'en pleure comme une bête.»

Et ce pauvre soldat me parut bien grand dans son humilité, et bien heureux dans sa douleur, car il avait une foi.

Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. Un grand personnage disait: Rien ne pèse autant qu'une couronne.

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