L'Illustration, No. 0010, 6 Mai 1843

Part 2

Chapter 23,691 wordsPublic domain

Quittant donc sans regret les joies officielles, nous avons suivi la multitude vers le point des Champs-Élysées où elle afflue de préférence; nous voulons parler de l'espace compris entre la place de la Concorde, le carré Marigny et la rive de la Seine. C'est là que donnent rendez-vous à la foule des promeneurs, et le saltimbanque qui a quitté les foires circonvoisines pour venir _développer ses talents dans la capitale_, et les _phénomènes vivants qui viennent de faire l'admiration des différentes cours de l'Europe_, et les escamoteurs, physiciens, alcides, écuyers, qui, aux alentours du 1er mai, débouchent par toutes les barrières et viennent peupler avec les monstres, les funambules, les marchands de mirlitons et de bons hommes de pain d'épice, les ombrages de l'ancien Cours-la-Reine. Aussi, ce jour-là, n'y peut-on faire un pas sans tomber en extase; tous les sens sont charmés à la fois: tandis que l'odorat est doucement chatouillé par le parfum incomparable des cuisines ambulantes et des fritures en plein vent, l'oeil ébloui s'étend sur une immense file de tableaux-affiches représentant les plus curieuses merveilles du globe, et l'oreille se délecte au son de vingt grosses caisses, appuyées par autant de trompettes ou trombones sur les notes graves ou éclatantes desquels se détachent, comme une aérienne dentelle, les folles gammes chromatiques de la perçante! clarinette. Ici, on court la bague sur des _pur-sang_ de bois; plus loin, l'escarpolette vous tend les bras de ses fauteuils on vous enlace de ses filets; sous cette tente, on se livre à un repas champêtre; là-bas, on arrache des dents; partout la joie est à son comble. Dans l'espace dont nous parlions tout à l'heure s'élève une cité étrange qui hier n'existait pas encore, et qui n'existera plus demain; ses habitants nomades sont accourus des quatre coins de la France pour venir la peupler et l'animer un jour. Aucun d'eux ne ressemble au commun des mortels, et, chose singulière! à cette anomalie est attachée leur existence. Les uns ont plus de six pieds, les autres moins de trois; celui-ci a quatre jambes, cet autre est solipède; celui-là a deux têtes, et, qui pis est, deux estomacs; tel autre, enfin, a toujours joui des bienfaits de la paix, n'a jamais servi son pays, n'a point de place aux Invalides, et n'a pourtant ni bras ni jambes. D'autres, avec une conformation physique en apparence peu différente de celle des autres humains, ont cependant des moeurs diamétralement opposées à celles de leurs concitoyens: c'est ainsi que l'un marche habituellement sur la paume des mains, la tête en bas, l'orteil en l'air, tandis que celui-ci n'a d'autre nourriture que des cailloux et des pointes d'épées. C'est là la cité des monstres, cité bruyante et musicale s'il en fut, où tout se fait au son du cuivre et du tambour; cité opulente, bien que tout entière faite de toiles et de planches, car l'or et le satin y brillent de toutes parts; cité cosmopolite, car le Lapon y coudoie le Patagon et le sauvage, et il n'est pas jusqu'aux lions du désert qu'on n'y entende parfois mêler leurs rugissements sombres aux bruits des instruments et des voix glapissantes qui retentissent éternellement dans ce vaste pandaemonium.

C'est dans les sinueux carrefours de cette ville improvisée qu'aime à errer la multitude, dédaignant, comme nous l'avons vu, et les danses en plein vent et les parades du carré Marigny. Insensible aux joies du programme, elle cherche pour son argent des amusements qui l'amusent, et que lui offrent tant d'avances, tant de promesses séduisantes, formulées tour à tour par une orchestration si crépitante et si échevelée, par une éloquence si pittoresque, si entraînante, si insidieuse que Bilboquet, ce roi de la cité en question, se montre grand et inimitable en ce jour solennel! Avec quelle inépuisable faconde il captive, touche, étonne, fascine son public, joignant le geste au discours et faisant résonner sous les coups de sa baguette, à chaque chute de phrase, la toile barbouillée qui sert de prospectus à son établissement!

Voyez cette vaste pancarte sur laquelle est tracée une femme gigantesque; auprès d'elle se tient roide et droit, comme un simple conscrit le jour de sa première prise d'armes, un magnifique tambour-major. L'infortuné bel homme paraît avoir conçu la ridicule présomption de mesurer sa taille à celle de la géante; mais c'est en vain qu'il efface les épaules, allonge le col et se hausse sur la pointe du pied; il ne produit guère plus d'effet en face de la moderne Titane que la grenouille de la fable en parallèle avec le bouf, et c'est à peine si, kolbach et plumet compris, il atteint à la hanche de la femme colosse. Qui ne voudrait voir par ses yeux un si rare prodige? Telle est sans doute la question que s'adresse chaque membre de l'assemblée; car à peine le propriétaire de la baraque a-t-il annoncé, entre deux roulements du tambour, le commencement de la représentation, que la foule se précipite à longs flots dans le sanctuaire, et que nous-mêmes, _proh pudor!_ nous nous laissons entraîner au torrent.

Là, le premier objet qui frappe nos regards est un assez beau lion nonchalamment couché dans une forte cage et contemplant d'un oeil paternel les nombreux spectateurs attroupés devant lui. On se demande si c'est là la géante promise, et l'on commence à murmurer contre le maître de céans. Mais, voyez à quel point les hommes sont injustes! ce n'est là qu'un hors-d'oeuvre, une surprise, un préambule à la pièce principale. Contrairement à l'usage, le conducteur de la géante tient plus qu'il n'a promis. Vous allez voir. Muni d'un mince quartier de viande, le voilà qui entre résolument dans la cage, harcelle, tourmente, bouscule son lion, le fait sauter en l'air comme un barbet docile, en tenant suspendu sur sa tête puissante le maigre lambeau d'aliment offert à son rude appétit. Puis, lorsque le roi des forêts a pris enfin possession de cette proie modeste, le cornac abandonne la cage pour y rentrer immédiatement avec une petite fille au visage blanc et rose, qu'il pose sur la croupe du féroce animal. Tout le public épouvanté pousse des cris d'effroi; mais la petite fille sourit et envoie des baisers à la foule, tandis que le lion continue en grondant à ronger sa pâture. Cela fait, l'enfant et le père disparaissent, pour recommencer cinq minutes après ce qu'ils viennent de faire, ce qu'ils ont déjà fait cinquante fois depuis le matin, ce qu'ils feront demain et tous les jours suivants, pour la modique rétribution de 25 centimes par personne. Et cependant tout cela, dis-je, n'est qu'un hors-d'oeuvre, et cet obscur dompteur de lions attache lui-même si peu d'importance à ce périlleux savoir-faire, que c'est à peine s'il daigne en faire l'annonce dans le programme de son spectacle. Quelle sanglante épigramme contre ses confrères, les Martin, les Carter et les Van Amburgh, qui, plus heureux que lui, récoltent des guinées là ou il glane à peine quelque, décimes crasseux, en _travaillant_ toute la journée!

Mais, attention! voici le rideau du fond qui s'agite, s'entr'ouvre et nous découvre la géante. Sur ma parole, l'affiche ne l'avait pas flattée; car elle est vraiment monstrueuse, et je crois voir en elle l'anti-hippopotame annoncé par Fourier.

«Ceci vous représente, messieurs, la _géante arabe_, dont la taille n'a pas moins de six pieds onze pouces au-dessus du niveau de la mer, s'écrie le cornac d'une voix stridente. Approchez, mesdames, et venez comparer un peu votre bras à celui de madame, qui n'est pas de bois (le bras), comme vous pouvez voir. Eh bien! mesdames, approchez donc! Comment! vous ne voulez pas? Mon Dieu, que c'est ridicule d'être bégueules comme ça! Allons, jeune guerrier, continue le propriétaire de la superbe femme, en le tournant vers un novice tourlourou qui, immobile au premier rang, semble n'avoir pas assez d'yeux pour voir ni assez d'oreilles pour entendre, venez montrer que vous êtes Frrrrrrrrançais, et qu'une _grande dame_ ne vous intimide pas!»

Un vrai Français n'est jamais sourd à la voix de l'honneur. Le jeune héros, aiguillonné par cette attaque _ad hominem_, s'élance d'un bond sur l'estrade, fait le salut militaire et rapproche complaisamment son bras de celui de la géante. Mais, hélas! son action est plus hardie que sage; car son grêle biceps apparaît en ce moment ou pour mieux dire disparaît auprès de la solive brachiale de la superbe femme arabe, comme un frêle roseau mis en regard du chêne. Un rire universel éclate à la vue de ce frappant contraste, et, quant à la géante, avec une expression de dédain que rien ne saurait rendre, elle toise le petit homme, et élevant son bras horizontalement, le passe à diverses reprises sur la tête de celui-ci. Le fantassin, humilié, se retourne vers elle et la raille avec un accent méridional des plus prononcés. La géante repart aussitôt dans une langue qui n'a rien d'arabe et nous paraît ressembler considérablement à l'idiome provençal. L'altercation menaçait de devenir sérieuse, et nous commencions à trembler pour le jeune défenseur de la patrie, lorsque l'_impresario_ crut devoir mettre un terme au conflit, en invitant le guerrier à descendre et en tirant le rideau sur la femme-colosse. «Mais, nous dit un de nos voisins comme nous sortions de la baraque, si cette géante est arabe, il faut que le lion soit provençal. Qu'en pensez-vous?» Nous répondîmes par un geste d'assentiment, et nous allâmes, de ce pas admirer une foule d'autres merveilles.

Nous aurions bien envie de vous raconter en détail tout ce que nous vîmes encore dans ce jour mémorable. Mais voilà que l'haleine et l'espace nous manquent, et puis nous ne savons trop jusqu'à quel point la plume serait apte à décrire tant de phénomènes surhumains. Nous sommes comme cet Apollodore qui eut un jour la fantaisie de sonder le Tartare antique. Il en revint, mais muet et frappé de vertige, tant les prodiges surnaturels qui lui furent apparus sous terre avaient bouleversé sa raison et ses sens, et ne put rendre aucun compte de ses impressions à ceux qui vinrent l'interroger sur son voyage souterrain. Nous nous bornerons donc, par cette raison, à mentionner pour mémoire:

_L'Enfant vivant à quatre jambes,_ offert à l'admiration des bipèdes, ses dissemblables, moyennant la bagatelle de quatre centimes par tête;

_Le phénomène né à Berne_, et âgé de 14 mois, lequel n'est autre qu'un veau de Pontoise orné de plus de pattes que n'en comporte sa qualité de quadrupède;

_Le singe mathématicien;_

_Le nain et la naine Bébé_, hauts de cinquante-deux centimètres au-dessous du puits de Grenelle;

_Les dames bâtonnistes_, honorées des suffrages de S. M. le roi de Prusse;

Les exercices de _Laroche, modèle de l'Académie royale_, qui, par la seule force de l'échine, soulève (sur l'affiche) un quadrige chargé de quinze militaires;

L'aimable _Physicienne_, qui, après avoir escamoté les mouchoirs de toute la réunion, nous renvoie le nôtre en l'air, en nous disant avec le plus charmant sourire: «Excusez, Monsieur, si je vous le jette!»

Enfin, _les curiosités neuves et inconnues jusqu'à ce jour, et qui, pour cette raison, n'ont point encore été offertes à la capitale;_ ainsi se borne à les désigner, par une savante réticence, le tableau qui convie le public à venir en prendre connaissance. Qu'est-ce que ces curiosités? Il y aurait, en vérité, indélicatesse à vous le dire; nous porterions trop de préjudice au chef de l'établissement. Faites comme nous; allez les voir. Il n'en coûte que cinq centimes pour les admirer, et encore on ne paie qu'en sortant, au cas où l'on est satisfait... Mais on est toujours satisfait!

Au milieu de tant de jouissances, la fin du jour est arrivée, et une fusée, partie d'un balcon du château, donne le signal du feu d'artifice disposé le long du quai d'Orsay. C'est la pièce capitale des divertissements de la journée, et la seule qui ait le don de fixer la curiosité publique. Cette année, le feu du 1er mai n'a brillé ni par sa splendeur ni par une grande nouveauté; les progrès de la pyrotechnie ne nous semblent pas en rapport avec ceux de la science chimique en général. Cet art est fort stationnaire: des moulinets, des fusées, des chandelles romaines et les éternels feux du Bengale semés dans la voûte des cieux avec ordre et économie, tel a été, comme toujours, le menu de l'éruption artificielle; ce à quoi il faut ajouter pourtant une décoration représentant, à ce que l'on nous a assuré, le char de Neptune entouré de toutes les divinités nautiques. L'eau et le feu, ces ennemis jurés et irréconciliables, avaient fait trêve pour cette fois. La magnificence du bouquet, qui, présentant à l'oeil un immense éventail diapré de toutes couleurs, a un instant projeté une lueur vésuvienne sur le vaste panorama de la ville et des hauteurs environnantes, et quelque peu racheté la maigreur de l'ensemble. Un autre feu d'artifice était en même temps tiré à la barrière, du Trône, pour l'usage particulier du plus populaire des faubourgs, à qui il faut aussi sa part de soleils et de bombes tricolores, et qui ne s'en laisserait pas frustrer patiemment, car un jour de 1er mai, tous les citoyens sont égaux devant le soufre et le salpêtre. Après le feu d'artifice, les illuminations, quelque brillantes qu'elles puissent être, semblent passablement mesquines: aussi n'excitent-elles qu'un médiocre intérêt, à part toutefois celle de l'avenue de l'Étoile, qui offre véritablement un coup d'oeil prestigieux. La foule se disperse donc presque aussitôt après le bouquet, et chacun regagne son logis; heureux s'il y parvient ce soir-là sain et sauf, et ne reçoit pas dans les jambes, au détour de quelque rue sombre, un de ces pétards à l'aide desquels les gamins de chaque quartier se donnent, au mépris des règlements de police, des feux d'artifice particuliers durant une partie de la nuit. Nous l'avons déjà dit, le gamin est le roi des fêtes officielles; c'est à lui qu'elles sont spécialement dédiées, et c'est pour sa satisfaction qu'à pareil jour Paris dépense chaque année plusieurs centaines de mille francs.

Quant au reste de la population, nous ne connaissons guère qu'un moyen de lui faire goûter les divertissements ordonnés par le pouvoir municipal: ce serait de lui appliquer le précepte du grand sultan Schahabaham, et de faire publier à son de trompe «que quiconque ne s'amusera pas sera empalé séance tenante.»

CHEMINS DE FER.

Cette représentation de la médaille que M. le ministre des travaux publics fit frapper à l'occasion de la loi du 11 juin 1842, ne paraîtra pas sans doute déplacée en tête du récit des deux inaugurations des chemins de fer d'Orléans et de Rouen: c'est l'avenir à côté du présent, l'espoir près de la réalisation. On se rappelle toutes les vicissitudes des différentes entreprises de chemins de fer, le sort des lois présentées par le Gouvernement à l'approbation des Chambres. L'administration se défiait de l'industrie, et l'industrie osait accuser l'administration d'impuissance. Cependant toutes les compagnies avaient recours au crédit de l'État, qui, à l'une faisait un prêt, à l'autre une prise d'actions, à une troisième garantissait un minimum d'intérêt; d'autres même, comme la compagnie des Plateaux, se retiraient sans même avoir mis la main à l'oeuvre. Tel était le déplorable spectacle que donnait au pays la lutte de l'industrie contre l'administration. Et cependant de tous les côtés les chemins sillonnaient le sol de nos voisins; le cercle fatal allait toujours se resserrant, et il y avait danger commercial et danger politique à rester plus longtemps inactif. L'exemple de l'action était donné par les localités, qui offraient généreusement leurs terrains, qui ouvraient des souscriptions dont le montant s'est élevé à un chiffre extraordinaire. L'État ne pouvait rester en arrière de ce mouvement. Il adopta un _mezzo termine_ que nous ne prétendons ni louer ni blâmer, mais qui appelait l'industrie privée à prendre part aux bénéfices que ce nouvel état de choses allait créer.

Tel est le but de la loi du 11 juin 1842, dont nous avons exposé le principe dans notre avant-dernier numéro.

C'est le commencement d'une grande oeuvre nationale; espérons que ce ne sera pas un fruit avorté dans sa fleur, et que d'ici à peu d'années nous aurons à faire assister nos lecteurs à de nouvelles inaugurations de chemins créés par cette loi.

Inauguration du Chemin de Fer de Paris à Orléans.

2 MAI 1843.

Allons, amis, assez de feu d'artifice, de mâts de cocagne et de théâtres en plein vent! La fête du monarque est passée, le dernier lampion s'est éteint, l'orchestre a jeté son dernier accord, les danseuses les plus intrépides ont quitté le bal public; tout, dans la grande cité, est rentré dans le calme de tous les jours; mais, hourrah! après la fête du roi, voici venir la fête de l'industrie. Un nouveau chemin de fer est né aux portes de Paris, et le voilà qui, avant de s'élancer dans la plaine, et d'embrasser de ses replis une des contrées les plus riches de France, le voilà qui vient vous demander son baptême, et il vous présente pour ses parrains l'évêque d'Orléans et le duc de Nemours. Hâtons-nous: pour nous va se dérouler une des plus belles conquêtes du génie de l'homme, une de ces victoires qui, dans ce siècle éminemment pacifique et industriel, ne coûtent de larmes à personne. Hourrah! nous avons soixante lieues à faire; déjà la machine a gonflé ses vastes poumons, elle vomit des flots de vapeur blanche comme la toison des brebis; elle s'impatiente et frémit.

La foule assiège les portes de l'embarcadère. On dirait, à voir cet empressement joyeux, que l'inauguration d'un chemin de fer est un spectacle nouveau pour elle; et, cependant, déjà trois fois pareille fête a réjoui ses yeux! En 1837, la reine, accompagnée de LL. AA. RR., fit, en personne, l'inauguration du chemin de fer de Saint-Germain, et, deux ans après, les chemins de Versailles, rive gauche et rive droite, furent ouverts avec la même solennité.

C'est que le chemin d'Orléans ouvre à l'industrie une ère nouvelle; ses aînés n'avaient pour prétention que de satisfaire le besoin de locomotion du Parisien; ils ont voulu être simplement des promenades aboutissant à la forêt de Saint-Germain, au musée et au parc de Versailles. Pour celui-ci, la promenade n'est que l'accessoire, l'utilité est le principal. C'est un premier anneau de cette chaîne immense qui doit lier le Nord au Midi, Bordeaux et Nantes, nos deux grands ports de commerce, au Havre et à la Belgique.

Aussi, voyez comme, dans cette prévision, l'embarcadère s'est fait vaste et spacieux; comme toutes les dispositions ont été prises pour que le service puisse s'y faire sans encombre, pour que chacun attende commodément le moment du départ, et arrive sans hésitation au wagon dans lequel il doit trouver place.

L'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans est celui qu'ont déjà admiré tous les voyageurs qui ont pris le chemin de Corbeil pour aller soit à leurs affaires, soit à leurs plaisirs, à la papeterie d'Essonne ou sous les magnifiques ombrages de la forêt royale de Fontainebleau. Beaucoup se demandaient à quoi bon tant d'espace pour un si petit chemin. C'est que les administrateurs, malgré les embarras financiers qui, jusqu'en 1841, ont failli les faire renoncer à leur concession, avaient compris tout l'avenir réservé à cette tête de ligne. Il y a, d'ailleurs, économie à acheter en bloc tout le terrain indispensable au développement d'une entreprise industrielle. La compagnie recueille aujourd'hui les fruits de cette prévoyance.

La gare d'Orléans, remarquable par une noble simplicité de construction, présente à l'oeil les dispositions générales des principales gares d'Angleterre. L'architecture extérieure est bien d'accord avec sa destination. En effet, l'embarcadère d'un chemin de fer doit présenter au public de vastes salles de plain-pied; les bureaux de perception, de bagages, doivent être au même niveau; une construction de cette espèce ne comporte pas d'étage supérieur; aussi ne voit-on du dehors que de vastes arcades, avec leurs fenêtres cintrées. L'entrée forme un pavillon carré qui s'avance sur la grande cour, et jusqu'au pied duquel les voitures peuvent arriver. Des deux côtés de ce pavillon, et en retraite sur lui, des portes donnent accès, l'une aux bagages, qui de la salle d'enregistrement sont portés dans les wagons, l'autre à une plate-forme tournante sur laquelle se trouve un cadre prêt à recevoir les gros ballots de marchandises, ou les chaises de poste qui doivent voyager à la suite du convoi. La façade est surmontée d'une petite construction qui sert d'encadrement à l'horloge, et dont l'architecture paraît malheureusement mesquine et peu en rapport avec le reste de l'édifice.

L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans a une longueur totale de plus de 300 mètres; sur toute cette longueur règne, en arrière du toit qui couvre les salles basses, une charpente d'une admirable légèreté, où sont percés les jours qui éclairent l'intérieur de cette vaste construction. Les terrains qui en dépendent se prolongent jusqu'au boulevard de l'Hôpital, sur lequel ont vue les bâtiments réservés à l'administration. Des deux côtés on a ouvert des rues, dont l'une, celle par laquelle on arrive au chemin de fer, correspond au quai d'Austerlitz, et l'autre sert exclusivement à la sortie des voyageurs et des voitures qui les transportent dans Paris.

Mais pénétrons dans la gare et jetons un coup d'oeil sur cette charpente hardie qui se développe sur la longueur de 300 mètres. Vue d'un certain point, sa perspective ne vous figure-t-elle pas la gigantesque ostéologie d'un de ces animaux antédiluviens dont les débris ont révélé au grand Cuvier les merveilles d'un monde anéanti? Des flots de lumière arrivent à l'intérieur par des centaines de croisées; mais surtout rien ne peut rendre l'aspect magique de cette gare quand elle a allumé ses nombreux becs de gaz et que dans les charpentes l'ombre joue avec la lumière.--Quatre voies bordées de deux quais d'embarquement et de débarquement, sur une centaine de mètres de longueur, reçoivent les wagons de départ et d'arrivée, et au-delà se prolongent dix ou douze voies sur lesquelles sont remisées des centaines de wagons prêts à s'élancer au premier signal.

Mais voici les invités qui se rendent à l'appel des administrateurs; quatre convois les transportent à Orléans; le premier est parti à six heures et demie du matin; c'est lui qui est chargé d'explorer la voie; le danger, s'il y en a, sera pour lui seul: là où il aura passé, les autres ne courront aucun risque. Le second part à sept heures, bien tranquille sur les chances que son devancier a dû courir. Le troisième, à sept heures et demie; et le quatrième enfin, le convoi d'honneur, celui qui renferme les ducs de Nemours et de Montpensier, les ministres et _tutti quanti_, hauts et puissants seigneurs, administrateurs, législateurs, qui portent avec eux la fortune de la France, part à huit heures de la gare.

Laissons ces convois prendre petit à petit leur vitesse de dix lieues à l'heure, laissons la locomotive, cette comète à la chevelure enflammée, dévorer l'espace, et faisons un peu d'histoire industrielle.