L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843

Part 6

Chapter 63,584 wordsPublic domain

Les sucres de la Guadeloupe et de la Martinique se vendent aujourd'hui dans les ports, droits acquittés, 63 fr. les 50 kilogrammes, bonne qualité ordinaire, desquels il faut retrancher 24 fr. 75 c. pour les droits. Il restera alors 38 fr. 25 c, sur lesquels il faudra payer, tant aux colonies que dans la métropole, une foule de frais divers dont nous allons donner le détail, et qui ne peuvent s'évaluer en bloc à moins d'une vingtaine de francs et plus. Ces frais sont, aux colonies, outre une taxe de 10 p. 100, le coût de la barrique vide, avec le fond, les cercles et les clous, le fret de l'embarcadère au port d'embarquement, le roulage, le pesage et le magasinage pendant un mois au moins, le droit colonial de 1 fr. 70 c. par 100 k., et enfin, comme les colons placés dans l'intérieur des terres ne vendent pas eux-mêmes, une commission de vente de 5 p. 100. A ces frais déjà subis par le sucre au moment où il quitte la colonie pour arriver dans un port de la métropole, il faut actuellement ajouter la perte de poids par suite du coulage pendant la traversée, le coulage en magasin, la tare, les escomptes afférents à chaque opération, l'assurance, le courtage et la police d'assurance, et enfin le droit de douane dont nous avons parlé. Mais ce n'est pas tout encore. De nouveaux frais l'attendent après qu'il est entré dans le port: ceux de tonnelier, de port en magasin, de magasinage pendant un mois au moins, d'assurance contre l'incendie, de courtage de vente, de commission de vente et de garantie qui sont de 3 p. 100. C'est à peine si, tous ces frais déduits, il restera un colon de quoi couvrir son prix de revient. Dans l'hypothèse la plus favorable, il aura, en sus de ses frais de production et de fabrication, 2 fr. ou 1 fr. Avec cette somme modique et presque dérisoire, il faut acquitter l'impôt local et les autres charges coloniales, pourvoir au renouvellement, à l'entretien du matériel et du personnel de la sucrerie, payer non-seulement l'intérêt des capitaux engagés, mais encore celui des capitaux empruntés, et enfin avoir ses bénéfices. Or, c'est ce qui est matériellement impossible. Pour que le colon fût au niveau de ses charges, il faudrait qu'il lui restât, y compris le prix du sucre, un minimum de 23 fr. 50 c. par 50 kilog. de sucre vendu. En ce moment, les entrepôts sont encombrés de 52 millions de kilog. de sucre colonial, qui ne peuvent trouver d'acheteurs; par conséquent, ils renferment une quantité de sucre qui peut suffire à la consommation de la France pendant plus de cinq mois.

Qu'on ne s'étonne donc pas que les colons n'apportent à leur régime intérieur aucune modification, qu'ils n'améliorent pas leurs procédés de fabrication, qu'ils ne réduisent pas leurs frais par l'achat et l'importation de machines. Les colons sentent toute l'importance de ces progrès; ils comprennent combien leur réalisation aurait d'influence et sur leur bien-être et sur la prospérité future des colonies, mais leur situation misérable les met dans l'impossibilité de faire les avances nécessaires.

Toutefois nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d'un essai qui a été dernièrement tenté à l'île Bourbon, et qui, si le succès répond aux espérances qu'il a fait concevoir, pourrait être pour nos colonies le commencement d'une nouvelle ère; nous voulons parler de la sucrerie qui s'y est établie sous le nom de sucrerie _Vincent._

Nous avons exposé plus haut la nécessité où l'on est aux colonies de réunir aujourd'hui la production et la fabrication sur la même sucrerie; il ne peut ainsi exister aux colonies que deux classes d'individus: les maîtres et les esclaves. Les premiers sont exclusivement propriétaires du sol, et ils ne vivent qu'à la condition d'être à la fois grands propriétaires agricoles et grands fabricants. De classe moyenne, il en existe à peine, car on ne saurait donner ce nom à quelques mulâtres, à des nègres affranchis, à quelques artisans, ou à des journaliers ou ouvriers vivant de leurs salaires. Cet état de choses complique singulièrement la grande question de l'esclavage en ce qu'elle ne permet pas l'existence d'une propriété territoriale intermédiaire. Quelle serait, en effet, la position d'un individu qui voudrait cultiver et produire du sucre avec quelques hectares de terre? Ses frais iraient immédiatement bien au-delà de ses produits, et il devrait aussitôt cesser une industrie qui ne pourrait que le conduire à la misère.

A l'appui de ces réflexions, nous croyons devoir placer ici quelques chiffres indiquant la population coloniale et ses deux grandes divisions. Nous les trouvons consignés dans un état publié en 1838 par le ministère de la Marine. Ces chiffres ont depuis fort peu changé. La Martinique comptait alors une population libre de 40,013 individus, non compris la garnison et les fonctionnaires non propriétaires. La population esclave montait à 77,459. A la Guadeloupe, il y avait 32.059 individus libres, et 95,609 esclaves des deux sexes. La Guiane française comptait une population libre de 5,036 individus, sur une population esclave de 10,592; et enfin, à Bourbon, il y avait 30,803 personnes libres; le nombre des esclaves était de 69,296. Depuis ce temps, il y a eu dans chacune de ces colonies un assez grand nombre d'affranchissements, qui, avec le temps, contribueront peut-être à créer le germe d'une population d'ouvriers, mais qui, avec la constitution actuelle du travail aux colonies, convertiront difficilement les individus libérés en petits propriétaires.

A Bourbon, on vient de fonder une sucrerie sur un nouveau modèle, et pourvue de toutes les machines que réclament aujourd'hui les progrès industriels. Tout y fonctionne d'après les procédés les plus nouveaux et les plus avancés. La plupart des appareils qui y sont employés sont ceux dus à l'ingénieur Degrand. Mais ce qui distingue surtout cette sucrerie de toutes les autres, c'est que c'est une véritable usine Elle ne fait uniquement que fabriquer le sucre avec les cannes, absolument comme le moulin fait de la farine avec le blé qu'on lui envoie. Quelle que soit la quantité de cannes que vous ayez récoltée, vous les portez à la sucrerie, qui les convertit en sucre pour un salaire, qui se paie soit en argent, soit, ce qui est plus habituel, en nature. Le succès de cette sucrerie a déjà déterminé rétablissement d'autres usines semblables, et pour nos colonies, c'est tout un avenir, car elles pourront alors envisager avec moins de terreur les grandes questions dont la solution, la discussion même, les inquiètent et les tourmentent. Du moment ou le colon pourra fabriquer ailleurs que chez lui, il se formera une propriété agricole intermédiaire, et le sol, morcelé plus qu'il ne l'est aujourd'hui, produira la formation d'une classe moyenne dans les rangs inférieurs de laquelle il sera facile de trouver des travailleurs, soit cultivant par eux-mêmes, soit salariés.

Examinons actuellement quelle est la production sucrière de nos Antilles et celle de nos autres colonies à sucre. Réunies, elles peuvent produire aujourd'hui annuellement de 80 à 85 millions de kilogrammes. Dans ce chiffre la Guadeloupe figure pour 33 à 40 millions: la Martinique pour 25 à 30 millions; Bourbon pour 15 à 20 millions; Cayenne enfin, pour 2 millions de kilogrammes. En 1810, année du maximum, cette colonie nous en a fourni 2.111.115 kilog.

Nos colonies toutefois n'ont pas toujours donné une semblable production. Ruinées pendant l'occupation anglaise, elles ne donnaient plus, quand elles sont rentrées en notre pouvoir, que des produits insuffisants. Aussi une ordonnance du 23 avril 1814 dut-elle admettre les sucres étrangers à concourir sur le marché, sans distinction d'origine, avec les sucres des colonies françaises, au droit uniforme de 40 fr. par 100 kilog., droit, du reste, qui fut bientôt modifié par la loi du 17 décembre de la même année.

D'après les recherches de M. Moreau de Jonnès, le produit en sucre brut d'un hectare cultivé en cannes dans nos colonies donne les résultats suivants:

Martinique..... 1,150 kilog. de sucre brut. Guadeloupe..... 1,500 Guyane......... 1,530 Bourbon........ 1.600

Ainsi à la Guadeloupe, que nous prenons par exemple, un hectare cultivé en cannes donne 1,500 kilog. de sucre brut qui sont fournis par 12,712 kilog. de vesou. En admettant que l'imperfection des machines ou celle des procédés de fabrication laisse au moins un tiers du jus dans la bégasse, nous aurons à la Guadeloupe une quantité de 19,000 kilog. de vesou par hectare. Dans l'Inde, un hectare donne aujourd'hui 32.000 kilog. En appliquant ici le même raisonnement qu'à notre colonie des Antilles, c'est-à-dire en tenant compte d'un tiers de jus laissé dans la bégasse, nous aurons pour chiffre total celui de 48,000 kilog.

La consommation du sucre, restreinte presque partout, et surtout en France, par des droits élevés, ne s'est augmentée depuis un certain nombre d'années que d'une manière insensible. En France, elle est de 4 kilog. par tête environ. En Belgique, elle atteint à peine ce chiffre. En Angleterre, où l'usage du thé et des boissons chaudes est plus général que dans les autres pays, la consommation s'élève à 8 kilog. par individu. A la Havane, elle est de 16 kilog.

Ces chiffres sont ceux qui sont le plus généralement adoptés, comme approchant le plus de la vérité. Car Neuman, qui a voulu fixer pour chaque pays de l'Europe la consommation en sucre, est tombé dans de graves erreurs. Il nous suffira de dire que, l'évaluant en masse à 1.011.000.000 de livres, il porte la part de l'Angleterre à 321.500.000 livres, celle de la Belgique à 60 millions, et fait descendre celle de la France à 178.500.000 livres. Cette proportion donnerait à l'Angleterre une consommation annuelle par tête de 20 livres, et à la Belgique de 15, proportion évidemment exagérée, tandis qu'en France la moyenne est supérieure au chiffre des évaluations de ce statisticien.

(La suite à un prochain numéro.)

Statistiques

MONT-DE-PIÉTÉ DE PARIS.

Le dernier compte-rendu administratif du Mont-de-Piété de Paris présente, pour l'année 1811, les résultats suivants:

Le solde du compte des fonds empruntés à 3 p. 00, ou montant des 4.120 billets en circulation au 31 décembre 1810, était de 16.521.089 f. Il a été émis, en 1841, 4.016 billets 14.818.814 Ensemble, 8.136 billets, représentant la ______________ somme de 31.342.903 f. ______________ Il a été remboursé, en 1841, 4,105 billets pour la somme de 16,558,202 f.

Au 31 décembre 1811, il restait en circulation 1,031 billets pour la somme de 14.784.701

Ensemble, 8,130 billets, représentant la somme de 31,342,903 f.

Les bonis provenant des ventes montent à 278.332 fr. 85 c.

MOYENNES DES OPÉRATIONS DIRECTES

Engagement 26 fr Renouvellements 30 Dégagements 17

MOYENNES DES OPÉRATIONS PAR COMMISSIONNAIRES

Engagements 13 fr. Renouvellements 19 Dégagements 12

MOYENNES GÉNÉRALES

Engagements 15 fr Renouvellements 24 Dégagements 15

MOUVEMENT GENERAL DU MONT-DE-PIÉTÉ

Articles: 2.537.291. Sommes: 41.792.016 fr.

Les diverses opérations accomplies pendant l'exercice de 1811, soit directement par le public, soit indirectement par l'entremise des commissionnaires, se résument dans les proportions suivantes:

Engagements par public, 17 p. 100 par commissionnaires. 83 fr. Renouvellements 42 58 Dégagements 52 48

En 18398 la proportion des engagements effectués par le public au Mont-de-Piété était sur la totalité de 9 p. 00. Elle s'est élevée, en 1840, à 12 p. 00. et en 1841 à 17 p. 00. Ce dernier résultat, avantageux pour les emprunteurs, est dû à la création par l'administration de deux bureaux auxiliaires gratuits.

Voici le résumé des opérations des bureaux auxiliaires:

1840. Articles: 82.824. Sommes: 1.020.113 f 1841. 177,626 2.192.931 f. 47 c.

L'exercice de 1841 présente donc l'augmentation suivantei dans les opérations:

Articles: 91 825. Sommes: 1.172.821 f. 47 c.

Un semblable résultat, qui, du reste, a été plus important encore pour 1842, ainsi qu'il ressortira du compte administratif qui n'est pas encore rendu, prouve l'utilité des bureaux auxiliaires et l'avantage que trouverait le public dans l'extension de ces bureaux et la suppression de ceux des commissionnaires.

DROITS PERÇUS PAR LE MONT-DE-PIÉTÉ

1º Par les dégagements 749.749 fr. 20 c. 2º Par les renouvellements 603.509 10 3º Par les vente 151.016 70 _________________ Ensemble 1.504.275 fr

DROITS PERÇUS PAR LES COMMISSIONNAIRES.

1º Par engagements 255.277 fr 74 2º Par renouvellement 53.052 38 3º Par dégagements 13.956 07 4º Par boni 589 80 5º Commission à 2 p. 00 sur 81.293 fr. représentant les nantissement retirés de leurs bureaux avant l'engagement au Mont-de-Piété 13.625 80 6º Intérêts de 6 p. 00 de leurs avances sur celles du Mont-de-Piété. Pour mémoire

Ensemble 391.501 fr 88

SOMMES PAYÉES PAR LES EMPRUNTEURS:

1º Au Mont-de-Piété, pour droits à 9 1/2 p. 00 1,508,275 fr c. 2º Aux commissionnaires, pour droits à 3 p. 00 391,501 83 3º Aux commissionnaires, pour intérêts de leurs avances. Pour mémoire. 4º Différences sur les ventes. Pour mémoire 5º Bonis acquis aux hospices (liquidation de l'exercice de 1836) 79,364 24

Total 1,979,141 fr 12 c

BENEFICES:

Versé aux hospices de la ville de Paris: 1º Bénéfices d'exploitation réalisés par le Mont-de-Piété sur l'exercice de 1841. 429.979 fr 85 c. 2º Liquidation des bonis de l'exercice de 1836. 79.364 24

Ensemble 509.344 fr 09 c.

(Extrait du compte administratif de l'exercice de 1841, clos le 30 juin 1842.)

Bulletin bibliographique.

_Panorama d'Égypte et de Nubie_, avec un portrait de Méhémet-Ali et un texte orné de vignettes, par HECTOR MOREAU, architecte; 12 livraisons in-folio, paraissant de deux mois en deux mois, et contenant chacune trois planches gravées sur cuivre et trois feuilles de texte ornées de dix à douze vignettes sur bois. Prix de chaque livraison: en couleur, 25 fr.; en noir, 15 fr.--A Paris, chez l'auteur, rue Neuve-des-Petits-Champs, 97.--En vente: 6 livraisons; la 7e paraîtra prochainement.

M. Hector Moreau avait passé deux années entières en Égypte et en Nubie, occupé à en dessiner les principaux monuments anciens et modernes. De retour en France, il s'est décidé à éditer à ses propres frais, et sans aucun secours étranger, un de ces ouvrages dont jusqu'à ce jour aucun particulier n'avait osé entreprendre la publication. Heureusement pour lui, un succès complet a récompensé son courage. Bien que le gouvernement ne lui ait encore accordé aucune souscription,--à qui sont donc données les faveurs ministérielles?--ses livraisons ont paru régulièrement aux époques fixées. La septième sera mise en vente sous peu de jours. La huitième est sous presse. Encore quelques efforts, et M. Moreau aura terminé un des livres les plus beaux et les plus intéressants que la France possède sur l'Égypte.

Ce qui donne aux dessins du _Panorama d'Égypte et de Nubie_ une supériorité incontestable sur ceux de ses rivaux, c'est la couleur. M. Moreau ne se contente pas de dessiner, il peint. Ses grandes planches, coloriées d'après ses modèles par d'habiles ouvriers, représentent l'Égypte et la Nubie telles que les voient réellement les voyageurs qui ont le bonheur d'aller les visiter: leur ciel bleu, la végétation si luxuriante de leurs oasis, les murailles blanches de leurs habitations, les sables arides et jaunes de leurs déserts, et enfin les étranges et magnifiques peintures dont sont couverts encore la plupart des grands monuments de l'Égypte ancienne. M. Moreau a de plus un autre mérite qui n'appartient qu'à lui: architecte, et architecte distingué, il est parvenu à restaurer les principaux temples, aujourd'hui ruinés, construits sur les bords du Nil. Il nous les fait voir d'abord tels qu'ils sont aujourd'hui, puis tels qu'ils etaient autrefois. La restauration complète de la Ville de Thèbes, publiée dans la sixième livraison, est un véritable chef-d'oeuvre.

La première planche de la première livraison avait réalisé avec un grand bonheur une idée des plus ingénieuses. Elle représentait en rarcourci toute la vallée du Nil depuis Alexandrie jusqu'à la deuxième cataracte. D'un seul coup d'oeil on embrasse ainsi les points les plus intéressants de l'Égypte et de la Nubie, tout l'ensemble des vieux monuments épars sur les deux rive» du fleuve, et dont les planches suivantes doivent reproduire en détail les principales merveilles: Alexandrie, le Caire, les Pyramides, Syout, Abydus, Denderah, les vastes et imposantes ruines de la Thébaide, celles de Karnac, Luxor, Memnon, la vallée des Tombeaux, la première cataracte ou s'arrêta l'expédition française, et en avant de laquelle se détache l'Île sacrée de Philae; puis, enfin, le fameux temple d'Ypsamboul.

Dans la sixième livraison, M. Moreau est arrivé jusqu'il Thèbes, dont il a donné la restauration. Il a successivement représenté dans ses grandes planches coloriées: _l'Aiguille et les bains de Cléopâtre, la Colonne de Pompée, un marché d'Esclaves, le Panorama du Caire, la grande Rue du Caire, la Cour d'une Mosquée, Méhémet-Ali et sa suite, le Colosse de Memphis, les Pyramides et le Sphinx de Giseh, Beni-Hassan, Syout, Melaivel-Aricli, Denderah, la salle hypostyle de Karnac, Luxor et Thèbes._ Le texte qui accompagne ces beaux dessins est orné de charmantes gravures sur bois, dont nous donnons ci-dessous quelques échantillons. Nous avons choisi à dessein, outre quelques figures, deux monuments arabes extérieur et intérieur, un monument ancien ruiné et un monument ancien restauré.

La magnifique _mosquée Kaloum_ ou _grand moristan_, hôpital, fut construite l'an 684 de l'hégire (1319)', par Kaloum, qui, ayant recouvré la santé au moristan de Damas, en Syrie, fit voeu de construire un semblable moristan au Caire; ce superbe monument contient à la fois un hôpital pour les deux sexes, une mosquée et le tombeau de Kaloum, qui est sous le dôme.

Le _minaret_ que représente la planche ci-jointe est un des plus beaux minarets d'Alexandrie. La nuit, quand les étoiles brillent d'une splendeur sans égale, on entend au milieu du silence les _muezzins_ desservants, qui, du haut des minarets, chantent ces paroles solennelles: «Vrais croyants, qui pensez au salut, la prière est préférable au sommeil; réveillez-vous, louez Dieu; il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.»

D'Alexandrie, transportons-nous à Thèbes.

Malgré les ravages du temps et des hommes, les ruines de Thèbes sont encore tellement majestueuses qu'elles suffisent pour faire concevoir au voyageur stupéfait la réalité des fabuleuses descriptions de cette métropole extraordinaire qu'Homère a si bien définie par ces mots: _la Thèbes aux cent portes._

Les premières ruines que l'on trouve au nord, sur la rive droite, sont celles de. Karnac, ruines des plus remarquables à la fois par leur grandeur et leur vaste étendue: «Qu'on se figure, en effet, dit M. Moreau, un espace de 130 hectares environ, couvert de pylônes, de portes triomphales, d'avenues, de sphinx, de temples, de galeries, de bassins, d'obélisques, de statues, tout cela énorme, gigantesque, riche par la matière et couvert de magnifiques sculptures peintes; qu'on se figure, dans cet étonnant chaos de monuments abattus, des vues toujours majestueuses, grandes de quelque côté qu'on les envisage.»

Au centre de la grande cour, qui a une seconde entrée latérale au sud, il y avait une avenue de douze colonnes aujourd'hui renversées; une seule, encore debout, a échappé au bouleversement général; il semble que les dévastateurs et le temps ne l'aient épargnée que pour témoigner de sa magnificence passée, et rendre plus pénible encore le désordre qui l'entoure. A droite de cette culmine, surgit, des décombres, un reste de figure colossale en granit, qui représentait Rhamsès III (Sesostris). Cette figure et son pendant, aujourd'hui détruits ou enlevés, précédaient un vestibule entre deux pylônes tout bouleversés, dans les ruines desquels on trouve des hiéroglyphes de grande dimension avec des cartouches, prénom de Binothris (Skhan), et d'Amon Touonkh ou d'Amon-Tough, auteurs de grands monuments antérieurs à ces pylônes et à l'invasion des pasteurs, c'est-à-dire à 2300 ans environ avant Jésus-Christ.

C'est en traversant les montants d'une énorme porte qui domine aujourd'hui les pylônes qui la dépassaient autrefois, et en franchissant de colossaux blocs de pierre, que l'on entre dans la magnifique salle hypostyle de Karnac. Cette salle fut commencée 1380 ans avant Jésus-Christ, par Menephtah Ier (Ousirei), et continuée par ses fils, Rhamsès II et III. Elle ne contient pas moins de cent trente-six colonies de proportion gigantesque, couvertes, ainsi que les murs au pourtour, de colossales figures qui donnent une si grande idée des Égyptiens, qu'on serait tenté de croire à l'existence d'une race de géants.

Revenons maintenant à Denderah _(Tentyra)_, dont l'imposante façade est tournée vers le fleuve. Ce célèbre temple, construit en grès, est remarquable par sa belle conservation.--Il fut commencé par Cléopâtre et Ptolemée Césarion, son fils, et continué par tous les empereurs jusqu'à Adrien et Antonin le Pieux. Il est malheureusement enterré dans les décombres. La gravure ci-dessus le montre tel qu'il devait être à l'époque de sa plus grande splendeur. Les vingt-quatre colonnes, en partie enterrées, de ce magnifique portique ou pronaos, sont couvertes, ainsi que les murs qui les entourent, de sculptures peintes représentant des souverains faisant des offrandes aux divinités; le plafond est orné du fameux zodiaque rectangulaire; sur les quatre faces du chapiteau sont les têtes d'Isis au gracieux sourire et aux oreilles de vache; ces têtes, qui toutes ont été martelées probablement par les chrétiens lors du christianisme, ou par les musulmans iconoclastes, soutiennent des petits temples supportant les solives et les plafonds, dans lesquels sont sculptés ses épervier» déployant leurs ailes et portant des harpies, haches d'armes des Pharaons, et où l'on retrouve des femmes nues et allongées, qui, chez les anciens, étaient l'emblème de la voûte céleste.

Après de vaste portique, on entre dans une salle décorée de dix colonnes à tête d'Isis, et des sculptures peintes; cette salle communique dans les chambres et sanctuaires sacrés, et, par une rampe à des chambres à mi-étage dans lesquelles était le zodiaque circulaire, aujourd'hui à la Bibliothèque Royale de Paris.

_Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale et politique,_ par M. ***; tomes II et III, contenant huit chapitres entièrement inédits.--Paris, 1843. _Paulin_, 15 fr.