L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843
Part 4
Sextus se retire en raillant; alors Brute, l'âme déchirée:
Qu'en dites-vous, Tullie? Pensez-vous que ce soit assez être avilie? Qu'espérez-vons encor qui soit plus infamant? Ne vous suffit-il pas des mépris d'un amant?... Quand la tête voilée et ceinte de verveine, La robe jointe au corps par un bandeau de laine, La quenouille à la main vous avez pénétré Au delà de ce seuil à Vesta consacré, Aviez-vous résolu d'en chasser la déesse? Si le ciel, qui voulut affaiblir ma raison, M'interdit de régir moi-même ma maison, Deviez-vous pas bien mieux soigner, d'un oeil austère, L'honneur dont vous étiez seule dépositaire? Et combien votre nom serait-il rehaussé, Si vous aviez vécu pour le pauvre insensé!
Il est temps que cela finisse; il est temps que Tullie songe à son expiation. Brute le lui dit sans ressentiment: le dédain a tué en lui la colère. A cet arrêt terrible, à cette voix d'un fou qui parle comme un sage, Tullie, épouvantée, croyant reconnaître un avertissement des dieux, va cacher sa terreur dans l'orgie.
Cependant, Sextus a résolu de se faire aimer de Lucrèce:
Dut Vesta l'animer, dut le coeur de Lucrèce Surpasser en airain Diane chasseresse, N'importe; mon amour ne peut être en défaut; Je l'aime en furieux, je l'aime, il me la faut. ................................................ Le premier de vos rois n'a-t-il pas dû le jour Aux autels profanés par un divin amour? Lui-même, à la faveur d'une perfide amorce, N'a-t-il pas demandé des hymens à la force, Et, par ce crime heureux, prolongé nos destins? ................................................. Nous sommes tous les fils d'un attentat immense; De quel droit m'accuser si je le recommence, Et si mon sang, ce sang par l'audace acheté, Fait de l'audace en moi couler l'hérédité?
Mais Sextus n'est pas délivré de Tullie. L'amante jalouse poursuit le séducteur qui l'abandonne; il faut qu'il s'explique: l'aime-t-il encore, oui ou non? Non, répond Sextus.
Non, je n'eus pas l'idée alors, qu'il m'en souvienne, D'engager à jamais votre vie à la mienne; Je me peignis l'amour non pas voilé de pleurs, Mais joyeux, souriant et couronne de fleurs, Libre des clous d'airain, de ces pesantes chaînes, Dont Némésis unit les implacables haines, Suivant sa fantaisie, et, toujours jeune et beau, Lier du plaisir ancien en courant au nouveau.
Tullie est maintenant grondeuse et maussade; Sextus n'en veut plus. Qu'est devenu le temps ou elle promenait son éternel sourire sur ses adorateurs charmés, animant chaque fête et présidant aux festins joyeux? Enfin, Tullie, se voyant abandonnée, éprouve le remords de sa flétrissure; son indignation et son repentir s'exhalent avec éloquence:
Tu m'as conduite au crime à travers la mollesse, Tes conseils corrupteurs préparaient ton pouvoir; Tes désirs m'attendaient sur le seuil du devoir!... C'est par tes soins qu'ici le bruit et la splendeur Ont chassé le travail, gardien de la pudeur.
Les dieux le puniront, ô Sextus, et l'ombre de Tullie est promise à la pâleur de tes rêves; mais qu'importent ces reproches au voluptueux!--Sextus résiste à une prédiction plus terrible encore et plus menaçante, à la prédiction directe des dieux eux-mêmes, qui s'expliquent à lui par la voix de la sibylle de Cumes: cette redoutable pythonisse a traversé les mers pour apporter à Sextus son arrêt. Voici les livres fatidiques qui annoncent et qui enseignent: Sextus peut y lire la destinée des Tarquins et leur chute prochaine: à quoi bon?--Va-t'en, menteuse pythonisse: Sextus ne veut ni de ta science ni de toi; et la sibylle insultée se retire devant cet endurcissement et cette incrédulité. Alors, rencontrant Brute, elle lui dit:
Salut, premier consul romain!
C'est assez de ces passions violentes et criminelles; reposons-nous et contemplons Lucrèce; que l'innocence de cette chaste figure rappelle le calme et épure l'air autour de nous. Lucrèce, comme nous l'avons vu déjà, est modestement recueillie à l'ombre du foyer, maniant l'aiguille et surveillant le travail de ses servantes. Pourtant elle est rêveuse et triste. Sa journée et sa nuit ont été pleines de mauvais présages: l'éclair a sillonné la nue; un chien a hurlé; le vent a sifflé comme une voix sinistre, et Lucrèce s'est blessée au pied gauche. Puis un rêve affreux: il lui a semblé qu'un horrible serpent la dévorait, et de son coeur déchiré et ruisselant sous les morsures du monstre, les gouttes fumantes enfantaient d'innombrables bataillons. C'est l'image de la puissance future de Rome engendrée du sang de Lucrèce.
Ses présages ont dit vrai, car voici Sextus. Il arrive sous prétexte de donner des nouvelles de Collatin; Lucrèce se confie naïvement à son hôte et éloigne ses femmes. Sextus, méditant l'attentat, emploie d'ahord la séduction de la parole, et cherche, sous le miel de son discours, à faire passer dans l'âme de Lucrèce le poison du désir et de la volupté. Il offre tout ce qui peut tenter une femme: la richesse, l'amour et le pouvoir; il sera roi et il la fera reine.--Lucrèce ne veut qu'une royauté: c'est la royauté de son honneur. Sextus, malgré lui, cède et recule devant cette majesté du devoir qui rayonne dans cette chaste femme; mais, dès que Lucrèce n'est plus présente, la passion de Sextus s'enhardit et s'exalte:
Sibylles, maudissez, mânes, rassemblez-vous!
Bien ne peut plus arrêter le crime.
Lucrèce a fait mander son père Lucrétius, son mari Collatin, Valère et Brute. Ils arrivent d'Ardée, ne sachant ce que ce message de Lucrèce veut dire; elle, cependant, s'offre à eux, pâle, les yeux baissés et vêtue de deuil: «Pourquoi ce deuil?--Je porte le deuil de mon honneur, dit-elle douloureusement.--O ma noble femme! s'écrie Collatin.--Non, je ne suis plus ta femme; l'épouse est morte.--Quoi, morte?
.... Et qu'importe Que le corps soit vivant quand la pudeur est morte Tu n'as devant les veux qu'un corps déshonoré; Pourtant mon âme est pure, et je le prouverai.
Et Lucrèce raconte le crime de Sextus: il s'est présenté chez elle, la nuit, la menaçant de la mort et de l'ignominie, car dans le lit de Lucrèce morte il placera un esclave mort, et dira que, les ayant surpris tous les deux, il a satisfait sur eux son ami Collatin. Et ainsi Sextus sortit triomphant. En vain Collatin: «Je t'honore outragée!» en vain Lucrétius: «Lève tes regards, ma fille; mon baiser efface l'affront!--Non,
Il ne faut pas qu'un jour, des désordres complice, Mon exemple devienne un prétexte invoqué, Quand aux devoirs d'épouse une autre aura manqué. Vous verrez à punir Sextus, et je l'approuve. Moi, j'ai dit n'avoir pas craint la mort, je le prouve!
A ces mois, Lucrèce se tue. Voilà l'occasion que Brutus attendait: saisissant le fer sanglant, il voue les Tarquins à la vengeance et à l'exécration de Rome; et tous, Lucrétius. Collatin et Valère, jurent à son exemple, sur le poignard teint du pur sang d'une femme, de poursuivre sans relâche et d'exterminer cette race exécrable. Le peuple survient: Brute éveille sa colère:
C'est le corps de Lucrèce! ô destinée affreuse.
BRUTE.
De la plus noble femme et la plus malheureuse; Apprenez, que chez elle un homme, cette nuit, Un nocturne larron, comme un hôte introduit, A, l'épée à la main, la menace à la bouche, Honteusement pillé la pudeur de sa couche. Il l'a déshonorée à main armée...
Et cet homme, c'est Sextus: A bas Sextus! à bas Tarquin! plus de rois, plus de tyrans! à Rome! à Rome! et la tragédie finit sur ce cadavre et sur cette chute prochaine des Tarquins.
M. Ponsard est un heureux poète. Que de fils d'Apollon dont il est besoin de cacher les vers pour faire croire à leur beauté! Citer M. Ponsard, c'est la manière la plus habile de faire son éloge, et nous n'avons pas cru devoir employer d'autre ruse. On voit par quels heureux dons de la muse le jeune poète a su manier toutes les cordes de la lyre et prendre tous les tons. Ses idées et son style s'accommodent avec une rare souplesse aux sentiments, aux situations et aux caractères; naïfs et chastes avec Lucrèce, tristes, vigoureux et profonds quand c'est Brute qui parle; élégants et sensuels en passant par la bouche de l'insouciant et voluptueux Sextus; passionnés et amers pour peindre la jalousie et les remords de Tullie.--La politique, dans la tragédie de M. Ponsard, parle son langage mâle et concis, et la voix calme et simple de la pudeur y contraste, dans sa simplicité adorable, avec les rudes accents du patriotisme et les molles fantaisies du plaisir. Certes, c'est là un mérite précieux et rare que M. Ponsard a conquis évidemment par une étude assidue des formes sévères et des modèles antiques _Lucrèce_ doit son brillant succès à cette sorte de résurrection de la pureté du fond et de la solidité de la forme. On est las à n'en pas douter, de ces mondes impossibles où la fantaisie égoïste du drame fantastique s'égare depuis dix ans sur un hippogriffe sans frein. Le public, après la fatigue de ces aventures irrégulières et violentes, s'est retrouvé avec ravissement au milieu d'une poésie calme, réfléchie, contenue, où la simplicité n'ôte rien à l'imagination, et dont la modération double la force. Mais qu'on ne s'y trompe pas, M. Ponsard ne se renferme point avec un scrupule outré dans les limites de la tragédie classique; il n'a pas cette maladresse de se mettre, ni plus ni moins dans un habit fait pour un autre temps et pour un autre monde. On a pu voir que M. Ponsard arrivait suivant l'occasion, à des détails de familiarité intérieure et à une variété de tons que l'art de Racine et de Boileau n'admettait pas. Le secret de M. Ponsard est celui d'André Chénier: être antique et nouveau tout à la fois. Nous n'entendons pas cependant nous jeter dans les emportements d'un éloge exagéré. _Lucrèce_ a ses beautés, mais aussi ses défauts: M. Ponsard a trop de goût et de justesse d'esprit pour ne pas le savoir mieux que personne. Les personnages sont trop isolés les un des autres, et ne se lient pas suffisamment par ce fil de la passion et des intérêts qui fait le noeud et la cohésion des oeuvres. La scène importante où Sextus prépare l' attentat s'égare en délicatesses raffinées et en subtilités coûteuses que la passion n'accepte pas. Le style lui-même mériterait, çà et la, qu'on lui fit quelques petites querelles. Il pousse la religion des modèles trop loin, jusqu'à les imiter dans leurs erreurs et même dans leurs vices. Inspirez-vous de Corneille, rien de mieux: mais prenez _Horace_ et de _Cinna_ la force et la clarté, et n'allez pas dans votre zèle jusqu'aux subtilités et aux embarras de syntaxe et de grammaire où la langue, émancipée et agrandie par le génie, retombait encore, échappant à la puissante main de Corneille et retournant quelquefois avec lui dans ses langes. A part ces défauts, que la réflexion et l'expérience du théâtre corrigeront dans M. Ponsard, _Lucrèce_ annonce un poète, et non-seulement un poète, mais un esprit solide et sain. Et c'est là un fait qu'on a raison de saluer de tous le encouragements et de tous les bravos.
Le premier jour, les acteurs ayant eu peur, leur talent n'a gagné la bataille qu'à demi; le lendemain, et depuis, affermis par le succès, ils ont vaillamment secondé M. Ponsard. Bocage a donné au rôle de Brutus un caractère d'originalité incontestable. Tout acteur, tout grand acteur a ses défauts: Bocage a les siens; mais que de qualités énergiques et pittoresques les compensent! Lucrèce a retrouvé dans madame Dorval la chasteté et la pudeur de Betty Bell mêlées à un vif sentiment de la femme antique. Bouchet a donné à Sextus tout l'esprit, toute l'insolence et toute la grâce qui conviennent. La jalousie et la passion de Tullie ont eu dans madame Halley une interprète digne de tout éloge. Ainsi chacun a eu son succès, les acteurs et le poète _Judith_ a été moins heureuse que _Lucrèce_. Le Second-Théâtre-Français, cette fois, a remporté la victoire sur son aîné. Et d'abord, à juger les deux rivales en elles-mêmes, abstraction faite du mérite des poètes. _Lucrèce_ ne dut pas triompher de Judith. On peut, on doit s'intéresser à Lucrèce. Certes, une femme de cette simplicité et de cette vertu, forcée dans la chaste modestie de son honnêteté austère, s'immolant à la pudeur et fécondant de son sang la liberté de sa patrie, une telle femme touche l'âme et l'élève Mais, en vérité, comment s'émouvoir de Judith qui s'en va traîtreusement provoquer un homme, l'excite par sa beauté armée de toutes les ruses d'une attrayante parure, et par l'ardeur du festin: puis l'immole, tout ivre encore du vin et du désir qu'elle a versés dans ses veines? C'est là une infâme et horrible action, que Dieu lui-même, qu'on y fait intervenir, ne saurait ni adoucir ni absoudre. Et d'ailleurs quelle différence dans la gravité de la lutte et des intérêts. Que nous fait Bethulie, à côté des grandes destinées de Rome? L'aventure sanglante de Judith est donc un sujet impraticable au théâtre. Quelque adresse qu'on y mette, l'épigramme de Racine aura toujours raison, et le parterre, s'il pleure pleurera sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort. Cette fois, le parterre n'a pleuré ni pour l'un ni pour l'autre.
La tragédie, s'il y a tragédie, est d'une grande simplicité et peut se raconter en quelques lignes.
D'abord le poète nous fait assister à la désolation de Bethulie; assiégée par l'armée d'Holopherne, la faim et la soif dévorent la ville: les mères désolées pressent leurs enfants sur leur sein et implorent une goutte d'eau. La misère a tué le courage, et l'on parle de se rendre. Dans ce tumulte et ce désespoir, une femme vêtue de deuil apparaît au seuil de sa maison, c'est Judith. L'inconsolable, qui pleure son veuvage et porte pieusement le deuil de son époux Manassos. Judith sentant en elle l'inspiration divine, ranime la force des citoyens abattus, et, se parant de ses habits de fête prend la résolution d'aller trouver Holopherne pour le séduire et pour l'immoler.
La voici dans la tente du conquérant, mais déjà ce conquérant est conquis et désarmé par les charmes de Judith Phoedime, une femme, une femme jusque-là maîtresse du coeur d'Holopherne, s'arme de sa passion et de sa jalousie contre cette étrangère, cette Juive au regard séduisant. Cependant ni les reproches ni les emportements de Phoedime ni le mécontentement ni les cris de l'armée et des chefs qu'elle ameute contre Judith et qui demandent si tête ne peuvent détourner Holopherne de son amour. Il brave les uns il punit les autres, sauve Judith de leur fureur, et se livre ensuite aveuglément à sa dangereuse amorce.--Le festin homicide est préparé, Holopherne vide la coupe fumante et boit le poison amoureux dans les yeux de Judith, puis il se retire sous sa tente. Alors Judith, saisissant son glaive, soulève le rideau de pourpre, entre, frappe, et revient tristement au milieu des juifs, qui saluent leur libératrice par des cris de délivrance et du joie.
Tout manque à un pareil sujet; l'auteur a cru en adoucir la dureté et en féconder la sécheresse par la passion sincère et la générosité d'Holopherne; mais comment n'a-t-il pas compris qu'il aggravait ainsi l'horreur qui résulte naturellement de l'action de Judith?--Que pouvait faire le public dans ce vide de sentiments et d'intérêt? applaudir une versification élégante; se réfugier, pour le reste, dans le silence, et murmurer çà et là, ce qui était dans son droit. Peut-être aurait-il dû se montrer courtois et patient jusqu'au bout. Mon avis est qu'il faut tout accepter d'une femme, et singulièrement d'une femme spirituelle, tout jusqu'à des tragédies; et vraiment madame Emile de Girardin mérite par beaucoup de style gracieux et d'aimable esprit qu'on lui passe _Judith_ sans plus de sévérité. D'ailleurs, cherchez à _Judith_ un poète tragique du côté de la barbe, à qui Molière accorde la toute-puissance, et la barbe elle-même y échouera. Sous les traits de mademoiselle Rachel, Judith est d'une barbarie charmante, et je comprends que Beauvalet-Holopherne s'y laisse prendre et y risque sa tête.
Revenons à des beautés moins farouches: Hermance, elle, est incapable de détruire le moindre Holopherne; elle a le coeur trop sensible pour se livrer au maniement du coutelas, séparée de l'homme qu'elle aime par des événements inondés de pleurs, Hermance le trouve marié à sa soeur. Vous devinez la lutte et le désespoir! Le mari est tenté de revenir à Hermance; un instant Hermance chancelle; mais sa vertu surmonte son coeur: Hermance s'enfuit, et se sacrifie, plutôt que de porter le trouble dans la maison de sa soeur. Ce drame, très-honnête et très-moral, obtient un succès de sanglots: la scène où Hermance, retrouvant ses deux soeurs, s'assied près d'elles et leur raconte toutes les douleurs de son passé, mêlées à la joie de les revoir, est tout aimable et toute naïve: madame Ancelot n'a jamais rien fait de mieux; il y a là trois visages qui s'encadrent agréablement: le frais visage de mademoiselle Saint-Marc, le visage honnête et sage de madame Thénard; le visage éveillé de madame Page; et derrière eux, venant, se jeter étourdiment au milieu de ces épanchements de famille, un quatrième visage qui se compose des beaux yeux, des dents d'ivoire et des joues appétissantes de mademoiselle Castellan.
THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
_Le Puits d'Amour_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE ET DE LEUVEN, musique de M. BALFE.
Il y avait une fois, à Londres, une jeune Irlandaise arrivée depuis peu de son pays, et nourrissant en secret dans son coeur une passion profonde. Elle avait tout ce qu'il faut pour cela, une âme tendre, confiante et naïve, une imagination vive et ardente. Elle avait aussi tout ce qu'il faut pour plaire et pour être aimée: une taille svelte et dégagée, une démarche élégante, des traits délicats et fins, des cheveux blonds les plus jolis du monde, des yeux bleus d'une transparence admirable, et le regard le plus coquettement spirituel. Cette jeune fille s'appelait Géraldine. Ce n'était d'ailleurs qu'une paysanne, ou tout au plus la fille de quelque petit bourgeois du pays: cependant elle avait reçu une éducation des plus distinguées. Elle pinçait de la harpe comme un professeur, et savait sur le bout du doigt la mythologie. Avec tant de qualités, tant de talents et tant de charmes, comment n'aurait-elle pas fait tourner toutes les têtes? Elle n'y manqua pas. Le shériff de Londres, sir Bolbury, fut bientôt à ses pieds. Le roi Edouard lui-même la remarqua, et épuisa en son honneur tous les trésors de sa rhétorique galante. Mais le coeur de la belle fut insensible à la séduction. Elle résista imperturbablement à l'éloquence du monarque et aux agréments du shériff. Rien ne put effacer de sa mémoire l'image de son ami Tony le matelot, ni le temps, ni l'absence, ni la mort elle-même. Voilà une amante modèle, et comme je vous souhaite d'en rencontrer une, ô lecteur!
Cependant Tony le matelot l'avait trompée, car il n'était pas matelot et ne s'appelait point Tony. C'était un jeune seigneur de la cour, le comte de Salisbury, rien que cela! qui, voyageant en Irlande, avait imaginé de prendre momentanément la veste courte et le chapeau goudronné pour se rapprocher d'elle et endormir sa défiance. Mais ce qui n'avait été d'abord à ses yeux qu'un passe-temps devint bientôt, les charmes et la vertu de Géraldine y aidant, un amour véritable, et par conséquent honnête. Le faux matelot feignit d'être rappelé à bord, et fit ses adieux à Géraldine, qui pleura beaucoup, lui fit promettre de revenir, et lui donna ce _qu'elle avait de plus précieux,_ l'anneau de sa mère, comme un témoin irrécusable de l'engagement qu'elle prenait de n'être jamais qu'à lui.
A Londres, le comte ne tarda pas à voir Géraldine; mais c'était, je vous l'ai dit, un vertueux jeune homme, incapable de tromper plus long-temps celle qu'il aimait, incapable surtout de tendre des pièges à sa naïve confiance. Le roi lui imposait un riche et noble mariage, sous peine de disgrâce. Il tenait à la faveur, et il lui sacrifia son amour. Combien de courtisans, à sa place, se seraient montrés moins scrupuleux, et n'auraient renoncé ni à l'amour ni à la faveur!
«Va, dit-il à son page Fulby, va trouver Géraldine, et sans me nommer, dis-lui seulement que tu es chargé de lui remettre cette bague de la part d'un matelot nommé Tony. Ne lui dis pas que je ne l'aime plus, d'abord parce que cela n'est pas vrai, et puis je serais trop malheureux si elle me croyait parjure. Dis-lui seulement que Tony est mort, et qu'en mourant il l'aimait.»
Le page fait la commission, et se retire, tout surpris du calme stoïque avec lequel Géraldine a écouté la fatale nouvelle. Ce page est un enfant sans expérience, et qui ne comprend rien aux grandes passions. Géraldine est calme parce que sa résolution est prise; une résolution péremptoire, qui coupe court à toute douleur, et qui dispense les gens les plus malheureux de s'affliger. Tout auprès d'elle est un puits,--car la cruelle confidence lui a été faite au milieu de la place publique;--elle ne ressemblait pas au joueur, qui dit:
J'ai cent moyens tout prêts pour sortir de la vie, La rivière, le feu, le poison et le fer,
et qui continue à vivre. Elle n'a qu'une seule pièce, dans son arsenal, mais elle n'hésite pas un seul instant à s'en servir. Elle monte sur la margelle d'un pas ferme et s'élance dans le gouffre béant le plus héroïquement du monde.
Ce puits avait été, une fois déjà, le théâtre d'une semblable aventure, et c'est pour cela qu'on l'appelait dans le quartier le _Puits d'Amour_. Mais la date de ce fait célèbre se perdait dans la nuit des temps, et depuis il s'était opéré dans les profondeurs du vieux monument des révolutions importantes, dont je ne puis me dispenser de vous raconter l'histoire.
Ce puits s'ouvrait dans le voisinage du palais des rois d'Angleterre. Or, le prédécesseur du roi actuel avait été un très-mauvais roi. Les mauvais rois sont assez naturellement défiants et poltrons. Il leur faut des cachettes et des portes de derrière. Le monarque dont je vous parle avait donc fait construire en secret un appartement au fond de sa cave, et avait pris le _Puits d'Amour_ pour porte de derrière et pour escalier dérobé. Il suffisait de s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait là, et de presser une détente: brrrr! la machine se mettait en mouvement, le fauteuil s'élevait peu à peu jusqu'au niveau du sol, et vous arriviez hors du palais et au milieu de la place publique sans que personne en sût rien. Pour rentrer, la manoeuvre n'était pas plus difficile. Edouard, le roi actuel, trouvant les choses si bien disposées, avait tiré un grand parti de la machine et de l'appartement souterrain. De concert avec quelques familiers, il s'y livrait en secret, l'hypocrite! à des plaisirs que le décorum de la majesté royale ne lui eût pas permis de goûter autrement.
Lors donc que Géraldine se précipite dans le _Puits d'Amour_, au lieu de tomber dans l'eau, comme elle s'y attendait, elle rencontre la machine que j'ai décrite, qui se trouvait là tout à point, et qui l'apporte au milieu de là bande joyeuse et avinée. Figurez-vous un agneau qui tomberait au milieu des loups.