L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843
Part 3
Pour qui arrive à la Chambre des Députés avec la résolution de ne voir que les faits actuel, sans la juger au point de vue du droit et de la théorie, l'audition des séances est encore un sujet de graves réflexions. Ces, hommes, à qui la loi a imposé le périlleux devoir de réglementer leurs semblables, ces hommes qui décident en dernier ressort de toutes les questions d'autorité et de liberté, de religion et de morale, d'économie politique et de droit public, du moins dans ce qu'elles ont d'extérieur, pour ainsi dire, et d'applicable à la vue des nations, ces hommes sont-ils par leurs lumières par leurs moeurs, tout à fait à la hauteur de cette mission redoutable? Ont-ils tous à un degré assez élevé l'amour dévoué de l'humanité, eux qui ont une tâche cent fois plus difficile et plus haute que de la gouverner; celle de la régler et de la conduire? Sont-ils tous mus par le sentiment religieux et éclairée de la marche incessante des hommes vers le mieux, sans lequel la loi étroite et injuste devient une barrière qui parque les peuples dans le malheur et dans l'ignorance, au lieu d'être la source féconde de leur amélioration dans la science du bien-être ou dans la science plus importante des moeurs? Il n'entre pas dans nos intentions de faire ici une satire trop facile et trop commune! Aucune malveillance ne nous anime, et ce serait sans vouloir diminuer en rien la sincérité, la dignité, ni les talents d'aucun des membres de la Chambre, qu'après nous être posé ces questions nous hésiterions à les résoudre par une heureuse affirmative. Il n'est que trop vrai que ce terne matérialisme, qui des doctrines philosophiques du dix-huitième siècle est aujourd'hui passé dans les moeurs, et qui forme comme la religion de nos contemporains, est trop fidèlement représenté à la Chambre par la majorité. Qui peut le nier? La majorité y est incrédule et indifférente. Les questions matérielles y ont le pas sur les questions morales: et qu'on ne dise pas que c'est là une nécessité de la politique pratique, une tendance utile qu'il faut encourager plutôt que la restreindre: car, encore qu'il soit hors de doute que les intérêts matériels d'un peuple sont dignes de toutes les méditations du législateur, il n'est pas moins incontestable que les questions d'intérêt matériel elles-mêmes sont susceptibles d'être traitées dans un esprit moral, que dis-je? ne peuvent être complètement et efficacement résolues que lorsqu'un esprit moral les a étudiées, éclairées, agrandies en les rattachant aux questions d'ordre supérieur, dont on ne les sépare jamais impunément. Or, c'est la ce qui manque surtout à la Chambre. Certains économistes peuvent se plaindre qu'elle n'apporte pas assez de lumières spéciales, qu'elle n'obéisse pas toujours dans ses décisions au mouvement progressif de la science contemporaine. Tout en admettant la justice de ces critiques, je dirais volontiers que ce ne serait là qu'un médiocre mal, qu'un mal pour ainsi dire inévitable. Les savants, comme les philosophes, vont toujours plus avant que leur siècle», et on ne peut faire un crime à celui-ci de ne les suivre qu'à pas inégaux. Mais lorsqu'à des lumières spéciales, même assez bornées, se joint un grand sens de la marche de l'humanité, une équitable conscience du droit et du devoir, tout se répare, tout s'accomplit dans une mesure suffisante, rien ne se déchire véritablement dans le tissu de cette grande trame dont Dieu a voulu que les siècles fussent les tisserands. Et, je le répète avec regret, c'est ce génie de l'ensemble, cette compréhension philosophique des choses, cette active et généreuse passion du bien public, ce sont toutes ces vertus essentielles du législateur qui sont souvent à désirer dans l'assemblée de nos représentants. On y est trop porté à n'imaginer que la politique consiste dans le dédain des grands problèmes de notre destinée, et se renferme tout entière dans je ne sais quelle prudence égoïste, quelle administration plus ou moins habile des intérêts de l'industrie, isolée de tous les autres mobiles de l'activité humaine On dira qu'il est impossible que les représentants d'une société engourdie dans le matérialisme aient un autre génie que le genre de la société qu'ils représentent. Sophisme, argument fataliste contre lequel doivent armer tous les nobles instincts. Sans doute il y a dans la loi du développement des peuples une force secrète qui les entraîne, mais cette force n'est pas irrésistible: mais les sociétés, comme les hommes, ne sont elles-mêmes ce qu'elles sont, mais il leur reste toujours l'initiative morale et la puissance nécessaire pour l'accomplir. Que les députés se souviennent que c'est d'en haut que viennent les exemples puissants énergiques, invincibles pour les masses; qu'ils se fassent la généreuse avant-garde de toutes les idées de civilisation, de morale, de droit, d'équité, d'amélioration du sort des classes souffrantes, et, quel que soit le sommeil qui s'est appesanti sur les âmes, le concours de la nation ne leur faillira pas. Nous sommes toujours les fils de ceux qui mouraient pour sauver l'intégrité du pays après avoir fondé sa liberté politique: et jamais les lois de l'honneur, du courage, de l'humanité et du patriotisme, ne seront invoqués avec sincérité et conviction sans éveiller aussitôt dans toutes les fibres de la France un long et immense frémissement.
Femmes Françaises
AUTEURS DRAMATIQUES.
La critique, s'occupant à l'avance de la tragédie de _Judith_, tombée lundi dernier au Théâtre-Français, s'étonnait qu'une femme osât aborder le théâtre, et prétendait qu'une telle hardiesse n'avait pas d'exemple dans notre histoire littéraire. Une simple nomenclature prouve que la tragédie nouvelle n'est pas sans antécédents.
La première femme dont il soit parlé dans l'histoire de notre théâtre est MARGUERITE NE VALOIS, soeur de François Ier et femme d'Henri d'Albret, roi de Navarre; elle mourut âgée de cinquante-neuf ans, le 18 décembre 1549. Il nous reste d'elle des mystères, des comédies et des farces: _les Innocents, la Nativité de Jésus-Christ, l'Adoration des trois Rois, le Désert, la Farce de trop, prou, peu, moins._
LOUISE LABÉ, connue sous le nom de _la Belle Cordière_, suivit de près la reine de Navarre; célèbre par sa beauté et son esprit, elle était encore renommée comme musicienne. Entre autres ouvrages, elle a composé une espèce de drame intitulé: _le Débat de la Folie et de l'Amour_, où La Fontaine a puisé le sujet d'une de ses plus jolies fables.
MADELEINE DESROCHES et sa fille CATHERINE DESROCHES parurent vers la même époque. Dans leurs _Oeuvres poétiques_ imprimées à Paris en 1578, on trouve _Tobie_, tragi-comédie, et une pastorale à six personnages; on a aussi imprimé sous leur nom la tragédie de _Panthée_, jouée par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne; mais on attribue généralement cette pièce à Jules de Guersans, avocat au parlement de Rennes, amant malheureux de Catherine Desroches.
Pendant le fameux siège de La Rochelle, en 1573, sous Charles IX, les assiégés, qui se comparaient volontiers, dans leur campagne biblique, au peuple fidèle de Bethulie, accueillirent avec enthousiasme une tragédie _d'Holopherne._ Cette pièce, qu'il serait sans doute curieux de comparer avec la _Judith_ de madame de Girardin, était aussi l'oeuvre d'une femme, épouse d'un des chefs du parti calviniste, de CATHERINE DE PARTHENAY, vicomtesse de Rohan.
Le dix-septième siècle a donné au théâtre un assez grand nombre de femmes auteurs; parmi elles on compte mademoiselle COSNARD, auteur de la tragédie des _Chastes Martyrs;_ madame de SAINT-BALMONT, qui fit celle de _Marc et Marcellin_; FRANÇOISE PASCAL, dont on a joué l'_Endijmion_ et le _Vieillard amoureux_, pièce comique en vers de quatre pieds. Mais une femme plus connue que celles que nous venons de citer est madame DE VILLEDIEU (Marie Hortense Desjardins), dont les romans rendirent à la littérature contemporaine le service de faire passer le goût de ceux de Scudéri et de La Calprenède; en l'année 1662, elle fit représenter une tragédie de _Manlius Torquatus_, bientôt suivie de celle de _Nitétis_ et du _Carrousel du Dauphin_: cette dernière pièce resta moins long-temps au théâtre que les précédentes.
Les Petits Moutons de madame DESNOULIÈRES l'ont assurément rendue plus célèbre que sa tragédie de _Genséric_, jouée sans aucun succès, en 1680, par la troupe de l'hôtel de Bourgogne.
Parente des deux Corneille, mademoiselle BERNARD crut sans doute que le talent dramatique appartenait à toute sa famille; elle fit représenter deux tragédies: _Laodamie_, en 1689, et _Brutus_, en 1691. Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs un passage de cette dernière pièce, que Voltaire n'a pas dédaigné d'imiter:
BRUTUS.
N'achève pas: dans l'horreur qui m'accable, Laisse encore douter à mon esprit confus S'il me demeure un fils, ou si je n'en ai plus.
TITUS.
Non, vous n'en avez point, etc.
Voici le même passage dans Voltaire:
Arrête, téméraire: De deux fils que j'aimais le ciel m'avait fait père; J'ai perdu l'un; que dis-je! Ah! malheureux Titus, Parle, ai-je encore un fils?
TITUS Mon, vous n'en avez plus.
L'envie et la méchanceté contestèrent à mademoiselle BERNARD la propriété exclusive de ses oeuvres, et l'on fit honneur à Fontenelle de ses succès dramatiques, couronnés, en 1695, par la tragédie de _Bradamante_.
Mademoiselle DE SAINTONGE termine le dix-septième siècle. Son goût la porta vers l'opéra: _Didon, Circé_ et le ballet des _Saisons_ furent reçus avec applaudissement.
Mademoiselle BARRIER, au commencement du dix-huitième siècle, s'annonça par une tragédie d'_Arrie et Petus_, que l'on attribua à l'abbé Pellegrin. Pour détruire ce soupçon, elle fit jouer _Cornélie_ l'année suivante; mais ce fut encore à Pellegrin qu'on en attribua la gloire, en vain donna-t-elle depuis _Tomyris, la Mort de Jules César_ et la comédie du _Faucon_, on douta toujours qu'elle en fût véritablement l'auteur, et cependant l'excessive médiocrité de toutes ces pièces semblait en garantir l'authenticité. Il est vrai de dire aussi que cette médiocrité même était une preuve non moins forte en faveur de l'abbé Pellegrin.
Mesdames BISSON DE LA COUDRAIS, MONICAU, et mademoiselle FLAMINA, ont fait représenter quelques comédies, dans le dernier siècle, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, mais peu de femmes ont écrit autant d'ouvrages dramatiques que madame de GOMEZ, fille du comédien Poisson. Indignée de l'injustice des critiques contemporains, qui, après le succès éclatant de sa tragédie d'_Habis_, jouée en 1714 et long-temps restée au théâtre, prétendaient qu'elle avait emprunté le secours poétique d'un _teinturier_, elle fit imprimer en tête de sa pièce une préface où elle donna à ses calomniateurs le démenti le plus formel.
Nous devons à madame DU BOCAGE _les Amazones_. Madame de GRAFFIGNI est l'auteur d'une seule pièce de théâtre intitulée _Cénie_, dont le succès a surpassé celui de toutes les pièces dont nous venons de donner la liste.
OLYMPE DE GOUGES, envoyée à l'échafaud par Robespierre, qu'elle avait osé attaquer, fit représenter à la Comédie-Italienne et au Théâtre-Français plusieurs pièces oubliées, entre autres _l'Esclavage des Nègres_, jouée le 4 décembre 1790; MM. Étienne et Martainville assurent que, sans égard pour le beau sexe, le public siffla impitoyablement cette pièce.
De nos jours, _la Suite d'un Bal_, de madame DE BAWR, et les comédies et les vaudevilles de madame ANCELOT ont réussi à la scène. Madame LOUISE COLLET est auteur d'un drame en un acte, joué à l'Odéon. _Le Gladiateur_, tragédie représentée en 1842 au Théâtre-Français, est l'oeuvre de madame d'ALTENHEYM, fille de M. Soumet. La _Cosima_, de madame SAND, a été jugée avec une sévérité passionnée. Enfin madame DE GIRARDIN vient terminer la liste de ces dames auteurs, parmi lesquelles il faut aussi ranger la mère de l'auteur de _Judith_; madame SOPHIE GAY a donné au Théâtre-Français _le Marquis de Pomenars_ et _la Pauvre Fille_, qui, malgré tout le talent de mademoiselle Mars, ne put avoir, en 1824, qu'une, seule représentation.
Dans cette liste de pièces que nous avons rapidement énumérées, on compte, comme il est facile de le voir, beaucoup plus de revers que de succès. La _Judith_ de madame de Girardin vient encore grossir le nombre de ces tentatives malheureuses.
Théâtres.
_Lucrèce_, tragédie en cinq actes, de M. PONSARD.--_Judith_, tragédie en trois actes.--_Hermance_, comédie-vaudeville, de madame ANCELOT.
Depuis les tentatives révolutionnaires de M. Hugo, jamais la curiosité publique n'avait été plus vivement émue que par l'apparition de cette _Lucrèce_. Un fait singulier et remarquable, c'est que cette curiosité semblait excitée en sens inverse du mouvement que lui avait imprimé, à plusieurs reprises, l'auteur d'_Hernani_, de _Marion Delorme_ et de _Ruy Blas_. Les récits merveilleux qui se faisaient d'avance de la tragédie de M. Ponsard, par l'indiscrétion des lectures et les confidences de coulisses et de salons, promettaient, non pas un pas rétrograde (personne ne veut reculer), mais un retour aux voies plus droites et plus naturelles, aux formes plus scrupuleuses et plus contenues. Quoi donc? l'école dont M. Hugo est le chef inflexible aurait-elle compromis sa cause? Le goût public se retirerait-il de cette poésie, après plus de douze années d'assauts persévérants, et, l'on ne saurait le nier, d'entreprises heureuses quelquefois, audacieuses toujours, pour le vaincre et pour le dompter? Nous n'avons ni le temps ni l'envie de discuter ici ce point d'histoire littéraire. Toujours est-il--et pour résumer le fait en quelques mots--que toute fois que le sentiment public se rejette d'un côté, c'est que de l'autre, où il penchait, les déceptions l'ont découragé et que les excès ont fatigué sa conscience. Sans vouloir blesser ici personne, sans mettre en suspicion aucun nom ni aucune renommée, il nous semble prouvé par cette grande manifestation d'espérance et d'attente soulevée tout à coup au bruit de la venue d'une oeuvre annoncée avec tout l'appareil d'une sorte de restauration poétique, que le parti littéraire, maître du théâtre depuis 1830, a mal dirigé sa conquête, qu'il a frappé fort sans frapper juste, abattu sans reconstruire, et prêché sans convaincre.--Enfin, le jour de la représentation est arrivé. _Lucrèce_ s'est montrée, et, nous le disons avec joie, l'épreuve a tourné à sa gloire. Au contraire de la plupart des ouvrages prématurément exaltés dans la serre-chaude des amitiés emportées et des admirations précoces, elle n'a point démenti les bruits qui avaient marché devant elle. Elle a fait honneur à toutes les espérances, à toutes les promesses. Et maintenant, suivez-moi, et entrons ensemble dans les sentiers poétiques de l'oeuvre.
Nous voici d'abord à Collatie, dans la maison de Lucrèce; le mari de Lucrèce, Collatin, est absent,--occupé au camp des Tarquins qui assiègent Ardée. Lucrèce cherche-t-elle dans Rome quelque distraction à ce veuvage? Gardez-vous de le croire. Simplement et chastement retirée dans la pudeur et la modestie du foyer domestique, elle se livre aux soins de sa maison. Ses esclaves, armées de fuseaux, filent de la laine, et elle fait comme ses esclaves. Cependant sa nourrice s'inquiète: Lucrèce aurait besoin de repos et de sommeil.
Faut-il donc que vos yeux s'usent, toujours baissés, A suivre dans vos doigts le fil que vous tressez?
Les veilles fatigueront sa jeunesse. Un peu de plaisir et de danse ramènerait la joie et le sourire dans ce foyer désert. Ainsi parle la nourrice; mais Lucrèce aussitôt de l'accuser de manquer de sagesse et de pudeur. Peu lui importe que le travail ternisse sa beauté! Ce qu'elle vont préserver, c'est la beauté de son âme et sa pudeur. Son aïeule l'a instruite aux moeurs laborieuses et pures; elle restera fidèle aux leçons de son aïeule.
C'est assez; le temps passe à tenir ces propos; Quand la langue se meut, la main reste en repos. Poursuivons notre tâche; allons ...
Vous le voyez. Lucrèce est une femme accomplie, un véritable trésor. Elle aime la retraite, le travail, et point la coquetterie; elle est fidèle à son mari absent, et économe d'inutiles paroles. Il faut aller à Rome pour le voir.
Cette honnête solitude de Lucrèce est tout à coup troublée. Sextus, Titus et Arons, fils de Tarquin le Superbe, arrivent du camp d'Ardée, suivis de Collatin; Brute les accompagne; mais faut-il compter Brute pour quelqu'un et pour quelque chose? Brute n'est-il pas la brute qui sert de jouet aux patriciens et au peuple? Nous verrons bien.--Or, nos jeunes gens, pour se distraire de l'ennui du siège et dans la joie d'un festin, firent tomber le discours sur la vertu de leurs femmes; chacun tint pour la sienne, et Collatin surtout pour Lucrèce. «Eh bien! allons à Rome, dirent-ils, et nous verrons qui de nous a la femme la plus sage» Vite à cheval! et les voici galopant quatre à quatre, et arrivant dans la ville, la nuit, sans être attendus. D'abord on va chez la femme de Brute; elle donnait danses et festins. La femme de Sextus se consolait à table dans un doux tête-à-tête. Cette autre se mirait avec insouciance dans l'acier et se parait de roses et de parfums; cette autre encore, le teint livide et enflammé, jouait l'or de son riche bracelet.
Vous seule, enfin, Lucrèce, à ce luxe étrangère, Vous vous êtes montrée en sage ménagère, Diligente, excitant vos femmes du regard, A leurs humbles travaux vous même prenant part. ........ Oui, Collatin a gagné le pari. Gloire à Lucrèce, et joie à son heureux mari!
Cependant la passion criminelle de Sextus vient de s'allumer à l'aspect de cette vertu pudique. «O la belle maîtresse!» s'écrie-l-il, tandis que Collatin invite ses hôtes au festin et ensuite au sommeil, qui doit réparer leurs forces.
Brute reste seul avec Lucrèce. Et ici la situation prend un caractère sévère et grave. Il ne s'agit plus d'innocents travaux au coin du foyer, ni de spirituels et galants paris: Lucrèce a lu dans l'âme de Brute, et Lucrèce le laisse voir. Cette feinte stupidité du fou cache l'âme d'un Romain et le génie d'un grand homme. D'abord, elle s'étonna de voir un Junius ainsi avili:
Son esprit recula devant cette merveille D'un pareil descendant d'une race pareille.
Puis, peu à peu, elle comprit que le feu couvait sous la cendre, et que Brute ne se faisait si petit que de peur de paraître trop grand. Oui, s'écrie Brute:
Oui, j'ai quitté mon nom, mais c'est pour le reprendre. J'accepte tous leurs coups, mais c'est pour les leur rendre.
Soyez prudent, dit Lucrèce; un soupçon, un mot peut vous découvrir et faire tomber la hache. Patientez encore; j'ai voulu vous inviter à la résignation en vous apprenant que, moi, je vous tiens pour d'autant plus magnanime que vous êtes plus avili. Brute s'attendrit à cette confidence de la noble piété de Lucrèce: que n'a-t-il une femme forte et chaste comme elle! il s'abriterait du moins sous le bouclier du bonheur domestique, et l'insulte viendrait expirer à son seuil. Mais les Tarquins lui ont tout ravi: de sa femme, Sextus a fait sa proie. Ainsi Brute est doublement avili comme époux et comme homme.
Voici Sextus qui revient et le raille. Il raconte le voyage que Brute et lui firent à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon. «Celui-là sera roi, dit le dieu, qui embrassera le premier sa mère.» Et Brute de se jeter à terre, et Sextus d'en rire.
Oui, Sextus, vraiment, tu as raison de rire. Brute a été un grand maladroit et un grand idiot, en effet; écoute-le plutôt, tandis qu'il est seul, et que, rejetant son masque de fou, il se parle à lui-même, dans toute la sagesse et la profondeur de son grand dessein:
Celui qui le premier embrassera sa mère, Régnera le premier.--Et j'embrassai la terre. N'ai-je pas accompli l'oracle? Et puis encor Quand j'eus offert au dieu mon bâton rempli d'or. «Brute, me fut-il dit, tu m'offres ton emblème; La substance est pareille et l'écorce est la même. Le bâton brisera le sceptre, et par deux fois Le nom qu'on donne aux fous sera fatal aux rois.» Qu'on donne aux fous! c'est bien le nom dont on me nomme. Mais alors c'est donc moi qui gouvernerai Rome? En effet, j'éprouvais comme un élancement Qui m'emportait en haut vers te commandement Et cet homme, c'est moi qu'attend l'honneur suprême De venger mon pays, et mon père, et moi-même, D'affranchir l'avenir, de punir le passé, Et de glorifier mon surnom d'insensé.
Au milieu de ce magnifique élan du génie et du patriotisme de Brute, au moment où le citoyen promet à Rome son sang pour la délivrer, et lui fait, en attendant, l'offrande de sa patience et de ses humiliations, il est interrompu par Valère, son ami et le complice de son projet glorieux. Valère vient l'exciter à agir et à pousser le cri d'indépendance. Non, il n'est pas temps encore, réplique Brute; les patriciens sont las, mais le peuple ne l'est pas; laissons la tyrannie descendre jusqu'à lui:
Laisse faire; L'impunité les pousse, et c'est en quoi j'espère. Un premier attentat couronné de succès Est un chemin frayé vers les derniers excès.
D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de renverser, il faut savoir reconstruire. Qui mettra-t-on à la place des Tarquina?
--Ce sera toi, dit Valère.
BRUTE
Valère, si mon voeu doit prévaloir, ni moi Ni personne jamais ne se nommera roi; Tarquin fut un tyran: un autre pourrait l'être. Rome, telle qu'elle est, n'a plus besoin de maître. Quand, faible et menacée, il fallait qu'au début Elle vainquit sans cesse, au prix de son salut. Alors, il était bon qu'une forte puissance Aux insubordonnés apprît l'obéissance, Pour mieux faire face au choc environnant, Doublât la résistance en la disciplinant; La grandeur du danger tenait l'âme en haleine, Et nourrissait ainsi la fierté sous la gêne; Je guerrier respirait dans le sujet soumis. Mais Rome a triomphé de tous ses ennemis, Et ne combattant plus pour sauver ses murailles, N'a plus la même ardeur à gagner des batailles. Cette sécurité dans laquelle on s'endort Rend les esprits trop mous et le pouvoir trop fort. Depuis qu'il ne sert plus la défense commune, Le sceptre ne sert plus qu'à sa propre fortune; Affranchi du péril de nos rivaux anciens, Il s'essaie à présent contre les citovens. Son audace s'accroit du peu de résistance; Rome, trop tôt sauvée, a perdu sa constance, Et façonnée aux lois, n'a même plus au coeur D'un peuple impolicé la sauvage vigueur.
Pour éviter ce danger du pouvoir absolu, Brute destine à à Rome une autorité partagée entre deux chefs:
Rome redeviendra toute énergique et fière; Elle eût été, chétive, esclave de ses rois; Libre, elle soumettra l'Italie à ses lois.
Ainsi, dans cet entretien avec Valère, qu'il faudrait citer tout entier, Brute s'élève au sommet des plus hautes méditations du politique et du citoyen, mais pour retomber bientôt dans la torture et l'abaissement de son courageux martyre. Tullie, sa femme, Sextus, amant de Tullie, viennent effrontément étalera ses yeux le spectacle insolent de leurs querelles amoureuses. A quoi bon se gêner devant un fou'. Sextus aime Lucrèce, et Tullie en est jalouse; de là un combat de railleries et de colère d'où jaillissent de vifs éclairs de poésie. Le croiriez-vous? Sextus a l'audace de prendre Brute pour juge, et l'invite à prononcer entre Tullie et Lucrèce. Mais Brute:
Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles? Est-ce que les frelons visitent les abeilles? Non, chacun suit la voie où l'entraînent ses goûts; Pourquoi donc parlez-vous de Lucrèce entre vous?