L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843

Part 2

Chapter 23,409 wordsPublic domain

M. de Blainville s'attache à démontrer que la série animale étant une série décroissante, tous les organes doivent exprimer cette décroissance, toujours plus visible à mesure que l'on descend l'échelle des êtres. Ainsi, si nous prenons pour exemple la grande division des mammifères, les quadrupèdes de Buffon, le premier d'entre eux sera le plus voisin de l'espèce humaine, et le dernier le plus rapproché des oiseaux, qui suivent immédiatement les mammifères. Les différences successives se traduiront à l'extérieur par des dégénérations correspondantes dans les organes. Les changements qui se manifestent dans l'organisation des animaux devant influer en premier lieu sur l'appareil digestif, puisqu'avant tout l'animal se nourrit. Olivier, pour exprimer ces caractères différentiels, avait donné une très-grande importance au système dentaire. Mais avant de mâcher ses aliments, l'animal doit les porter à sa bouche, et, quand c'est un être supérieur, c'est à l'aide de la main que ce mouvement s'exécute. Aussi M. de Blainville a-t-il établi ces divisions sur les caractères tirés de la perfection plus ou moins grande de cet organe. D'après sa définition, la main la plus parfaite sera celle dans laquelle les doigts seront le plus indépendants les uns des autres dans leurs mouvements. Or ce caractère ne se montre nulle part dans la série animale d'une manière plus complète que dans l'espèce humaine. Et, si nous suivons la série des mammifères, nous trouvons que la main se dégrade toujours davantage; les doigts, encore très-libres chez les singes, qui de tous les animaux sont les plus voisins de l'homme, le deviennent bientôt moins dans les chats, chez lesquels l'ongle les recouvre en partie, et finissent par se souder entièrement chez le cheval, on l'on ne trouve plus qu'un seul doigt, rentrant pour ainsi dire dans l'ongle qui l'enveloppe pour constituer le sabot. Dans les cétacés, dont l'organisation est si loin de la nôtre, la main a perdu tous ses mouvements, une peau dure et coriace la recouvre et la transforme en rame.

Un second caractère de supériorité tiré de la main, et qui est encore porté au plus haut degré possible dans l'espèce humaine, est la différence extrême qui existe entre la main et le pied Suivant la remarque ingénieuse de Bichat, dans la main, la partit.' la plus considérable de l'organe est destinée au mouvement; dans le pied, c'est le contraire, la plus grande partie du membre est consacrée à l'immobilité, conformation que la station bipède rendait indispensable. Chez les animaux il n'en est plus ainsi, la main devient toujours plus semblable au pied, et dans certaines espèces, le cheval par exemple, cette similitude est portée à un tel point qu'il faut quelques connaissances anatomiques pour distinguer au premier coup d'oeil le squelette du membre antérieur de celui du membre postérieur.

Pour donner à nos lecteurs quelque idée de la manière dont M. de Blainville expose les faits, nous avons pris la main pour exemple; mais tout autre organe aurait pu remplir également bien notre but. D'après les idées de l'illustre professeur, tous les organes des animaux ne sont en effet que des dépendances du système nerveux, et sont d'autant plus parfaits que ce système est plus développé lui-même. De là la délicatesse extrême, le mécanisme admirable de nos organes, instruments aveugles de l'intelligence. Mais de là aussi l'imperfection de ceux de ces êtres inférieurs qui sont pour ainsi dire aussi loin de l'homme sous le rapport physique que sous le rapport intellectuel et moral.

Une visite à la Chambre des Députés..

Tout le monde, en France, s'occupe de la Chambre des Députés; on en parle au moins une fois chaque jour en chaque commune de France. L'habitant de la province, lorsqu'il vient à Paris, ne manque pas plus de visiter le palais des représentants, qu'un vrai croyant de se prosterner dans le temple de la Mecque. Cependant, peut-être en est-il de la Chambre comme de beaucoup de choses qu'on a sous les yeux, et qu'on se contente de voir sans jamais les regarder; peut-être une vue d'ensemble manque-t-elle à ceux qui connaissent bien les détails, une vue des détails à ceux qui connaissent l'ensemble. Voulez-vous, lecteur, m'accepter pour cicérone, et me suivre au palais de ceux qui ont l'honneur d'être nos représentants, ou, si vous l'aimez mieux, qui nous font l'honneur de nous représenter?

Chemin faisant, et pour semer la route de réflexions conformes à l'objet de notre voyage, jetons un moment les yeux, s'il vous plait, sur les vicissitudes du gouvernement représentatif, dans notre pays, depuis son origine. Il n'a pas encore soixante ans d'existence, ce qui paraît, pour les gouvernements, figurer à peu près les mois de nourrice, et pourtant que de changements, que de retours, que de convulsions dans ce berceau! Les peuples en révolution semblent, sous la main de Dieu, comme un balancier sous une main puissante. Sous cette impulsion, le pendule décrit d'abord un secteur énorme, et atteint, du premier bond, un point bien éloigné de son point de départ; puis, par un retour subit, il revient sur lui-même avec furie, et dépasse dans sa course rétrograde l'endroit d'où il avait pris son élan. Enfin, après quelques oscillations, il se fixe et s'arrête sur un point intermédiaire, rétrograde, si on ne pense qu'à celui qu'il avait d'abord atteint; progressif, si on considère celui qu'il avait quitté. Ainsi nous avons vu le balancier populaire, une fois mis en branle par la Constituante, s'élancer jusqu'à la Convention, puis revenir jusqu'au despotisme armé de l'Empire, plus dur, peut-être, plus solide et plus prestigieux certainement que celui de l'ancienne monarchie; enfin, après les oscillations de 1814 et de 1815, s'asseoir et se suspendre dans ce qu'on a nommé le régime constitutionnel.

Les assemblées diverses qui ont représenté la France à ces époques si profondément différentes, bien qu'elles ne fussent souvent séparées que par quelques jours, ont, chacune par un caractère particulier, fidèlement reflété la physionomie des idées et des événements contemporains. La Constituante, noble, digne, majestueuse jusque dans ses divisions, pleine du plus pur enthousiasme qui ait jamais animé des hommes, pénétrée de la grandeur de sa mission et s'élevant jusqu'à elle: terrain vierge de l'éloquence politique où toutes les variétés de cette éloquence poussent avec les inconvénients et les grandeurs de la végétation primitive. Neuve arène où le docteur Guillotin, faisant son rapport sur la funèbre machine dont on lui attribue faussement l'invention, pouvait dire avec une inexpérience grotesque. «Avec ma machine, je vous coupe la tête en un clin d'oeil, et vous ne sentirez pas;» presque en même temps qu'une voix plus grande que celle de l'orateur antique criait; «La banqueroute est à vos portes et vous délibérez!» La Législative, plus tumultueuse, moins forte, déjà débordée par les passions, et avant plutôt le sentiment vague que la nette perception de ce qu'il faudrait faire. La Convention, rude, énergique, impitoyable, semblable à une statue de bronze de la Nécessité. Les Cinq-Cents, au 18 brumaire, jurant de _vivre libres ou de mourir_, dernier cri du patriotisme écrasé sous le coursier du conquérant. Le Sénat et le Corps-Législatif, vieillards caducs, squelette» des assemblées précédentes, que le poison du despotisme, pareil à celui des Borgia, a fait passer en quelques instants de la jeunesse et de la force à la décrépitude et à l'impuissance. Enfin les chambres de la Restauration, ancêtres directs des nôtres, qui, après avoir accepté le deuil divin des rois, ont pensé, en 1830, qu'il leur appartenait d'humaniser les trônes.

Cette rapide excursion à travers le précédent demi-siècle nous a conduits à la porte du Palais-Bourbon.

Si nous somme» venu» par la place de la Concorde, croyez-moi, ne regardons pas long-temps l'édifice. Il est lourd sans même avoir l'apparence de la grandeur, nu sans les semblants de la simplicité. Ces murs aveugles qui s'attachent comme deux ailes à la colonnade du fronton, sont du style le plus indigent, et offrent l'aspect d'un bâtiment inachevé. Mais Alcibiade, commenté par Rabelais, nous apprend que la docte antiquité elle-même renfermait dans le» boîtes les plus bizarres les plus précieux onguents; ne nous arrêtons dont pas à l'apparence, et entrons ensemble dans le palais.

Voici d'abord une première salle d'attente ou se tiennent quelques personnes de la livrée de la Chambre. Elles doivent vérifier les cartes d'admission dont il faut être porteur pour pénétrer plus avant. Telle est la consigne rigoureuse, mais elle n'est pas toujours exécutée, et il est rare, au contraire, qu'on ne puisse passer directement dans la salle suivante, qu'en style de palais on appelle la salle des Pas-Perdus. Deux groupe» de bronze se font face aux deux extrémités.

L'un est une cent millième reproduction du Laocaon antique. Quoique dans la salle des séances, qui ouvre sur celle-ci, on parle souvent de l'hydre de l'anarchie, on m'a assuré que le serpent mythologique n'était nullement une allusion. L'autre groupe se compose de Paetus et de sa femme: ce groupe, qui, malgré la gravité du lieu, doit rappeler aux députés leurs plaisanteries de collège, n'est pas plus symbolique que le premier; car l'exaltation toute stoïcienne du suicide et du mépris de la vie, qu'il représente, n'a pas de sens applicable, que je sache, à nos pacifiques citoyens venant discuter annuellement les affaires du pays. Cette salle des Pas-Perdus présente généralement un aspect assez animé. Des groupe affairés s'y croisent en tous sens. Ici, c'est une famille de province qui accoste un huissier de la Chambre et l'envoie demander le député de l'arrondissement d'où elle vient pour qu'il lui donne des billets d'entrée. Là, c'est un solliciteur de fonctions publiques qui entretient un député de sa pétition; le député, soucieux, ennuyé comme un homme à qui on demande; le solliciteur, pressant, énergique, magniloquent comme un homme qui demande. Plus loin, un député prie un journaliste de rectifier une erreur qui s'est glissée dans le compte-rendu d'une des opinions qu'il a soutenues dans les bureaux. On cause, on va, on vient dans cette salle, avant, pendant et après les séances.

Je ne vous parlerai pas de la salle des Conférences, ni de la bibliothèque, ni de la buvette, qui ne sont pas des lieux ouverts au public: je dirai seulement, comme un trait de moeurs qui n'est pas sans importance, que la buvette ne date que de l'Empire pour les assemblées délibérantes. Peut-être leur avait-elle été donnée pour les consoler de ne pas délibérer. La buvette de l'ancien régime, que défunte Batonette a illustrée, ainsi que les serviettes qu'elle en emportait, était pour la Convention, par exemple, parmi les traditions d'un passé détruit. Ce petit fait, si les recherches qui me l'ont fait connaître sont exactes, en dit plus qu'on ne pense: car il est notoire qu'il faut que les députés, comme les autres hommes, se trouvent dans des circonstances bien terribles pour qu'ils oublient de se rafraîchir.

Un député de nos âmes nous a ouvert la salle des séances. Elle forme un hémicycle. Le bureau du président, assisté de deux secrétaires-députés, attire d'abord notre attention. Sur un gradin un peu supérieur on voit un petit bureau réservé au secrétaire de la Chambre, employé qui ne fait pas partie de la députation. Au-dessous du bureau du président se dresse la tribune. Capitole pour les uns. Calvaire pour les autres; pour le plus grand nombre, lieu saint qu'on craindrait de profaner en y montant. Aux deux côtés de la tribune, deux pupitres pour les sténographe» du _Moniteur_, devant, des sièges pour les huissiers. Un tableau représentant le serment du 9 août domine cette partie de la Chambre, flanquée parallèlement de deux statues figurant, l'une, la Liberté; l'autre, l'Ordre public. La muraille qui supporte ce tableau et ces statues est revêtue mi-partie de marbre, mi-partie de stuc; des panneaux vert et or et des bas-reliefs l'animent et la décorent. En face du président et venant se rattacher à son siége par les deux extrémités, s'étagent les bancs des députes. Les noms de droite, de centre, de gauche donnés aux fractions politiques de la Chambre, viennent de la position respective des membres qui les composent autour du fauteuil de la présidence. Des tribunes garnies de drap rouge sont percées, sur un double rang, dans toute l'étendue du demi-cercle, et embrassent tous les banc» de la Chambre: tribune des princes, tribune du corps diplomatique, tribune des pairs de France, tribune du conseil d'État, tribune des journalistes, tribune du public: cette dernière tribune ne contient guère que trente pinces. La publicité des séances de la Chambre, si on prend le mot au pied de la lettre, est donc à peu près une fiction. Mais il n'était pas dans le voeu du législateur de leur en donner, en ce sens, une plus étendue. On se souvenait de ces tribunes pleines d'orages de la Constituante et de la Convention, et on ne voulait laisser venir qu'un public assez limité pour pouvoir, au besoin, être mis tout entier au corps-de-garde. La véritable tribune publique, c'est celle des journalistes. Députés de l'opinion, ayant aussi leur droite, leur gauche et leur centre, silencieusement rapprochés dans l'étroit espace de cette tribune, réunis par une sorte de trève de Dieu, quelque violente que doive être la bataille du lendemain, quelque furieuse qu'ait été celle de la veille, ils laissent à la porte tous leurs souvenirs et tous leurs projets; ils sont la pour ainsi dire comme les yeux attentifs de la France, observant ses représentants, en attendant qu'ils deviennent les mille et mobiles voix de la patrie.

Les tambours ont battu aux champs. Le président a passé devant la haie des gardes qui lui présentent les armes. Il entre dans la salle, et la séance est ouverte. On peut dire que chaque séance a sa physionomie distincte: quelquefois agitée, passionnée, sombre, concentrée; souvent calme, tranquille, assoupie, selon la nature des questions qui s'y succèdent. Cependant cette variété n'est pas sans quelque fond d'uniformité. Il y a des traits fondamentaux qui ne changent pas ou qui du moins ne se modifient guère, et parmi lesquels on peut compter l'absence de solennité dans la tenue de l'assemblée. Presque toujours, au commencement des séances, la Chambre ressemble, qu'on me passe la comparaison, à une classe d'écoliers indociles: les huissiers crient: Silence! au milieu du bruit; le président agite en vain sa sonnette; l'orateur qui est à la tribune s'entend à peine lui-même et n'est entendu de personne.

MM. A. Entrées de MM. les Députés. G. Couloir de gauche. 14. Soult, id. D. Couloir de droite. 15. Duchâtel, id. B. Tribune des orateurs. 16. Guizot, id. 17. Berryer, député 1. Le président de la Chambre. 18. Salvandy, id. M. Sauzet 19. Thiers, id. 2. Secrétaires: MM Boissy-d'Anglax, 20. Lefebvre, id. Las Cases.... 21. Carné, id. 3. Secrétaire MM. de l'Espée 22. Jaubert, id. Lacrosse. 23. Sébastiani, id. 4. Huissiers. 24. Fulchiron, id. 5. Secrétaire de la présidence. 25. Gouin, id. 6. Sténographes. 26. Dupin, id 7. Bnreau du Moniteur 27. Vivien, id. 28. Boudet, id. MM. 29. G. de Beaumont. 30. Tocquevilie, id. 8. Cunin-Gridaine, ministre 31. Delessert, id. 9. Teste, id. 32. Vitet, id. 10. Villemain, id. 33. Duvergier de Hauranne, id. 11. Martin (du Nord) id. 34. Rémusat, id. 12. Duperré, id. 35. Billaut, id. 13. Laplagne, id. 36. Jacqueminot, id.

MM. a. Tribune de MM. les rédacteurs 37. Mauguin, id. en chef des journaux. 38. H. Passy, id. b.--haute. 39. Dufaure, id. c.--de MM. les journalistes. 40. Ganneton, id. d.--de MM. les membres. 41. Lamartine, id. du conseil municipal et 42. La Rochejaquelein, id. officiers supérieurs de la 43. La Bourdonnaye, id. garde nationale. 44. Émile de Girardin. id. e.--des ardes nationaux de 45. Laffitte, id. service. 46. Arago, id. f.--publique. 47. Odilon Barrot, id. g.--haute. 48. Ledru-Rollin, id. h.--basse. 49. Cormenin, id. i.--des anciens députés. 50. Dupont, id. k.--du conseil d'état. 51. Tracy, id. l.--de MM. les questeurs. m.--de MM. le président et C. Couloir. vice-président. E. Côté droit. n.--basse. F. Centre droit. o.--basse. P. Côté gauche. p.--de la maison du roi. O. Centre gauche. p.--de MM. les pairs de France. I. Tribunes du premier étage. r.--du corps diplomatique. L. Tribunes du deuxième étage. s.--basse.

Il y a plusieurs causes à cette simplicité bourgeoise des séances: le défaut d'uniforme y est pour quelque chose, mais surtout le caractère et la position sociale des membres de la députation. Industriels pour la plupart, ils n'ont ni l'habitude, ni le goût, ni le besoin de ces formes que les aristocraties se plaisent à multiplier, et qui y sont en effet non-seulement des privilèges, mais des garanties et des libertés. Au contraire, ces formes répugnent aux pouvoirs démocratiques, pour qui elles n'ont plus de sens ni d'utilité: et plus ceux-ci ont d'attrait et de puissance réelle, plus ils dédaignent l'apparat et le costume. A la Chambre, les députés causent entre eux avec le laisser-aller du coin du feu; cependant ils votent une loi qui obligera trente millions d'hommes. Ils sont là quatre cents citoyens pour la plupart dans un costume plus que simple et que rien ne distingue; cependant ils sont en fait le premier pouvoir de l'État.

En Angleterre, la Chambre des Communes, qui, relativement au moins, joue le rôle d'une assemblée démocratique au sein d'une aristocratie, offre un singulier mélange de ce laisser-aller, de ce dédain du costume propre aux démocraties, et du respect de la forme et de la tradition qui caractérisent les pouvoirs aristocratiques. Si on compare, sous le rapport de la tenue, les _honorables_ d'outre-Manche et nos députés, quelque turbulents que ceux-ci nous paraissent, ils doivent céder la palme du tumulte, du bruit, du genre débraillé, si je puis m'exprimer de la sorte, à leurs confrères de l'autre côté du détruit. Les journaux anglais eux-mêmes nous peignent, au milieu des séances parlementaires, les _members of Parliament_ étendus sur leurs bancs, les uns plongés dans un bruyant sommeil, les autres affectant une toux opiniâtre, ou même simulant des cris d'animaux pour interrompre l'orateur du parti opposé. La gaieté de l'_Old England,_ le sarcasme de _John Bull_, s'y montrent dans leur rudesse mordante ou dans leur naïve bonhomie. Rien ne ressemble plus à un pugilat que certaines discussions de la Chambre basse, et, quelque aigreur que nos représentants puissent apporter parfois dans leurs luttes oratoires, ils n'approchent jamais de la franchise toute nue des procédés parlementaires anglais. A côté de cette verve sans frein, il y a toutefois, dans la Chambre des Communes, un pouvoir qui figure l'élément traditionnel et aristocratique, lequel, jusqu'ici du moins, n'a jamais péri en Angleterre. Ce pouvoir, c'est le président, l'orateur, le _speaker_. Au centre de cette foule qui s'agite, qui se rue, qui semble n'avoir d'autre règle que la passion du moment, ne voyez-vous pas cette calme et paisible figure, cette robe magistrale, cette perruque à flots blancs, à tournure carrée, qui semble un symbole de l'immobilité? Au milieu de ces habits modernes, négligés, qui dénotent que le costume n'est plus un signe de la position sociale, n'est-ce pas le passé lui-même qui revient au milieu du présent, avec ses solennelles allures, pour présider, comme un aïeul vénérable, les débats de ses petits-fils? Rien de plus original que le _speaker_ dans la Chambre des Communes: si elle ne se distingue de la nôtre, sous tous les autres rapports, que par du plus ou du moins, le _speaker_ y introduit une différence radicale. Notre président, bien qu'il remplisse à peu près les mêmes fonctions, n'est nullement un personnage analogue. C'est un député comme un autre que rien ne distingue que la place au fauteuil, et qui, lorsqu'il la quitte, peut rentrer dans les rangs sans rien conserver de son caractère. Le _speaker_, au contraire, est le président de la Chambre des Communes, et n'en fait pas véritablement partie, ou plutôt il est la figure de l'assemblée tout entière. La masse d'argent posée devant lui, attribut de l'autorité législative, l'appareil quasi-judiciaire de son costume, tout indique en lui la personnification du pouvoir des Communes. Les députés exercent ce pouvoir; lui, il le représente Toutes ses fonctions actives se bornent à ouvrir les séances par la formule de recensement, qu'il termine en se comptant lui-même, à donner la parole, à consulter l'assemblée, etc. Mais ses fonctions passives, si on peut dire, sont de personnifier, de signifier la majesté, l'autorité de l'assemblée qu'il préside. De ces deux sortes de fonctions, le président de la Chambre des Députés n'a que les premières. Sa sonnette, son habit ou redingote (je ne sache pas qu'il lui soit défendu de présider en redingote) ne peuvent rien figurer. Il est le président des représentants d'un pays dans lequel le sentiment de l'égalité prévaut sur celui de la liberté elle-même. Le _speaker_ est le chef des représentants d'un pays qui ne tient que peu de compte de l'égalité, et qui est pénétré de ce sentiment plastique du costume, de l'apparat, de la cérémonie, évidemment inspiré chez lui par une longue éducation aristocratique.