L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'ILLUSTRATION,
No 0009, SAMEDI 29 AVRIL 1843
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 2 fr. 75.
Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr--Un an, 32 fr. pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
No 9. Vol. I.--SAMEDI 29 AVRIL 1843 Bureaux, rue de Seine, 33
SOMMAIRE.
Courrier de Paris. _Vue de la salle de vente au Palais-Royal; portrait de Monrose_.--Court scientifique, Sorbonne: zoologie.--Une visite à la Chambre des Députés. _Portraits de M. Sauzet et de M. Shaw Lefebvre, speaker de la Chambre des Communes; plan et vue intérieure de la Chambre des Députés_.--Femmes françaises auteurs dramatiques.--Théâtres. _Lucrèce_, tragédie en cinq actes, de M. Ponsard; _Judith_, tragédie en trois actes; _Hermance_, comédie de madame Ancelot; _une scène de Judith et une scène d'Hermance_; le _Puits d'Amour_, opéra comique en trois actes: _une scène du Puits d'Amour_.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle (5e partie). _Délire de Léonor._--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave.--Statistique. Le Mont-de-Piété de Paris.--Bulletin bibliographique, avec _huit gravures._--Modes. _Quatre gravures_.--Courses au Champ-de-Mars.--Madame Viardot à Vienne.--Rébus.
Courrier de Paris.
MONROSE.--MADAME DAMOREAU.--LES BOUTIQUES ET LES COMTESSES.--M. LE PRINCE DE MOSKOWA.--LE LILAS ET LA PIERRE DE TAILLE.--LA POLITIQUE ET LES CASSEROLES.--M. ALEXANDRE DUMAS.--LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR.--LES POETES AU DÉSESPOIR.--UN MOT DE BOILEAU.--LE CHAMP-DE-MARS A LOUER.
La semaine a commencé tristement, avec la nouvelle de la mort de Monrose. Comment ne pas s'occuper d'abord de ce trépas subit qui nous enlève un de nos plus adorables et de nos plus spirituels comédiens? L'autre jour, un millionnaire expirait dans son luxe et dans sa magnifique oisiveté. Qui s'en est inquiété? Quels regrets cette mort splendide a-t-elle excités dans la ville? On a dit: Il vivait, il est mort, et un instant après, excepté les héritier», personne n'y songeait plus. Monrose meurt, il meurt pauvre, et voilà que partout on s'en afflige. Ainsi la foule a d'admirables moments de discernement et de justice; elle est ingrate parfois, et les philosophes n'ont pas manqué de l'en accuser. Mais entre deux tombes, il est rare qu'elle se trompe et ne se contente pas de donner un regard de curiosité au mort fastueux, pour aller accompagner de ses adieux le mort utile. C'est ainsi que Monrose a recueilli la part des souvenirs et des regrets, dans cette rencontre funèbre. Avec le riche s'est éteint le bruit de ses fêtes retentissantes: sur la tombe de Monrose, survit la mémoire de ses services, de son talent et de l'honnête plaisir qu'il a donné. Et qui pourrait nier que la vie d'un comédien comme Monrose ne soit aussi regrettable qu'elle a été agréable et utile aux autres? N'est-ce donc rien d'avoir attiré la foule, pendant plus de trente ans, aux jeux poétiques de la fantaisie et de l'esprit, pour lui offrir animés et vivants, par une sorte de merveilleuse incarnation, tous les types sortis du cerveau de nos meilleurs auteurs comiques? L'acteur qui s'associe avec ce bonheur, cette vérité et cette puissance aux créations de l'esprit et du génie, n'honore-t-il pas, à son tour, son pays et son époque? N'a-t-il point sa place marquée à la droite des hommes illustres dont il a été le traducteur habile et le véridique interprète?
La comédie avait tout préparé pour que Monrose ne pût lui échapper. Fils de comédien, né en pleine comédie, il fut pour ainsi dire ondoyé dans la coulisse. Vers 1785, à Besançon, naquit Monrose. Autour de son berceau, tout jouait la comédie: père, mère, tantes, frères et soeurs. On peut dire que Monrose suça, au biberon, des fragments de Molière, de Regnard, de Marivaux et de Beaumarchais. Enfant, il avait déjà des airs éveillés de Frontin, de Figaro, de Labranche et de Mascarille. Devenu jeune homme, il ne dégénéra point de ses pères; Monrose lit ses premières armes en province, comme Molière peut-être, entre quatre chandelles sur quelques planches mal closes. Puis, il vint à Paris; ce fut un grand jour pour notre artiste que le jour où il monta, Figaro imberbe, sur le théâtre des jeunes élèves, armé de la guitare et coiffé de la résille. On l'applaudit; car il était difficile à cet oeil intelligent, à cette vive et mobile physionomie, à toute cette verve et à tout cet esprit, de ne pas réussir dès son premier mot. De là, Monrose passa au théâtre Montansier; par Thalie! c'était faire un pas de géant. Il y rencontra Brunet et Tiercelin; Potier ne devait pas tarder à compléter le triumvirat. Monrose, tout Figaro qu'il était, eut peur de ces grands noms et de ces grandes renommées; dans un accès de modestie, il alla chercher des rivaux moins en crédit; et ainsi Monrose échappa au vaudeville. Molière s'en réjouit et l'adopta définitivement.
Monrose fit rire Bordeaux, égaya Nantes, amusa l'Italie, à la suite de mademoiselle Rancourt qui avait l'emploi de l'épouvanter; quand la sombre Cléopâtre ou l'implacable Athalie avait donné le frisson à Naples et à Milan, Monrose arrivait, et le sourire et la gaieté avec lui. L'invasion de 1814 força Monrose de rentrer en France, comme s'il eût été un corps d'armée ou un capitaine. Les succès qu'il obtint sur le grand théâtre de Lyon émurent la Comédie-Française, qui l'appela enfin et lui dit: Sois mon Figaro!
Depuis ce moment, Monrose s'était donné corps et âme à l'étude de son art, au culte des maîtres de la scène, à la prospérité du théâtre, aux plaisirs du public, prêtant aux poètes anciens et nouveaux le feu de son regard, l'accent vibrant de sa parole, la vivacité et l'ardeur de son talent incisif. Et partout, en tout temps, avec tout le monde, soit qu'il eût affaire à Molière ou à Regnard, à Dancourt, à Beaumarchais, à Boissy, à Destouches, à Marivaux, à Le Sage; soit que Picard, Alexandre Duval, ou M. Scribe, l'appelassent à leur aide, il leur prêtait à tous avec prodigalité, vieux ou jeunes, hommes de génie ou hommes d'esprit, les trésors de verve comique dont il était doué: un organe sonore, mordant et souple, un geste prompt, net, expressif, étincelant, un coup d'oeil plein de hardiesse, d'intelligence et de feu, la singulière mobilité d'un masque enjoué et provoquant, la charmante légèreté du jarret et de l'allure, la promptitude du trait et de la répartie aiguisée au fil de la parole, et tous ces jets éblouissants, toutes ces fantaisies audacieuses qui caractérisent le Frontin, le Mascarille et le Figaro; art charmant, qui faisait de Monrose le comédien le plus piquant, le plus spirituel, le plus délié, le plus hardi, le plus entraînant, et aujourd'hui le plus regrettable.
Maintenant, cette gaieté est éteinte et ensevelie. Mais le public sait-il assez tout ce que coûte à l'acteur le rire qu'il excite et le plaisir qu'il donne? A la fin de sa vie, Monrose était tombé dans une sombre mélancolie; il est mort inquiet et profondément triste. O public! amuse-toi et ris à gorge déployée!--Le cortège funèbre était nombreux: les lettres et le théâtre s'y montraient en deuil. M. Samson a prononcé sur la tombe des paroles touchantes; et qui pouvait mieux parler de Monrose que l'homme dont le talent survivant adoucit sa perte? A ce titre M. Régnier, de la Comédie-Française, aurait pu louer Monrose à coté de M. Samson.--Ainsi, tout est dit, en ce monde, pour ce charmant comédien, qui fut en même temps un homme de talent et un honnête homme. Mais quelle voix délicate et souple chante mélodieusement du côté de l'Opéra? Cette voix a une douceur et un charme auxquels nous ne sommes plus accoutumés; elle arrive et chatouille notre oreille meurtrie par les efforts violents et les oeuvres assourdissantes. Qu'est-ce donc? un gosier de fauvette ou madame Damoreau? C'est madame Damoreau! Vraiment, nos seigneurs et maîtres les théâtres lyriques sont de singuliers sultans: ils avaient là, en leur pouvoir, cette voix exquise et suave, cette mélodie qui s'appelle madame Cinti-Damoreau, et les maladroits l'ont laissée partir et s'envoler de royaume en royaume, jusqu'au fond de la Russie, comme un écho charmant qui s'éteint en s'éloignant, et qu'on écoute encore. L'écho est revenu, la fée mélodieuse vient de reparaître au milieu de son cortège de notes gracieuses et caressantes, mais de reparaître un soir seulement, pour recueillir la moisson dorée et parfumée d'une représentation à bénéfice. N'aurez-vous pas, cette fois, le bon esprit de la garder et de la retenir? et faudra-t-il qu'elle aille encore attendrir les rochers de quelque Norvège-, adoucir et civiliser les ours du Volga ou du Don, ou faire marcher les murailles de Novogorod?
On va le soir porter son bravo à la voix de madame Damoreau; le matin, on avait donné son offrande aux infortunes de la Guadeloupe: ainsi l'on passe de la charité au plaisir. Quel meilleur emploi de la vie? Si le plaisir est ingénieux à séduire, heureusement la charité ne l'est pas moins. Après les bals bienfaisants et les concerts philanthropiques, que faire? Il semblait qu'on fût à bout d'attrayantes inventions; mais la charité a de l'imagination, Dieu merci! Voyez-vous ce palais d'un roi transformé en bazar? Des boutiques, des marchandises, des marchandes s'établissent et s'étalent sous ces lambris qui n'ont abrité jusqu'ici que des princes, des rois et des empereurs. Entrez, Messieurs! entrez, Mesdames! le vaste magasin est ouvert: choisissez à votre goût, achetez à votre fantaisie: l'or que vous jetterez ici retombera en consolations sur une terrible infortune; il donnera du pain aux affamés et relèvera les maisons incendiées. Marie-Amélie a patronné de sa protection royale cette vente publique au profit de la Guadeloupe infortunée, et aussitôt la salle du Palais-Royal, dite salle de la Reine, s'est ouverte à cette pensée bienfaisante. Comtesses et duchesses, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin, prennent pince au comptoir. Voulez-vous des tableaux et des bronzes? madame de Chabot en tient un entrepôt complet. Des bretelles ou des gants? voyez madame de Montesquiou. Madame de Coigny ne laisse rien à désirer pour la confection des châles et des mantelets; et pour la bijouterie, mesdames d'Elchingen, de Fezensac, d'Hautpoul et de Castellane n'ont pas leurs pareilles. N'oubliez pas surtout mesdames de Trévise, de Praslin, de Ségur, de Montjoye, d'Audenarde, du Roure, de Lariboissière, de Vatry, etc., etc., elles sont assorties à la dernière mode et dans le goût du jour.
_Nota bene_. On ne marchande pas, mais on est libre de donner 300 fr. d'un paquet de plumes et 1,000 fr. d'une boîte de pains à cacheter. Rare et délicieux trafic, où le vendeur ne garde rien pour lui, et où l'acheteur délie les cordons de sa bourse avec plaisir! D'une part, la grâce charmante et désintéressée des marchandes; de l'autre, la prodigalité du chaland, et plus loin, un grand désastre qu'on soulage!
N'ayant pas de babilles à gagner comme leurs pères, les fils des héros de l'Empire cherchent un champ de combat dans les arts. Heureux ceux qui trouvent à y occuper noblement leurs loisirs! Il y a quelques semaines, l'héritier d'un nom des plus redoutés et des plus vaillants a lancé, au second Théâtre-Français, une petite comédie en vers, faute de pouvoir jeter un escadron sur les Prussiens et les Cosaques. Aujourd'hui c'est M. le prince de la Moscowa qui dirige une armée harmonique dont il est le fondateur et le général. Les différents régimens, flûtes, violons, basses, bassons, tout ce qui constitue la grande armée musicale, ont fait l'autre jour leurs manoeuvres dans la salle de Hertz. M. le prince de la Moscowa commandait avec un sang-froid et un talent remarquables, et son armée a triomphé sur toute la ligne. Quelle plus charmante et plus agréable victoire, aujourd'hui que le temple de Janus est fermé!
La pierre de taille envahit Paris de plus en plus: c'est le moment de s'écrier comme Horace: «Bientôt les villes ne laisseront plus un sillon à la charrue!» Un pauvre jardin était échappé, sous mes fenêtres, à la férocité de la truelle; ils viennent de le détruire! et quelle saison ont-ils choisie pour cet assassinat? le mois de mai, le temps on la victime me souriait dans sa jeune verdure et renaissait. Un lilas en fleurs est resté, charmant, parfumé, étalant sa robe embaumée. Le premier jour, à la vue de cette fleur si tendre, le coeur leur a manqué; mais, les maçons qu'ils sont, ils la tueront demain!
Les grands préparatifs pour le bal de M. Sauzet continuent; il est surtout question d'un souper monstre: le président de la Chambre des Députés irait sur les brisées de Lucullus. M. Sauzet est pourvu, dit-on, d'un Vatel bien capable, par ses talents superfins, de sortir victorieusement de cette grande nuit culinaire. Un député du centre, ami particulier de M. Sauzet, vient d'être mis en communication avec ce grand homme, pour s'entendre sur le menu: M. Sauzet a bien d'autres soins en tête, et le repas parlementaire qu'il préside tous les jours en séance publique lui suffit et au-delà. L'ami s'entretenait donc avec le grand Vatel.--Vous savez que nous avons toute la Chambre, lui dit-il, la gauche et la droite, le centre, le tiers-parti et les extrémités. Comment pouvez-vous traiter tous les partis?--Monsieur, répondit fièrement Vatel, comme homme, j'ai une opinion; mais comme cuisinier, je n'en ai pas.»
A la première représentation de _Lucrèce_ on a remarqué que M. Alexandre Dumas sortait à tous les entr'actes, et se promenait dans les corridors, tête nue et dans une agitation singulière. Un de nos critiques les plus spirituels va droit à lui, et lui prenant la main: «Eh bien, mon cher, que dites-vous de cela?» M. Dumas, entr'ouvrant sa loge, et prenant vivement sa canne et son chapeau: «Mon cher M. ****, je m'en vais, s'écrie-l-il; je vais travailler!» Est-ce une conversion, est-ce une impertinence?--La veille, M. Alexandre Dumas avait lu, au Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en prose, intitulé: _Les Demoiselles, de Saint-Cyr. Lucrèce_ n'était pas née, et M. Dumas aura peut-être oublié de travailler ces demoiselles.
Le succès de M. Ponsard jette le trouble et le désespoir dans la nation des dramaturges et des poètes; d'abord, les trois cents auteurs qui sont sortis du collège ou de l'École de Droit, avec une tragédie de _Lucrèce_ dans la poche, ne peuvent comprendre qu'on leur ait préféré M. Ponsard; ils crient au passe-droit et à la trahison; les poètes en exercice ne sont pas moins blessés des couronnes qui tombent de toutes parts sur le jeune front de M. Ponsard. Ils se plaignent amèrement de la critique qui les dépossède de leur gloire, au profit de cette muse nouvelle-venue, et prétend que depuis vingt ans, depuis trente ans peut-être, la Melpomène n'a rien produit de comparable à _Lucrèce_. «Et ma tragédie, dit celui-ci; et mon drame, s'écrie celui-là; pour qui et pour quoi les prenez-vous?» Je déclare que j'ai reçu, pour ma part, plus de vingt épîtres de reproches poignants et de réclamations attendrissantes; un tragique, entre autres, m'écrit: «Monsieur, vous affirmez qu'aucun succès, obtenu depuis trente ans, ne peut le disputer au succès de _Lucrèce_. Vous devriez savoir, monsieur, que ma tragédie de _Caracalla_ aurait été représentée plus de deux cents fois, si le Théâtre-Français avait voulu la jouer une seule. J'ai l'honneur de vous saluer.»
Les Romains de M. Ponsard ont le grand mérite d'être Romains; ils ne ressemblent pas à ces héros latins à la Scudéry, dont Boileau se moque si ingénieusement.--«_Mercure:_ Tiens, regarde tous ces gens-là, les connais-tu?--_Le Français_: Si je les connais; eh! ce sont la plupart des gens de mon quartier. Bonjour, madame, Lucrèce! bonjour, monsieur Brutus! comment vous portez-vous?»
Le Champ-de-Mars lui-même n'échappera pas à la spéculation. On annonce qu'une société s'est formée pour le prendre à bail, et le transformer en café-restaurant et dansant. Nous arriverons, peu à peu, à faire une salle de billard de la plaine Saint-Denis.
Cours scientifiques.
SORBONNE.
ZOOLOGIE.--M. DUCROTAY DE BLAINVILLE.
M. de Blainville vient de reprendre à la Sorbonne le cours de zoologie. Pour le célèbre professeur, la zoologie n'est pas seulement une des sciences naturelles; elle se lie au contraire aux plus hautes questions de morale et de philosophie, et tout bon système zoologique doit être catholique. Comment un pyrrhonien, par exemple, pourrait-il admettre l'existence d'une longue série d'êtres qui se lient entre eux par des caractères définis, lorsqu'il doute de l'être lui-même? De même l'éclectique ne peut être que mauvais zoologiste; son système lui permettant de glaner partout, il est évident qu'il choisira ce qui lui convient, et négligera ce qui ne rentre pas dans son système. Nous avons entendu M. de Blainville définir la zoologie par cette phrase, un peu hardie peut-être: _La zoologie est la pensée de Dieu traduite en animaux_. Une intelligence suprême a présidé à la création, et l'ordre ne peut être que l'oeuvre d'une intelligence. Cette idée est grande et belle, et M. de Blainville l'expose avec tout le feu de l'éloquence et de la persuasion; mais de ce que l'ordre résulte de l'intelligence, s'ensuit-il nécessairement que l'ordre établi soit précisément celui que M. le professeur de Blainville croit voir dans le grand livre de la nature, qui renferme encore pour nous tant de secrets et de mystères? L'homme, dont les vues sont si courtes, les connaissances si imparfaites, peut-il espérer jamais embrasser l'ensemble et comprendre le plan du monde organisé? M. de Blainville est resté le seul défenseur actuel de l'idée d'une _échelle animale_, d'une _série continue_ telle que l'avait rêvée Bonnet. Champion déterminé, il soutient encore envers et contre tous que les animaux se suivent comme dans une chaîne un chaînon suit l'autre, chaîne décroissante dont le premier anneau serait _l'homme_ et le dernier _l'éponge_, qui termine la série en liant le règne animal au règne végétal. Le cours de cette année doit avoir pour objet la démonstration de cette doctrine poursuivie dans toute la série. Le règne animal doit, pour ainsi dire, passer en entier devant les yeux du public, attentif de la Sorbonne, qui pourra juger par lui-même de la vérité des doctrines du maître.
Afin de faire mieux comprendre à ses auditeurs ces notions si élevées, M. de Blainville affectionne la figure suivante:
Homme Singe Chat Oiseau Ptérodactyle. Lézard. Grenouille. Serpent. Poisson Insecte. Crabe. Huître. Corail. Infusoires. Éponges
Le point le plus élevé de cette échelle est occupé par l'homme, le dernier par l'éponge, et l'espace qui les sépare est réservé pour la foule immense des animaux; chacun correspond à une ligne d'autant plus longue que son organisation est plus parfaite. Les espèces fossiles jouent un rôle très-important dans ce système; bien des échelons resteraient vides si, pour les remplir, M. de Blainville n'exhumait quelques vieux débris des temps anté-historiques. C'est ainsi que pour avoir un chaînon qui unisse les reptiles aux oiseaux, la nature semble avoir créé à dessein le _ptérodactyle,_ animal antédiluvien, espèce de lézard volant.
L'espace nous manque pour réfuter cette doctrine spécieuse au premier coup d'oeil, idéal plein de grandeur, mais que l'observation dénient chaque jour. Il existe certainement une décroissance, une sorte de dégénération successive depuis le roi de la création jusqu'aux derniers des animaux; mais cette série n'est pas continue, des _hiatus_ se trouvent à chaque pas, et, comme le grand Linné l'a dit, les affinités qui unissent les animaux entre eux ne pourraient peut-être s'exprimer jusqu'à un certain point qu'en donnant au tableau du régne animal la forme d'une carte de géographie où chaque province a des rapports intimes et plus ou moins étendus avec plusieurs provinces voisines.
Quoi qu'il en soit, c'est avec les arguments les plus brillants et les plus spécieux que M. de Blainville défend sa thèse; il soutient son système, un peu ancien peut-être, avec une ardeur toute juvénile, et la série _animale_ n'eut jamais de plus éloquent défenseur.
M. de Blainville admet complètement, et comme base fondamentale de son système, la théorie des causes finales. Il est parfaitement convaincu que si l'on aborde la science sans prévention et de bonne foi, il est impossible de ne pas reconnaître partout une relation évidente de cause à effet: rien n'a été créé sans but, et le but de toute création est toujours visible aux yeux du philosophe. Bernardin de Saint-Pierre s'était déclaré le défenseur ingénieux de cette doctrine. S'il nous était permis cependant d'exposer notre manière de voir après celle du savant observateur et de l'éloquent écrivain, peut-être trouverions-nous un peu hardie cette manie de tout expliquer, cette tendance de notre esprit qui nous porte à soulever sans cesse, d'une main audacieuse, les replis les plus cachés du voile de la nature. Ainsi, M. de Blainville croit expliquer parfaitement pourquoi il y a de grands chats et de petits chats, pourquoi le genre _Felis_ de Linné renferme des espèces d'aussi grande taille que le lion et le tigre, et d'aussi petite que notre chat domestique; c'est parce qu'il existe des animaux herbivores et rongeurs de toutes les grandeurs, depuis le cerf jusqu'au lièvre, depuis le lapin jusqu'au rat. Rien de plus simple, les grands chats dévorent les cerfs, les petits prennent les souris. Il me semble qu'on oublie en ce moment que si le chat a été fait pour manger la souris, on pourrait dire avec autant de raison que la souris a été créée pour être mangée par le chat.
Ces idées sont étroites et mesquines, ce sont les faibles produits de notre intelligence bornée qui veut tout comprendre. Dirons-nous pour cela que tout n'est que mystère, que nous ne pouvons rien lire dans le livre de la nature? Loin de là. Il est sans doute de grandes lois qu'il a été donné à l'homme de découvrir à force de patience et de génie; mais il ne faut pas trop se hâter de conclure. Soyons timides dans nos recherches. L'homme seul met en oeuvre de petits moyens pour arriver au but; mais les lois qui dirigent le monde sont grandes comme la création elle-même.
Après avoir consacré la première leçon à poser les bases de son système, à exposer la _série animale en ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas_, suivant ses propres expressions, M. de Blainville entre en matière et démontre, les pièces en main, la vérité de ces assertions qui semblent d'abord un peu hypothétiques; c'est alors qu'il est véritablement grand professeur, et qu'il exprime les idées les plus ingénieuses avec une éloquence pleine d'originalité.