L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843

Part 5

Chapter 53,824 wordsPublic domain

Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pages 44, 56, 68 et 88.) TABLEAUX.

_M. Giraud.--Les Crêpes_.--Tout l'esprit du _Colin-Maillard_ se retrouve dans _les Crêpes;_ mais puisque M. Giraud possède si bien son dix-huitième siècle, puisque les Grâces poudrées n'ont plus de secrets pour son pinceau et qu'il sait tous les sourires de leurs bouches en coeur, toutes les fossettes de leurs mains potelées, aux ongles roses, puisque enfin elles lui ont appris l'art suprême de poser une mouche sur un beau visage assez galamment pour que personne ne soit tenté de regretter la place blanche ou vermeille qu'il nous dérobe ainsi, pourquoi ne laisserait-il pas le badinage pompadour? pourquoi ne viserait-il pas plutôt à cet idéal sérieux et charmant de Marivaux et de Watteau, ces deux poètes? On a appelé du nom de marivaudage le style précieux, les jolies fadeurs, les galanteries maniérées, elles imitateurs ont cru bien marivauder en perfectionnant, si je puis dire, les défauts du maître; mais ils oublièrent, la grâce réfléchie et le calme sourire de la belle Silvia: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?»--Et de même pour Watteau, grave avec tant d'afféterie, presque rêveur sous la poudre, et tendre comme le madrigal, d'esprit au moins, sinon de coeur: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'il peint?» Dès que le bruit des baisers se fait entendre, que les éclats de rire viennent troubler l'aimable comédie, que le galant badinage se tourne en joie libertine, «Fi, le vilain amour!» dit Angélique; et tout de suite nous revenons aux soupers de Diderot et aux fines parties de Trianon.

Que M. Giraud nous pardonne ces restrictions; on a souvent reproché aux critiques cette fâcheuse habitude qu'ils ont de se demander, non point ce que l'artiste a voulu faire, mais ce qu'il aurait dû faire; et toujours les critiques retombent dans ce même défaut; telle est ta nature de leur esprit, qu'ils ne peuvent jamais voir le bien sans penser immédiatement au mieux. Si donc aujourd'hui nous nous étions uniquement demandé comme il convenait sans doute, ce que M. Giraud a voulu faire, si nous avions examiné simplement l'exécution de sa pensée, nous n'aurions eu que des éloges pour son tableau.

_M. Leleux.--L'Illustration_ donne aujourd'hui la gravure de la _Posada navarraise_ de M. Leleux. Nous avons, dans un article spécial sur le salon carré, examiné en détail cette toile remarquable à différents titres; nous rappellerons volontiers à nos lecteurs que nous avions loué l'élégante simplicité, la vérité poétique, la riche fantaisie de M. Leleux; quant à nos critiques, nous ne les renouvellerons certainement pas: _Semel est salis atque super_. Il importe surtout de se rappeler les qualités par lesquelles une oeuvre a semblé recommandable.

Nous regrettons de ne pouvoir joindre ici les gravures de deux tableaux dont la gracieuse idée a semblé d'autant plus charmante que d'ordinaire les peintres ne se mettent point en frais d'imagination, et se contentent volontiers des sujets les plus vulgaires et les plus rebattus: nous voulons parler des _Fils de la Vierge_ et du _Soir;_ au moins essaierons-nous d'en donner une fidèle description, que saura d'ailleurs compléter l'imagination de nos lecteurs.

--Les Fils de la Vierge. Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie, Naïve enfant, Croyait abandonné par la vierge Marie Au gré du vent; Dérobé par la brise à son voile de soie, Fil précieux, Quel est le chérubin dont le souffle t'envoie Si loin des cieux?

La romance imaginait que le fil de la Vierge était enlevé par la brise à son voile de soie; l'idée du peintre nous semble encore plus gracieuse: Marie est assise avec l'enfant Jésus sur une nuée légère, que supporte de ses ailes et de ses mains levées, _manibusque supinis_, un bel ange planant au milieu de l'azur; la Vierge tient une blanche quenouille, elle file, et l'enfant Jésus abandonne au souffle du vent le fil sorti des mains de sa mère.--Jamais la touchante légende n'avait été si poétiquement traduite, et le tableau mérite de devenir populaire mieux encore que la romance.

Quelques-uns, critiques sévères, ont reproché aux _Fils de la Vierge_ de n'être proprement qu'une vignette, qu'un cul-de-lampe; mais pour cette toile, si modeste qu'elle soit, nous donnerions volontiers bien des tableaux de genre, bien d'immenses toiles historiques qui tapissent les murs du salon; de même, on a justement mis au premier rang _la Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean, dont la perfection dépasse les fameuses fleurs des maîtres hollandais.

_M. Gleyre.--Le Soir._--Le poète est assis sur la rive; la tête penchée, il suit d'un triste regard la barque qui s'éloigne toute chargée de ses espérances, de ses illusions, de ses belles amours; elles s'en vont, et sans retour, plus charnelles encore, plus jeunes, plus souriantes sous leurs épaisses couronnes, qu'elles n'étaient au jour fortuné où le gracieux essaim vint convier le poète à descendre le fleuve de la vie; en son aimable société. Aujourd'hui elles le laissent sur la rive, elles l'abandonnent, et voguent insoucieusement vers d'autres bords: amour, bonheur et gloire, tout lui échappe à la fois, et la brillante Théorie lui emporte toutes les joies de son coeur, tous les rêves de sa pensée:

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années?

L'Amour effeuille ses roses dans le fleuve: la Gloire est debout, la palme à la main, toujours sereine et radieuse; les autres blanches figures, l'Amitié, l'Espérance et leurs soeurs, marient leurs voix douces aux sons de la lyre; et le poète délaissé recueille tristement, ces harmonies décroissantes, et plein de mélancolie il écoute

L'adieu qu'en s'en allant chasse l'Illusion.

Le tableau de M. Gleyre, au dire de chacun, mérite une des premières places dans l'Exposition de cette année; il se distingue d'abord par le choix infiniment poétique du sujet, par une heureuse et savante composition, par un choix exquis de détails; puis il se recommande encore par la peinture et le dessin. M. Gleyre n'a point fait comme ces poètes qui croiraient nuire à leur fantaisie et rogner les ailes à leurs pensers aériens, s'ils se préoccupaient terrestrement de la correction du style et de la pureté du langage; il a su avoir de l'imagination sans faire tort au bon goût; et, d'autre part, préciser sa rêverie de façon à ce qu'elle fût intelligible, sans lui rien ôter d'ailleurs de sa tristesse ni de sa poésie. C'est une excellente leçon littéraire pour tous nos jeunes rimeurs chimériques et mystiques, qui «boivent les regards soyeux de leurs maîtresses,» et se décorent volontiers du beau nom d'âmes incomprises.

La Vengeance des Trépassés

NOUVELLE. (Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)

§ V.--La Terre-Sainte.

Léonor n'avait pu cacher à don Christoval son entretien avec l'Égyptienne; celui-ci avait tourné la chose en plaisanterie et s'était moqué de la crédulité de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se furent remis en route, il s'aperçut que Léonor était silencieuse, qu'elle avait l'air abattu et préoccupé. Il jugea bien que la scène de la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne escarpée, à travers une vieille forêt, Christoval pensa qu'un peu d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage éclairé des premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous prétexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa à Léonor de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le sentier agreste qui côtoyait la route, Christoval, pressant doucement sous son bras le bras de Léonor, prit la parole en ces termes:

«Ma chère Léonor, c'est toujours une imprudence de chercher à connaître l'avenir. Je suis fâché que vous ayez cédé à cette curiosité; mais enfin le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolongées. Quoique je n'attache pas de valeur aux prédictions de ces sortes de gens, j'avoue néanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles hasardées il peut se rencontrer quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Je ne crois pas à l'art des devins et des sorciers, mais je crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres instruments aveugles pour annoncer mystérieusement ses desseins et transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits très-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affecté hier soir de rire de votre superstition, je n'en ai pas moins réfléchi sérieusement aux détails que vous m'avez racontés. J'ai été frappé particulièrement d'un mot: «Le repos, dit la bohémienne, vous attend en Terre-Sainte!» Eh bien, il faut y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie, tous les pays nous sont indifférents. Courons donc la chance de trouver le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La Palestine? Point du tout!

«Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visité, en Suisse, une petite île délicieusement située dans le lac de Constance: on l'appelle l'île de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou dix siècles, l'île Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de bénédictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui noire et triste ruine. Ce nom de l'île Sainte est resté dans la bouche du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propriétaires de Reichenau y firent fleurir la vertu et la piété, sans laquelle il n'y a point de vertu.

«Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la France est trop rapprochée de l'Espagne, et les relations sont trop fréquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par découvrir notre asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agréable, chère amie, nous nous établirons à Reichenau. Il faut considérer votre fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous deux. J'écrirai à don Sébastien; cet ami fidèle et discret nous fera passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureux _en terre sainte_, dans ce repli caché de l'univers, à l'abri de tous les oncles, de tous les archevêques et de tous les méchants du monde.»

Léonor s'accorda à tout ce que disait don Christoval. La sérénité reparut sur son visage; il lui sembla démontré que les paroles de la bohémienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en avait démêlé le sens.

Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et bénir leur union par l'Église. Cela était fort nécessaire, surtout pour Léonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.

Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnèrent Strasbourg. Ils allaient à petites journées, mais sans aucunement s'arrêter pour visiter les curiosités qui se trouvaient sur leur chemin. Léonor sentit un frisson au coeur lorsque, à l'entrée du mont de Kelh, se présentèrent à ses yeux les montagnes vaporeuses de la Forêt-Noire. Ce large fleuve, dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa tête ce ciel d'un bleu clair et profond, cette vallée semée de villages aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuplée d'aunes noirs, de saules au feuillage pâle et mélancolique; ces hommes avec leurs têtes blondes et leurs visages rosés, faisant retentir à ses oreilles un idiome guttural, étrange, tout lui causait une impression de peine et de malaise indéfinissable. Ce n'était plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle changeait d'atmosphère, qu'elle passait d'une nature ardente au sein d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il lui semblait renoncer pour jamais à sa chère patrie. Sa patrie serait désormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empêcher de tourner la tête, comme pour adresser un dernier regard, un regard d'adieu à l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais au delà duquel montait la flèche de Strasbourg, dans un horizon chargé de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupière; heureusement, don Christoval, occupé à acquitter le péage, ne s'en aperçut pas. Un moment après, tandis qu'il se récriait sur la beauté du pays qui s'ouvrait devant eux, Léonor se mit à réciter mentalement une prière en espagnol, pour marquer d'une action de piété son premier pas sur la terre étrangère et y commencer son séjour sous des auspices favorables.

Ils voyagèrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la diligence les déposa quelques lieues avant Constance, dans la petite ville de Radolfszell, située au bord du lac Inférieur, en face de Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux époux se virent séparés du continent, voguant vers cette étroite bande de terre, perdue au milieu de l'eau, où ils venaient de si loin chercher la paix. L'heure était solennelle et tout portait à la méditation; le lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait à un océan de cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les collines verdoyantes de Thurgovie couronnées de jolies fabriques, glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussière lumineuse.

Léonor éprouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amère, en se voyant au milieu de cette vaste étendue d'eau, sous un ciel étranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Désormais elle était seule au monde, seule avec son mari, qui, à vrai dire, abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle se balançait mollement sur les vagues, au bruit cadencé des rames, elle se rappelait ces vers d'un ancien poète qui semblaient s'adresser à elle et à don Christoval:

Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau, Toujours charmant, toujours nouveau!

Le lac sur lequel ils voguaient rappelait à sa pensée ce lac funéraire qui, dans l'ancienne mythologie, séparait la terre des vivants du pâle royaume des morts. Toute sa vie passée se déroulait devant elle comme un rêve. Que de périls, que d'alarmes depuis le jour où elle avait fui son couvent! Mais là-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous dédommager du passé! Puisse cette île, cette terre sainte, nous donner en effet le repos que nous y promet la prédiction de la bohémienne!

Puis elle était obsédée par un souvenir musical, celui de la chanson qui, deux fois déjà, s'était trouvée aux événements les plus graves de son existence. Une sorte de voix surnaturelle, à laquelle elle ne pouvait imposer silence, lui murmurait à l'oreille cet air populaire:

Marinero del alma Ayolè! En un arrojo Hecha te al golfo, Que tu dicha consiste En un arrojo.

«Marinier de mon âme, prends ton élan et mets la barque dans le golfe, car ton bonheur dépend de cet élan.»

Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement à la situation. Dieu veuille, pensait Léonor, que la chanson dise cette fois la vérité!

Don Christoval, de son côté, paraissait absorbé dans des réflexions non moins sérieuses.

Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent, et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montèrent par une pente douce à la seule auberge qui se trouve dans l'île; auberge comme on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais troublée par les ris et les chants des buveurs; elle s'élève au milieu des ruines et sur le terrain de l'abbaye. Le bâtiment est un carré long, dont la façade étroite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'île); les fenêtres de la maison donnent à droite sur un joli jardin, dont les allées, bien sablées et bordées de buis, conduisent les voyageurs au perron de la porte d'entrée. Là foisonnent tout l'été ces fleurs vulgaires, si distinguées par leur éclat ou leur parfum: des roses, des pensées, du réséda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite des lis et des anémones; en automne, des dahlias et des tournesols. Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige quelque triste ellébore, la rose de Noël, ou de découvrir dans un coin, exposé au midi, le bouquet embaumé de l'héliotrope d'hiver.

Les fenêtres du côté opposé donnent aussi sur un jardin; mais que celui-là est différent de l'autre? Il n'y vient qu'une forêt de plantes ombellifères, basses, maigres, décolorées, frissonnantes au moindre souffle du vent, au milieu desquelles se lèvent pressées dans une lugubre symétrie des croix de bois noir. Le propriétaire de cet enclos c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.

On ne s'aperçoit de la population de l'île que par les croix de bois noir, et l'on s'étonne qu'il y ait tant de défunts dans un endroit ou l'on voit si peu de vivants.

Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas à ce champ resserré: on retrouve à chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque parmi ces chaumières neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au milieu de ces prairies émaillées, de ces riants vignobles, on découvre ici un pan de mur, là un chapiteau sculpté, plus loin un tronçon de colonne, quelque saint mutilé couché dans l'herbe, les mains jointes, ou l'entrée basse et voûtée d'un souterrain fermé par les décombres, on sent que Reichenau tout entière appartient à la mort, et l'on croit, au pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.

Léonor et Christoval avaient devant leur croisée attenante au jardin de l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les siècles avaient rongé le ciment, mais retenues aux arêtes et dans le milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'édifice dans toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux étages, comme l'attestaient au dehors deux rangs de petites fenêtres romanes assemblées. Ils apprirent que c'était la tour du monastère bâti par Charles Martel. L'église dans laquelle elle donnait entrée n'était que du temps de Charlemagne, et le choeur même avait été refait sous un roi dont l'âge a détruit la mémoire.

Dès le lendemain de leur arrivée ils s'empressèrent d'aller visiter ce monument vénérable. Le sacristain qui les conduisait était un vieillard au visage semblable à celui d'un trépassé, mais avec des traits extrêmement doux et une physionomie mélancolique. Il parlait très-bien le français, que Léonor et don Christoval entendaient à peu près comme leur langue maternelle, possédait des connaissances en histoire et en architecture, et, grâce à l'obscurité de l'île, aujourd'hui très-peu visitée, n'avait rien de commun avec les _ciceroni_ officiels, race insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.

«Regardez cette tour, leur dit-il; elle a précédé neuf autres tours qui ornaient les bâtiments de l'ancien monastère et qui ont disparu avec eux; vous en verrez le tableau tout à l'heure dans l'église. La tour de Charles Martel a déjà duré deux siècles de plus que n'a duré en Espagne le royaume des Maures, fondé en même temps qu'elle; elle est beaucoup plus vieille que l'établissement des Normands en Angleterre. Cependant elle a été incendiée deux fois par le feu des hommes et une fois par le feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminuée. La voilà! telle qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.

«Nous voici dans le vaisseau, à l'entrée des trois nefs. Remarquez le péristyle où nous sommes; on ne le trouve que dans les églises de la plus haute antiquité. C'est dans ce péristyle, ou plutôt ce _narthex_, que se tenaient, aux jours de la primitive Église, les pénitents et les catéchumènes, séparés du reste des fidèles par cette rangée de piliers. Ce pilier-ci est encore de la première fondation, contemporain de la tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnaître à la différence de la forme.

«Avançons dans cette nef latérale de gauche. Hélas! les vitraux sont brisés, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du pavé sont descellées et manquent çà et là. Il n'y a que les pierres tombales qui soient restées fidèles au sol où le doigt de la mort les avait fixées. Voilà, contre ces piliers, les tableaux dont je vous parlais: celui-ci représente le miracle de saint Pirminius, prenant possession de l'île, au septième siècle, et en chassant tous les reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant à la nage sur les eaux du lac, qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastère, et là, vous voyez l'ensemble des bâtiments au temps de leur splendeur, lorsque l'abbaye, semblable à une petite cité, renfermait huit cents moines et resplendissait de l'éclat des vertus et de la science; lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets des ducs, des comtes et des évêques; lorsqu'elle recevait dans son sein Charles le Gros, déposé par la diète de Tribur,--voilà sa tombe et son image en pied;--lorsque, enfin, elle était si puissante et si riche, que l'abbé pouvait aller à Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors Reichenau était grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par de fréquents miracles, dont vous voyez les principaux retracés dans ces peintures à demi rongées par l'humidité; les grands de la terre la comblaient de privilèges et de présents de toute sorte. Que reste-t-il de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine, un seul, âgé de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera représentée. Quand dom Sulzer aura cessé de vivre, quand la tour aura croulé... tout sera fini! Puissent mes yeux ne pas être témoins de cette double catastrophe!»

L'aspect désolé de cette église ne justifiait que trop les plaintes douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes déchues d'un rang élevé, après l'avoir occupé longtemps, l'église de Reichenau retenait, au sein de son deuil et de sa misère, un je ne sais quel air d'importante majesté. La grandeur des dimensions, la forme du maître-autel, le choeur, entièrement revêtu de chêne noir et fermé dans toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu'à ces peintures envahies par les lichens verdâtres qui servaient de tapisserie à la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur éteinte et d'une gloire rentrée dans le néant. Le bon sacristain faisait admirer ces détails à Christoval et à Léonor. Il n'oublia pas d'exposer à leur vénération les reliques conservées dans le trésor de l'église: du sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans lequel Jésus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la crosse d'ivoire et de vermeil de l'abbé Mangold de Brandis; l'émeraude du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au dire des experts, qu'une masse de verre coloré; mais elle a été donnée et reçue pour une émeraude; pendant mille ans elle a été réputé émeraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualité.

Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intéressantes merveilles, une porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu voûté, en costume de bénédictin, s'avança, traversa le choeur à pas lents, les yeux fixés à terre, et s'alla mettre à genoux sur les degrés de l'autel. «C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient toujours faire sa prière à cette heure. Venez,» ajouta-t-il en posant le doigt sur ses lèvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de l'église.