L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843
Part 3
C'est surtout dans ce sens que les détails si pénibles du procès qui vient de se dénouer devant la cour d'assises du Brabant ont produit en France une impression fâcheuse. Il peut être à craindre qu'aux yeux du peuple, ce n'ait été la jeunesse bourgeoise tout entière qui posait sur la sellette d'un tribunal étranger et se flétrissait au contact de femmes perdues. Et pourquoi non? Ne disait-on point qu'il y avait solidarité entre tous les ouvriers de nos villes industrielles, alors que l'insurrection de quelques-uns y mettait l'ordre public en péril? Que nos jeunes bourgeois y songent, eux qui ont tous les avantages de notre état social; s'ils veulent être un corps politique, s'ils veulent gouverner et administrer la société, i! faut qu'ils pensent à conserver autre chose que leur fortune, leurs honneurs, leurs droits personnels; il faut surtout qu'ils usent noblement, généreusement de leurs avantages; il faut qu'au lieu de se donner en spectacle à la classe ouvrière et de s'attirer son mépris ou sa haine, ils se rapprochent d'elle, et préparent par de sages mesures son émancipation.
«Les paroles me manquent, a dit M. d'Anethan, avocat-général près la cour d'assises du Brabant, les paroles me manquent pour flétrir de pareilles infamies; mais l'accusé a sa part d'immoralité dans toutes ces scènes qui offensent la pudeur et soulèvent un sentiment de dégoût.»
Puisse ce juste reproche d'un magistrat étranger être profitable aux jeunes héritiers de notre bourgeoisie!
M. CHAIX-D'EST-ANGE.
Si le procès Sirey n'a point fait honneur à nos moeurs, il a été l'occasion d'un nouveau triomphe pour notre barreau.
L'éloquente et chaleureuse plaidoirie de M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas peu contribué à l'acquittement de M. Caumartin. Nous croyons être agréables à nos lecteurs en ajoutant aux réflexions qui précèdent le portrait et la biographie de l'honorable bâtonnier du barreau de Paris.
M. Chaix-d'Est-Ange, bâtonnier île l'ordre des avocats à la cour Royale de Paris, est né à Reims le 11 avril 1800. Sa réputation a devancé les années; et, par ses habitudes, la nature de son talent, la vivacité de son esprit, il est le représentant fidèle du barreau tel que nous le voyons actuellement.
Orphelin à dix-neuf ans, ayant six cents francs pour tout patrimoine, M. Chaix-d'Est-Ange allait trouver dans son diplôme de licencié en droit, ce parchemin le plus souvent si stérile, le principe de sa fortune. Un an après il débutait à la Cour des Pairs, et portait la parole avec succès dans l'affaire des événements de juin 1820, dans celle de la conspiration du 19 août de la même année, et dans le procès de La Rochelle. La bienveillance des nobles pairs l'accueillit et sut l'encourager, M. de Sémouville, en le prenant, à son esprit caustique, pour quelqu'un de sa famille, lui offrit son assistance. Le jeune avocat n'en fit pas usage et garda cependant la plus vive reconnaissance pour les procédés dont il était l'objet.
Au palais, M. Chaix-d'Est-Ange n'a pas connu les ennuis et les préoccupations des débuts. Il passa pour ainsi dire général sans avoir été soldat. L'esprit du temps lui était, il faut en convenir, très-favorable. La Restauration portait bonheur à ses ennemis: les banquiers s'enrichissaient en la poursuivant de l'opposition de leurs écus; les gens de lettres se faisaient un renom d'esprit en l'attaquant dans leurs pamphlets, les avocats gagnaient leurs éperons et s'improvisaient des _Gerbiers_ en dirigeant contre elle les attaques de leurs plaidoyers. Dans le procès de M. Cauchois-Lemaire, M. Chaix-d'Est-Ange sut exposer les doctrines encore nouvelles du gouvernement constitutionnel; dans le procès de M. Pouillet, il traita une des plus graves questions de propriété littéraire, l'étendue du droit des professeurs sur leurs leçons orales.
Après 1830, et au moment où le barreau perd, au profit ou au détriment de la politique, MM. Dupin aîné, Barthe, Persil et autres, Al. Chaix-d'Est-Ange se trouve placé en première ligne, et son talent ne fait jamais défaut à sa position. Il suffit de rappeler les affaires le _Roi s'amuse_, _Benoit_ et _Latoncière_. Dans l'affaire du ministre de l'Intérieur contre M. Victor Hugo, à l'occasion de la pièce _le Roi s'amuse_, l'avocat fut exposé à un véritable danger. Le parterre romantique du Théâtre-Français s'était installé dans l'enceinte du tribunal de Commerce avec mission, non plus d'applaudir, mais d'interrompre. La tâche de M. Chaix-d'Est-Ange était difficile. Il lui fallait plus que du talent; il lui fallait du courage et de la présence d'esprit. Il s'agissait en effet de persiffler le dieu à la barbe de ses adorateurs. A quelques interruptions près, les _hugotistes_ volurent bien ne pas faire un mauvais parti à leur adversaire, et lui permirent de plaider sa cause. La morale publique, essentiellement engagée dans le procès, eut raison, et l'auteur dut désormais se borner à violer les règles du bon goût, qui ne mènent pas devant la juridiction consulaire.
Dans l'affaire Latoncière, M. Chaix-d'Est-Ange résiste seul à la dialectique pressante de M. Odilon-Barrot et aux accents pleins d'émotion de M Betryer. Son client est cependant condamné, et le procès est perdu, mais non éclairci. Dans l'affaire Benoit, M. Chaix-d'Est-Ange; obtient un triomphe inouï dans les fastes judiciaires. Comme avocat de la partie civile, il arrache à un misérable parricide l'aveu de son crime. Vaincu par la parole accusatrice de l'avocat, qui renouvelle pour lui les tortures de la question, le coupable confesse, au milieu du bruit, du tonnerre et des éclairs qui sillonnent la cour d'assises, le crime qui a failli mener un innocent à l'échafaud. Le Palais garde souvenir d'un grand nombre d'autres affaires, telles que les affaires Ardisson, Fouchères, du procès tout récent du Gymnase-Dramatique contre la société des gens de lettres, qui furent plaidées par il. Chaix-d'Est-Ange avec un grand éclat. Il est aussi l'avocat nécessaire des séparations de corps.
Une pensée préoccupe les amis de M. Chaix-d'Est-Ange: dans la voie qu'il s'est tracée, il n'a plus rien à acquérir. Ce que l'esprit peut inspirer de plus vif, l'imagination de plus imprévu et de plus éclatant, l'ironie de plus acerbe et de plus incisif, le pathétique de plus puissant, M. Chaix-d'Est-Ange l'a rencontré. Il lui resterait peut-être, pour se montrer sous une autre face, à entrer hardiment dans une voie plus grave, où la méditation, où l'étude attentive, viendraient tempérer la fougue et l'imprévu de ses inspirations. Il a eu lui la puissance de cette transformation, voudra-t-il l'accomplir?
M. Chaix-d'Est-Ange a longtemps fait partie de la Chambre des Députés. Un des premiers il usait du bénéfice des nouvelles lois d'éligibilité, et la ville de Reims, alors qu'il n'avait que trente ans, lui donnait la mission de la représenter. Les Rémois ont depuis remplacé l'avocat par un chimiste.
Mariage de la princesse Clémentine.
Le mariage de la princesse Clémentine d'Orléans avec le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha a été célébré dans la soirée de jeudi dernier, 20 avril, au palais de Saint-Cloud, dans la grande galerie attenante à la chapelle.
Les ministres secrétaires d'État, les maréchaux de France, le chancelier, le président, les vice-présidents et secrétaires de la Chambre des Pairs; le président, les vice-présidents et secrétaires de la Chambre des Députés; les officiers de la maison du Roi et des Princes; les dames de la Reine et des Princesses, s'étaient réunis, vers huit heures, dans les salons du Roi.
La galerie d'Apollon avait été disposée pour le mariage civil, que notre gravure représente, et on s'y rendit, à neuf heures, dans l'ordre suivant:
Le Roi donnait le bras à madame la princesse Clémentine, la Reine était conduite par S. A. S. le prince Auguste.
Venaient ensuite le roi des Belges, la reine douairière d'Espagne, le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, père du fiancé, et la reine des Belges; le duc et madame la duchesse de Nemours, M. le duc de Montpensier et madame la princesse Adelaide, le duc Alexandre de Wurtemberg et la princesse héréditaire de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince héréditaire et le prince Léopold de Saxe-Cobourg.
Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, absents pour le service du roi, manquaient à cette cérémonie. On remarquait également l'absence de madame la duchesse d'Orléans, qui, depuis le commencement de son deuil, persiste à se tenir renfermée, avec ses deux fils, dans ses appartements des Tuileries.
Les témoins étaient:
Pour S. A. S. le prince Auguste, M. le baron de Koenneritz, ministre plénipotentiaire du roi de Saxe, et M. le marquis de Rumigny, ambassadeur du roi à la cour de Belgique.
Pour S. A. R. madame la princesse Clémentine, M. le baron Séguier, premier vice-président de la Chambre des Pairs; M. Sauzet, président de la Chambre des Députés; M. le maréchal comte Gérard et M. le maréchal comte Sébastiani.
La famille royale et les témoins se rangèrent, dans la galerie, autour d'une table circulaire sur laquelle avaient été déposés les registres de l'état-civil. Les deux fiancés étaient au milieu; à la droite de la princesse Clémentine, le roi Louis-Philippe, la reine, la duchesse de Nemours et la reine des Belges; à gauche du prince Auguste, le duc Ferdinand, son père, le roi des Belges, M. le duc de Nemours, le prince héréditaire et le plus jeune des princes de Saxe-Cobourg; des deux côtés, et formant le cercle, les princes, les princesses, puis les témoins. En face des futurs époux se tenait M. le baron Pasquier, chancelier de France, ayant à sa droite M. le président du conseil des ministres et M. le garde-des-sceaux, entouré des autres magistrats, et à sa gauche, le M. duc Decazes, grand-référendaire, M. Cauchy, garde des archives de la Chambre des Pairs.
M. le chancelier, qui remplissait les fonctions d'officier de l'état-civil, après avoir pris les ordres du roi, donna lecture du projet d'acte de mariage. Il reçut ensuite des deux fiancés la déclaration exigée par l'art. 73 du Code civil, et prononça que le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha et la princesse Clémentine d'Orléans étaient unis en mariage.
Les nouveaux époux, LL. MM. les princes, les princesses et les témoins, signèrent alors l'acte de mariage, qui fut clos par M. le président du conseil des ministres, par M. le garde-des-sceaux, par M. le chancelier et M. le ministre des affaires étrangères, et M. le grand-référendaire de la Chambre des Pairs.
Cela fait, on descendit dans la chapelle du château, où M. l'évêque de Versailles célébra le mariage religieux.
Le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha est âgé de vingt-quatre ans environ. C'est un grand jeune homme, très-blond, qui ressemble beaucoup à madame la duchesse de Nemours, sa soeur cadette. Il était dernièrement encore major dans les armées d'Autriche; mais il vient de quitter le service de cette puissance.
La maison de Saxe-Cobourg tient un haut rang parmi les maisons princières de l'Europe. Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, père de l'époux de madame la princesse Clémentine, est peu mêlé, il est vrai, aux affaires politiques. Retiré à Vienne, il y dépense assez tranquillement, assez bourgeoisement, si l'on veut, ses immenses revenus. Cependant, il est le frère du roi des Belges, du duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha et de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria d'Angleterre.
De ses trois fils, l'un est marié à la reine de Portugal; le second vient d'épouser la princesse Clémentine, et le troisième, le prince Léopold de Saxe-Cobourg, qui est venu, ainsi que nous l'avons dit, assister au mariage, n'a pas plus de dix-sept à dix-huit ans.
Le nouvel époux de la princesse Clémentine est donc frère aîné de madame la duchesse de Nemours, neveu du roi des Belges et du duc régnant de Saxe-Cobourg, frère du roi de Portugal et cousin de la reine d'Angleterre.
Le prince Auguste est, dit-on, un jeune homme studieux, aimé et considéré en Allemagne.
Quant à la princesse Clémentine, tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a été élevée par madame Angelet, femme très-distinguée, soeur de deux officiers morts à Waterloo. Depuis la mort de l'infortunée princesse Marie, madame la princesse Clémentine s'est vouée à l'éducation de son neveu, le petit duc de Wurtemberg. Elle a exprimé le désir de continuer, après son mariage, les mêmes soins au fils de sa soeur. La princesse Clémentine compte un an de plus que son époux.
Le contrat de mariage constitue à madame la princesse Clémentine un revenu annuel de 500,000 fr. et 100,000 fr. au prince Auguste. On a disposé avec beaucoup de luxe les appartements que les jeunes époux doivent occuper au palais de Saint-Cloud jusqu'au mois de juillet. Ils iront, à cette époque, faire un voyage en Allemagne et en Belgique, et reviendront ensuite s'établir à Paris, à l'Élysée-Bourbon.
UN CHAPITRE INÉDIT Des Mémoires de Jérôme Paturot.
L'article suivant est un chapitre inédit des _Mémoires de Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale et politique_. Ces mémoires, dont une partie seulement a été publiée par le _National_, formeront trois beaux volumes in-8°, et paraîtront cette semaine à la librairie Paulin. Le spirituel auteur de cette curieuse satire a augmenté les mémoires de son héros de plusieurs chapitres inédits, non moins piquants que celui qui a pour titre:
UN SUCCÈS CHEVELU.
Parmi les célébrités qui fréquentaient ma maison, figurait ce que l'on se plaît à appeler un Génie. Le mot a été prodigué, mais il a encore quelque valeur. C'est du reste un état plein de charmes, quand on l'exerce en conscience et avec gravité. Tout homme qui hésite et qui doute y est impropre; il faut croire en soi pour y exceller et ne pas broncher dans cette croyance. Alors on monte sur les sommets de l'art, on devient un Génie qui a du métier, qui sait son affaire. C'est l'idéal de l'emploi.
Le Génie qui daignait m'honorer de ses visites, et que je n'amoindrirai pas en employant son nom vulgaire, ce Génie était particulièrement doué de cette bonne opinion de lui-même, qu'il déguisait sous une modestie parfaite. Il était impossible de s'adorer avec plus d'humilité, de poser avec plus de décence. Il ne tenait pas aux apparences de l'orgueil, et c'était de sa part une preuve d'esprit: en toutes choses il songeait aux réalités, pierre de touche du vrai Génie. J'ai peu vu d'amours-propres se déguiser avec cet art, et s'envelopper d'une candeur plus habile. Du reste, c'était là le moindre contraste qu'offrit mon Génie; on eût dit une antithèse vivante. Les instincts révolutionnaires étaient tempérés par des formes pleines de goût et de dignité; il n'avait du niveleur que la plume, et faisait du bouleversement littéraire en gants Jouvin.
Le don éminent de mon ami le Génie était de ne jamais s'abandonner. Il avait, sur la manière dont se forment les réputations, des idées qui témoignaient une profonde connaissances du coeur humain; il ne croyait à aucune des chimères des âmes adolescentes, par exemple, au succès naturel et spontané, à l'hommage que le public rend de lui-même au mérite. Il n'avait vu des triomphes de ce genre se réaliser que pour les morts, et encore la vanité personnelle d'un vivant y était-elle presque toujours intéressée. Pénétré de cette conviction, que les oeuvres sont ce qu'on les fait, et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins qu'elle coûte, il avait introduit ce principe dans sa pratique littéraire, et s'était frayé des voies nouvelles dans la préparation de l'enthousiasme public. Avant lui personne n'avait manipulé l'opinion avec cette délicatesse, excité la curiosité avec ce tact, maîtrisé la vogue avec cette puissance. N'eût-il été Génie que par ce côte, il l'était en dépit de ses ennemis.
Le Génie en avait, des ennemis: n'en a pas qui vent! Le premier il avait compris que les ennemis forment un élément essentiel de la gloire; qu ils réchauffent l'attention, et qu'ils peuvent être employés utilement dans ce travail de notoriété que toute ouvre nécessite pour devenir célèbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zèle des partisans, éveillent dans le public un sentiment passionné, créent la controverse, et poussent au scandale, cet apogée de la tactique. Qu'en résulte-t-il? que le public se trouve saisi de la chose avant l'événement, qu'il s'en occupe, prend parti pour ou contre, et livre, à son sujet, des combats dans le vide. L'univers ne connaît pas le premier mot du chef-d'oeuvre, et il est prêt à en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le défendre.
Voilà dans quel genre opérait mon ami le Génie; quel que fût le sujet sur lequel il s'exerçât, c'était toujours enlevé. Jamais je n'ai vu faire de meilleure besogne; on ne travaille pas plus proprement. Au moment où je le connus, il avait à lancer une pièce intitulée: _les Durs à cuire_, ouvrage taillé dans le granit et le porphyre, travail babylonien et basaltique, étude de mages et de hiérophantes. Par son caractère de simplicité, cette pièce rappelait la Bible; par sa profondeur sombre, les védas hindous; par son charme, la Genèse; par ses expiations, le Coran, c'est-à-dire toutes les traditions et tous les cultes. Chaque personnage avait dix mètres, mesure légale, et une vieillesse robuste comme celle de Mathusalem. De la ce titre de la pièce: _les Durs à cuire_. Quels gaillards! Sans le public, jamais on n'en eût vu la fin; lui seul a pu les enterrer.
Il fallait donc lancer _les Durs à cuire_; mon ami le Génie se mit à la besogne. Le premier point d'appui était dans les journaux; il y comptait des coeurs dévoués, des amitiés vives; cette puissance ne lui lit pas défaut. De mille côtés s'éleva un concert d'éloges hyperboliques. L'auteur, à croire les plumes sympathiques, avait mis la création entière à contribution pour que rien ne manquât à son oeuvre. Il avait fendu les Pyrénées pour y sculpter ses héros à la façon des chevaliers de la Table-Ronde; il s'était permis de tronquer les sommets des Alpes pour leur confectionner des piédestaux. Tous ses personnages pleuraient des fleuves et gémissaient à la façon des tempêtes; les plus hauts chênes leur servaient de cure-dents, et les lacs, de plats à barbe. Ainsi parlaient les panégyriques chevelus; le Génie les remerciait du geste, tout en les trouvant trop discrets et point assez génésiaques. Hélas! ce n'était pas faute de bonne volonté, mais la barbe la plus exaltée du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Quand le Génie vit que les journaux menaient naturellement leur petit bruit, il se tourna vers d'autres soins.
«Maintenant, s'écria-t-il en frappant son front olympien, il faut que je cherche des interprètes pour mon monument.»
Puis il se tourna vers le directeur du théâtre qu'il honorait de son oeuvre, et lui dit avec une modestie adorable:
«Mon cher, je déroge en venant chez vous, je le sais; mais je suis bon prince, je veux vous protéger; seulement permettez-moi de vous poser une petite condition.
--Laquelle, Génie?
--C'est que je serai le maître de la maison. Vous seriez trop regardant; laissez-moi dégourdir vos petites économies. Je veux trois décorations splendides et quatre séries de costumes tout battants neufs, des barbes qui n'aient jamais servi, et des casques Moyen-Age qui ne soient pas renouvelés des Grecs. Voilà le premier article de mon ultimatum.
--Qu'il soit fait comme vous le désirez, Génie!
--Ensuite, il me faut des sujets qui aient des poitrines d'acier, des poignets d'airain, des pieds de bronze, des bras de fer, des poumons de platine. Je veux que les articulations soient parfaitement souples, les muscles élastiques, les nerfs sensibles, les membres désossés. Les acteurs marcheraient sur la tête et parleraient du ventre qu'ils n'en conviendraient que mieux. J'ai l'emploi de ces petits talents de société.
--On cherchera ce que nous avons de mieux, Génie!
--Palsambleu! j'y songe! Il y a une actrice à Saint-Pétersbourg qui doit réussir dans un de mes rôles. N'oubliez pas de m'embaucher cela.
--Ce sera peut-être cher, Génie. Vingt ou trente mille francs de dédit!
--Mettez cinquante mille, et ayons-la. Cette femme a l'oeil de vipère; c'est hors de prix.
--Soit, Génie; mais l'autre?
--Quelle autre?
--Celle qui tient l'emploi, Génie!
--Je lui donnerai un de mes autographes, mon cher, et elle nous devra encore du retour.
--Vous croyez, Génie; elle est difficile à vivre, pourtant: elle ne se paiera pas de cela.
--Eh bien! mon cher, qu'elle nous fasse un procès! Voilà qui arrangera tout le monde! Un procès, deux procès, vingt procès! Que les tribunaux retentissent de ses plaintes! Qu'elle y traîne ses regrets et ses douleurs! Ce sera au mieux. Par Saint-Georges! dira le public, il faut que cette pièce soit quelque chose de bien babylonien, pour que cette créature vienne gémir sur le malheur d'en être évincée. Ainsi donc, un procès, deux procès: les petits procès entretiennent les grands drames. Nous paierons les hommes de loi, s'il le faut.
--Vraiment, Génie, je vous admire.
--Faites, mon cher, ne vous gênez pas.»
On le voit, mon ami le Génie pensait à tout. Il traitait une première représentation comme un général traite un plan de campagne, formait ses cadres, déployait ses ailes, et groupait son corps d'armée. Que vouliez-vous que fit un directeur contre une si belle ordonnance? Il paya et s'effaça. On se procura des sujets constitués, autant que possible, d'après le programme du grand homme, et on leur prépara les poumons de manière à les rendre propres au service qu'ils allaient soutenir; car l'un des titres de mon ami le Génie, c'était la tirade démesurée. L'art chevelu a fait une révolution pour abolir les tirades de l'art bien peigné. On a ainsi passé par les armes l'exposition du premier acte, le songe du deuxième, et le récit du dernier, avec les: _O ciel! en croirai-je mes yeux?_ et les: _Madame, qui l'eût dit?_ C'est bien; je suis de ceux qui trouvent qu'il y en avait assez comme cela: en fait de tirades, les plus courtes sont les meilleures. Mais après avoir aboli la chose, peut-être eût-il mieux valu ne pas la recommencer sur des dimensions plus effrayantes. C'est pourtant ce qu'ordonnait l'esthétique de mon ami le Génie: pour guérir complètement le public de la tirade, il l'administrait à haute dose. Là ou trente vers suffisaient autrefois, il en mettait cent cinquante; d'où l'impérieuse nécessité d'obtenir des poumons capables d'un pareil effort.
A l'aide de ces brillants moyens, le succès se préparait à vue d'oeil. On citait partout _les Durs à cuire_; on s'emparait des moindres indiscrétions de coulisse; on se communiquait, sous le sceau du secret, des vers bizarres que mon ami le Génie jette sur ses oeuvres comme Dieu a mis des taches sur le soleil. L'actrice qu'il comptait attacher au char de sa gloire ne voulait pas quitter Saint-Pétersbourg, où elle avait des engagements avec le czar; il fallut négocier, échanger des notes diplomatiques et des billets de banque. Chaque acteur essentiel du drame exigeait qu'on lui fit un sort, qu'on lui assurât une retraite pour ses vieux jours et une maison de campagne dans un canton salubre. Il en est même qui voulurent se prévaloir de cette occasion pour demander des récompenses civiques et se faire exempter du service de la garde nationale. Le Génie parvint à calmer cette effervescence de prétentions en promenant à chacun d'eux trois autographes et une ligne dans sa préface, ce qui valait mieux que des rentes sur le grand-livre.