L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843
Part 1
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L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843
L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
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N° 8 Vol. I.--SAMEDI 22 AVRIL 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
SOMMAIRE
Mouvement Insurrectionnel à Haïti. _Carte de Haïti. Portrait du président Boyer_.--Haïti et l'Angleterre.--Courrier de Paris. Le Cigare; Fraternité; le Rocher de Cantate; un Turbot dans l'embarras; le Changement de Dynastie; Paul Ier; le savant précepteur; le Bal représentatif; armistice dansant; les Morts millionnaires; petits Enfants--Danseurs espagnols. _Gravure._--Tribunaux. Procès Sirey; M. Chaix-d'Est-Ange. _Vue de la cour d'assises de Bruxelles. Portrait de M. Chaix-d'Est-Ange._--Mariage de la princesse Clémentine. _Vue de la Cérémonie_.--Un succès chevelu, chapitre inédit des Mémoires de Jérôme Paturot.--Paris au bord de l'eau. _Les Débardeurs._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Les Crêpes,_ par Giraud; _une Pasada_, par Leleux.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle (4e partie), avec une _gravure._--Le Commissaire-Priseur.--Les Chemins de Fer en France, _carte des Chemins de fer_.--Algérie. Description géographique. _Portraits de Cavaignac, Jusuf, Mustapha ben Ismaël; Passage dans un défilé; Tentes arabes; Vues de Mascara et de Mostaganem_.--Bulletin bibliographique.--Annonces-Modes. _Amazones_.--Omnibus, nouveau modèle, _deux gravures_.--Rébus.
Mouvement insurrectionnel à Haïti.
Haïti (en indien, terre montagneuse), appartient au groupe des Grandes-Antilles. Elle se trouve située entre Puerto-Rico, Cuba et la Jamaïque, par 17° 13' et 19° 58' de latitude septentrionale et 70° 45' et 70º 55' de longitude occidentale. Sa superficie n'est que d'un sixième moins considérable que celle de Cuba, la plus grande des Antilles. Elle a 600 kilom. de long et 232 de large. La capitale d'Haïti est le _Port-au-Prince_, ville située sur un terrain bas et marécageux, vers l'extrémité d'une vaste baie, dans la partie occidentale de l'île. On y compte 30.000 habitants.
L'histoire d'Haïti est si connue que nous nous bornerons à en résumer aussi brièvement que possible les principaux événements, afin de faire bien comprendre les causes de la révolution nouvelle qui vient d'éclater.
Le 5 décembre 1492, Christophe Colomb découvrit Haïti, qu'il nomma _Espanola_. Elle était alors habitée par les Caraïbes, peuple doux, bon, sobre et hospitalier. Mais bientôt les Espagnols forcèrent les indigènes à se révolter contre eux, les détruisirent et restèrent les seuls maîtres de cette île dépeuplée, qu'ils nommaient alors Saint-Domingue, du nom d'une ville qu'ils y avaient fondée; ils la repeuplèrent, au commencement du seizième siècle, avec des esclaves nègres arrachés au sol africain.
En 1630, des flibustiers formèrent un établissement, sur la partie septentrionale d'Haïti, que les Espagnols avaient abandonnée. Chassés à diverses reprises, ils revinrent avec des forces nouvelles; la France les protégea, leur fit reconnaître sa suzeraineté et leur donna, en 1664, un gouverneur. Dès lors les créoles, abandonnés par leur métropole, furent obligés de céder une partie de l'île. En 1689, l'Espagne régularisa cette cession dans le traité de Ryswick. D'abord, la France envoya dans sa nouvelle colonie tous les individus dont elle désirait se débarrasser. Mais bientôt la traite des nègres s'établit d'une manière régulière; la métropole encouragea, favorisa même cet infâme trafic, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, Saint-Domingue marcha dans une voie de prospérité progressive. En 1789, on n'y comptait pas moins de 700.000 esclaves possédés par environ 28.000 mulâtres libres, et 40.000 blancs.
Cependant le temps approchait où les esclaves allaient recouvrer leur liberté et se venger de leurs oppresseurs. Quand la Révolution française éclata, le coutre-coup s'en fit sentir aux Antilles. A cette époque, trois partis étaient en présence à Saint-Domingue: les grands propriétaires, qui voulaient l'indépendance de l'île: les petits blancs, qui cherchaient à renverser les privilèges des riches; les mulâtres, qui songeaient à s'affranchir de la tyrannie des uns et des autres. Les esclaves n'osaient pas même désirer leur affranchissement. Mais les querelles de leurs maîtres, les luttes des blancs et des mulâtres, leur leur fit concevoir enfin des espérances qui ne devaient pas tarder à se réaliser. Le 23 août 1791, ils se révoltèrent pour la première fois. Douze ans après, vainqueurs des Anglais, qui voulaient s'emparer de cette île, et des français qui faisaient les plus grands efforts pour la conserver, ils se proclamèrent les seuls maîtres de Saint-Domingue, à laquelle ils avaient donné son ancien nom d'Haïti.
Un moment ils faillirent retomber sous la domination française. Le brave Toussaint-Louverture, l'auteur principal de cette révolution, le libérateur, le chef, le père des noirs, victime d'une odieuse trahison, mourut, dans le Jura, au fort de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer. Mais ses généraux le vengèrent. Le 30 novembre 1803, les derniers débris de l'expédition française se virent obligés d'évacuer la ville du Cap la seule place qui leur restât alors, et de se livrer à la merci des Anglais. Le 1er janvier de l'année suivante, des généraux et des officiers de l'armée noire, réunis en convention au nombre de quarante, prononcèrent _l'acte d'indépendance d'Haïti_, «en jurant à la postérité et à l'univers entier de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.» A cette époque, la population totale de l'île était réduite à 400,000 habitants. En quatorze ans la guerre avait dévoré 500,000 victimes.
Le 8 octobre 1804, Dessalines, le général en chef de l'armée victorieuse, le successeur de l'infortuné Toussaint-Louverture, fut proclamé empereur, sous les nom de Jacques 1er, et six mois après (28 mai 1803) une convention de généraux publia la constitution de l'empire d'Haïti (révisée depuis en 1816).
Dessalines exerça son autorité d'une manière arbitraire; aussi ne régna-t-il que deux années. Le 17 octobre 1809, il périssait assassiné, et son rival Christophe lui succédait, avec le titre de chef du gouvernement d'Haïti. Sa puissance ne fut toutefois bien établie que dans le nord de l'île. Un mulâtre, nommé Pétion, commandant du Port-au-Prince, se refusa à reconnaître le nouveau titulaire, et, pendant cinq années, les deux compétiteurs se disputèrent l'autorité suprême sans parvenir à se vaincre. Enfin, de guerre lasse, ils mirent bas les armes, Christophe se couronna roi, sous le nom de Henri 1er; Pétion se fit nommer président, et ces deux souverains s'occupèrent dès lors à rétablir l'ordre et la prospérité, l'un, dans son royaume, l'autre, dans sa république.
A sa mort le président Pétion eut pour successeur (en 1818) le général Jean-Pierre Boyer, mulâtre qui n'avait joué qu'un rôle secondaire dans la révolution; et, lorsqu'en 1820 le roi Christophe se fit (âgé de 74 ans) sauter la cervelle, afin de ne pas tomber vivant entre les mains de ses soldats révoltes, Boyer resta seul possesseur du trône présidentiel. Deux années plus tard un coup de main lui livra la partie de l'île qui appartenait encore aux Espagnols. A partir du 28 janvier 1822 l'étendard bleu et rouge de la république une et indivisible flotta sur l'île entière. Il n'exista plus à Haïti qu'un seul gouvernement et qu'une seule constitution. Enfin, en 1825, la France abandonna solennellement toutes ses prétentions à la souveraineté de son ancienne colonie moyennant une indemnité de 150 millions de francs, payables en cinq termes égaux. Dès lors, Haïti entra au nombre des nations civilisées reconnues..
Le président Boyer règne donc depuis 1818 sur Haïti. Qu'a-t-il fait de cette île si fertile et si belle pendant ces vingt-cinq années? Pour connaître la triste vérité, il faut lire le second volume de l'ouvrage remarquable que vient de publier M. Victor Schoelcher _(Colonies étrangères et Haïti)_. Ce courageux et infatigable abolitionniste a visité Haïti en 1841 et il en trace une peinture effrayante; il nous montre ces villes détruites, inhabitées, encombrées de matières corrompues; l'esprit public anéanti; la banqueroute imminente, les moeurs se corrompant de plus en plus... Et tous ces maux, M Schoelcher les attribue au gouvernement du président Boyer «Le gouvernement de Boyer, dit-il, est quelque chose de bien plus infâme qu'un gouvernement de violence et de compression. Il n'est pas arrivé au despotisme en brisant les membres du corps populaire, mais en l'affaiblissant; il ne tue pas, il énerve.
Si misérable, si souffrante, si avilie qu'elle fut, la nation haïtienne n'ignorait rien de son mal; elle aspirait à des temps meilleurs, et ne s'abandonnait pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. L'opposition acquérait chaque année des forces nouvelles. En 1839, elle faillit renverser la faction régnante. Boyer voyant qu'elle allait obtenir la majorité, s'adressa à l'armée, et chassa de la chambre les députés qui osaient lui être hostiles. Mais, bien qu'il eût alors un succès complet ce coup d'État devait plus tard amener une révolution. Les idées libérales firent de notables progrès, des journaux se fondèrent, qui défendirent avec énergie la constitution et les intérêts généraux. Les députés exclus en 1839 furent réélus à la presque unanimité en 1841; le peuple commença à ouvrir les yeux et aperçut avec terreur l'abîme où le poussait le président. Boyer employa une seconde fois la force. A l'ouverture de la session, la chambre des représentants, cédant aux influences de la peur et de la corruption, élimina, avant même d'être constituée, les députés que Boyer avait frappés d'ostracisme. Pour comble de malheur, le 7 mai, un affreux tremblement de terre détruisit presque entièrement la ville du Cap avec un tiers de ses 8,000 habitants, et comme si la nature n'avait pas fait assez de mal, un hideux pillage vint remuer les décombres qui couvraient les morts et les mourants.
Enfin, le 28 février 1843, le bruit s'étant répandu que quatre patriotes allaient être exécutés, une insurrection éclata aux Cayes. Un rassemblement de six à huit mille individus se forma, et Boyer résolut d'employer la force pour le disperser. Le lendemain, tous les habitants prirent les armes et réclamèrent un gouvernement semblable à celui des États-Unis. En peu de jours, l'insurrection fit de grands progrès. Toute la partie du sud et de l'est de l'île tomba au pouvoir des insurgés, qui avaient pris pour chefs deux officiers de la Colombie. Les troupes envoyées contre eux se rangèrent de leur côté, et celles qui restèrent fidèles à Boyer furent battues dans deux rencontres et perdirent 500 hommes et deux généraux. D'après les dernières nouvelles reçues à Paris, les insurgés étaient au nombre de 12,000, et Boyer n'avait plus que 4,000 hommes à Port-au-Prince.
Une lettre datée du Port-au-Prince, le 5 mars 1843, et reçue vendredi dernier à Liverpool, contient ce qui suit:
«La révolution n'est pas encore terminée; les insurgés du Midi marchent, dit-on, sur la ville. On s'attend tous les jours à une attaque. Toutes les affaires sont suspendues. On assure que les troupes du gouvernement passent à l'ennemi.
«Les insurgés se trouvent maintenant à Leogane (24 milles). Ils ont annoncé qu'ils entreraient dimanche prochain, le 5 mars, au Port-au-Prince.»
Le 9 mars, au départ du brick _Fairfield_, l'armée insurrectionnelle était toujours campée à Leogane. Elle y attendait, pour marcher sur la capitale, l'arrivée d'un fort détachement qui venait de s'emparer des Cayes après un combat meurtrier. Boyer s'apprêtait à faire une vigoureuse résistance. Il construisait de nouvelles fortifications et creusait des fossés. Pendant plusieurs jours aucun habitant n'avait obtenu l'autorisation de quitter la ville, mais, l'avant-veille du départ du brick _Fairfield_, une proclamation permit aux femmes de s'embarquer ou de se retirer à la campagne. Les négociants étrangers avaient fait transporter leurs marchandises à bord des bâtiments en rade. Les Anglais seuls ne croyaient pas devoir prendre cette sage précaution. Ils se trouvaient, disaient-ils, suffisamment protégés par le pavillon britannique et par trois vaisseaux de guerre qui étaient alors dans le port.
Toutes les lettres particulières annoncent que la majorité des habitants du Port-au-Prince désire ardemment le succès des patriotes (ainsi s'appellent les insurgés). Le prochain paquebot apportera peut-être en Europe la nouvelle de la chute ou de la mort du président Boyer.
La _Columbia_, arrivée samedi de New-York à Liverpool, a apporté l'ordonnance et la proclamation suivantes, dont nous donnons seulement quelques fragments.
RÉPUBLIQUE D'HAÏTI.
_Au nom du Peuple souverain--Ordre du jour._
Charles Hérard aîné, chargé d'exécuter la volonté et les résolutions du peuple souverain;
Considérant que sous le gouvernement du tyran Boyer, les ports ont été fermés, ordonnons ce qui suit:
ART. 1er. Les ports d'Aquin, d'Anse d'Hainault et de Miragouine sont ouverts au commerce étranger, à dater de la promulgation du présent ordre du jour.
ART. 2. La direction des nouvelles douanes et l'administration des finances seront confiées à un fonctionnaire qui prendra le titre d'administrateur particulier.
ART. 3. Les droits d'importation sont maintenus; mais le mode de perception est aboli jusqu'à la promulgation d'un nouveau règlement.
Fait au quartier-général d'Aquin, le 5 mars 1843, première année de la régénération d'Haïti. HÉRARD aîné.
La proclamation est adressée au peuple et à l'armée. Elle commence en ces termes:
«Citoyens et soldats, une révolution sans exemple dans les annales du monde, une révolution morale dans ses effets vient de changer la face d'Haïti. La tranquillité ayant été rétablie, j'ai été choisi par le peuple pour faire exécuter ses ordres et lui faire rendre ses droits si longtemps foulés aux pieds et méconnus. J'ai arboré l'étendard national, etc., etc.....»
Elle se termine ainsi: «Le sort du tyran est écrit par une main invisible sur les murs de son palais. Soldats, je me confie à votre zèle, suivez-moi dans cette carrière de patriotisme et de gloire, secondez mes efforts persévérants, et bientôt vous verrez d'illustres législateurs détruire le système qui vous a fait tant de mal, rendre une vie nouvelle au commerce et à l'agriculture, dissiper les ténèbres de l'ignorance, et fonder des institutions non plus sur le sable mouvant du rivage de la mer, mais sur un roc large et inébranlable.»
Taïti et l'Angleterre.
Bien que le gouvernement français ait donné à l'Angleterre l'assurance que les missionnaires de toutes les sectes seraient non-seulement tolérés, mais encore protégés dans l'archipel de la mer du Sud, et que ces avantages seraient impartialement étendus aux intérêts commerciaux de toute puissance amie, ces assurances, sincères de la part de la France, n'ont pas suffi à nos exigeants voisins, et leurs méthodistes jettent les hauts cris contre nous, comme si on les entravait par la force dans l'exercice de leur équivoque influence sur les sauvages de ces îles. A Londres, dans la vaste salle d'Exeter-Hall, a eu lieu une réunion _(meeting)_ des Amis des Missions protestantes, dans le but de mieux assurer à l'avenir leur propagande dans ces parages. Le président, M. Charles Hindley, après avoir exposé les travaux des missions anglaises, a raconté, au milieu de l'indignation générale, l'occupation récente de Taïti par nos marins. Il a rappelé comment, dès le 21 novembre 1836, un petit navire de Vile de Gambier, ayant à bord deux prêtres catholiques romains, et _natifs de France,_ avaient osé aborder _clandestinement_ dans l'île, et comment, en vertu d'ordres formels des autorités locales, ces prêtres avaient été bénévolement reconduits à leur navire, _sans qu'on leur fit aucun mal._ Mais voilà que depuis la France s'est cru le droit de violer (nos lecteurs savent comment), de violer de la manière la plus criante les lois de Taïti, en y établissant de vive force sa domination, et bientôt, si on la laisse faire, «les missionnaires catholiques y jouiront absolument de la même liberté que les autres.» Voyez-vous l'abomination!
Nous nous plaisons à ajouter qu'en finissant, M. Hindley, indigné sans doute lui-même des vociférations de quelques-uns de ses collègues, a reconnu, un peu timidement peut-être, que l'Angleterre, conformément même au principe de la Réforme, l'indépendance de la raison, ne saurait nier absolument à la France le droit de prêcher à côté d'elle. Mais aussitôt un membre plus zélé s'est élevé violemment contre cette assertion du président, soutenant que le catholicisme n'avait pas le droit de s'établir là plus qu'ailleurs, parce que le catholicisme est la plus affreuse superstition, la plus affreuse idolâtrie, le plus affreux blasphème et la plus affreuse tyrannie qui ait jamais épouvanté le monde. Puis le révérend docteur Vaughan a déploré avec passion que le beau jardin de l'Océan Pacifique, qui, par les soins des missionnaires anglais, avait fini par devenir productif et florissant, fût en ce moment, hélas! dévasté par les mains de l'étranger, et il a menacé le roi Louis-Philippe et M. Guizot, s'ils s'obstinent à garder Taïti, de l'exécration de toute l'Angleterre et de toute l'Europe protestante. Il a rappelé, non sans quelque éloquence, que Cromwell avait prédit qu'un jour viendrait que le nom anglais serait redouté dans le monde entier à l'égal du nom romain, et il a déclaré sans hésiter que, bien que la guerre soit le plus grand fléau qui puisse affliger l'humanité, il est bien des cas où l'homme doit respecter le sabre et la baïonnette, le canon et le fusil. «On dira: de quoi se mêlent ces méthodistes, qui passent leur vie à chanter des psaumes? Que l'on ne croie pas que nous ne savons que chanter des psaumes... Quant aux Français, s'ils continuent à se faire les apôtres du catholicisme, le résultat sera contre eux et retombera sur eux, et cette vaine philosophie dont ils se vantent ne sera plus qu'un objet de dérision.» Enfin le révérend docteur Alder a déclaré et veut qu'on signifie au monde entier que quiconque se soumettra, à Taïti, à l'autorité française, sera regardé comme un ennemi de la religion protestante. Et le _Morning-Chronicle_, le journal de lord Palmerston, rivalisant de verve et de fureur avec les orateurs méthodistes, affirme, sans rire, qu'il n'y a pas dans toute l'histoire de _croisade_ plus infâme, plus effrontée et plus bigote que notre expédition de Taïti, etc., etc.
En vérité, on ne saurait réfuter sérieusement toutes ces déclamations, et il serait peu digne de répondre à ces injures. Mais n'est-il pas étrange qu'après avoir été si longtemps damnée par tout le Midi catholique, comme le grand foyer de la philosophie et la source infernale de toute hérésie et de tout mal, la France soit maudite aujourd'hui par le Nord protestant, comme le centre d'une propagande catholique menaçante pour le reste du monde, et accusée de rêver _la Ligue_, de méditer _la Saint-Barthélemi_, de tendre à rétablir demain _l'Inquisition_, même à Taïti! Que les méthodistes de Londres tâchent donc de s'entendre un peu avec les sacristains d'Espagne et d'Italie sur le compte de cette pauvre France.
En attendant, et à ne considérer la chose qu'à un point de vue humain, n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que les méthodistes s'alarment tant des prédications dans l'île de quelques prêtres _natifs de France_, comme ils disent. S'ils sont si sûrs de la supériorité de leur foi, devraient-ils tant se défier de la puissance de leur parole, et tant craindre, pour parler leur langage, «que l'éclat de leur soleil soit effacé sans retour par les ténèbres de noire nuit?» Si leur enseignement et leur discipline étaient si doux aux sauvages, qu'ils nous disent donc pourquoi ces pauvres sauvages se sont ainsi mis d'eux-mêmes sous notre protection et ainsi précipités dans nos bras? Quel est donc ce droit exclusif à la civilisation du monde que cette secte voudrait s'arroger désormais? Mais dans cet archipel, elle n'a pas le droit de premier occupant? La présence des catholiques dans ces îles n'est point une nouveauté, et il paraît qu'il y a existé une église romaine desservie par quatre prêtres. Il y a plus; l'action des missionnaires anglais, quoi qu'ils puissent dire, n'avait pas même dans ces contrées lointaines le prestige, sinon toujours la juste autorité, qui accompagne et sanctionne les entreprises d'une grande nation; car, comme le remarque sensément le _Times_, cette action émanait surtout des sectes dissidentes de la Grande-Bretagne, tandis que les missionnaires catholiques romains, soit de Rome, soit de Paris, parlent le langage et se portent représentants d'une religion universelle et constituée de la façon la plus éclatante. Comment donc l'Europe et le monde pourraient-ils prendre au sérieux cette prétention de quelques méthodistes de Londres à une sorte de monopole théocratique? et, d'un autre côté, comment admettre ce droit de domination politique en faveur du pays dont les missionnaires sont matériellement et accidentellement partis pour remplir une mission individuelle, et, dans tous les cas, toute spirituelle?
La Nouvelle-Zélande aussi avait été d'abord visitée par des Français, qui s'y établirent. Quelques années après, des Anglais vinrent s'y établir également, et on ne voit pas que les réclamations de nos compatriotes, dans cette occasion, aient en rien mis obstacle à la pleine souveraineté de l'Angleterre. Si le principe est vrai, quand il nous dépouille là, pourquoi serait-il faux quand il nous favorise ici?
Au reste, nous l'avons dit, tout ceci n'a guère d'importance que comme symptôme de l'état du monde, et comme un signe de plus des dispositions constantes d'une portion notable de la population anglaise à l'égard de la France. Nos voisins ont beau faire, leur intérêt, et leur intérêt le plus positif, le plus immédiat, perce toujours à travers leurs prédications les plus exaltées et leurs homélies les plus touchantes. Tels ils sont de nos jours, au su et au vu du monde entier, tels l'histoire nous les montre, de bonne heure exaltés dans leur égoïsme et dans leur orgueil insulaire par cet isolement même du reste du monde, envisageant toute chose, même les choses saintes, sous le rapport de l'utilité, exploitant volontiers les idées religieuses du continent et les cultivant habilement à leur profit, comme ils ont fait depuis et voudraient faire la philanthropie. Au quinzième siècle, par exemple, déjà affranchie, quant à elle, de l'influence papale dans les élections ecclésiastiques, l'Angleterre n'osait-elle pas accuser la France, soumise au pape, d'être schismatique, sous ce prétexte que le pape résidant à Avignon n'était plus le chef catholique, indépendant et légitime de l'Église romaine? Elle sut se donner par là l'immense avantage d'appeler la guerre d'invasion qu'elle nous faisait une _croisade_; mais, dès qu'il n'y eut plus de pape français, on ne voit pas que l'Angleterre se soit jamais beaucoup inquiété de réformer ni le pontificat ni l'Église.