L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843
Part 5
Le meunier n'attendit pas leurs questions: «Vous venez de là-bas?--Hélas! oui.--Par quel miracle vous êtes-vous échappés?--Nous avons été délivrés par un ange qui a été bien mal payé de ce bienfait. Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'êtes pas les premiers qui se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les démons. Aussi je commence à leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois.»
Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan! «Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il à la meunière qui était sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces étrangers. » En même temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait à crier: Juan! Juanito! il se mit à répondre de toutes ses forces: «Oui, maître, oui! me voilà! me voilà!
--Ils seront bientôt ici, dit la meunière; vite, vite, fourrez-vous dans le bluteau. Là!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la farine. C'est cela! et ne bougez.» La bonne Carmen ayant laissé retomber le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla s'asseoir près du berceau de son enfant, et se mit à le bercer en chantant une vieille romance sur le Cid.
Bientôt la porte s'ouvrit avec impétuosité, et trois hommes se précipitèrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole, ils coururent au lit, le visitèrent par-dessous avec leurs lanternes; ils levèrent même les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en un mot, ils fouillèrent dans tous les coins et recoins dont ils purent s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisèrent pas du bluteau. Enfin l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'écrier avec des jurements horribles: «Malheur à eux, si nous les rattrapons, les traîtres, les scélérats, qui ont volé nos bons maîtres! ils le paieront cher! Et toi, Juan, si l'on découvrait que tu aies favorisé leur fuite, que tu es leur complice, ton affaire serait bientôt faite, ainsi qu'à ta femme et à ton marmot!
--Vous me faites tort, mes braves camarades, répondit le meunier. J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule puissance, les tenir là, à ma discrétion, et je vous montrerais bientôt quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de ce côté; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jetés sur la route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'être rejoints, puisque vous me dites que toute la maison est à leurs trousses. Mais vous n'avez plus rien à faire ce soir; vous devez être fatigués; ne voulez-vous pas vous rafraîchir?
--Volontiers, ami Juan, répondit un autre qu'à sa voix, don Christoval reconnut pour le portier qui les avait d'abord repoussés; mais nous avons déjà soupé, il nous faut peu de chose.
--Un bon beignet de pâte, à l'huile, arrosé d'une outre de vin vieux, dit Carmen. Nous avons de l'huile admirable; et quant au vin, vous m'en direz des nouvelles.»
Les quatre hommes s'assirent autour de la table. Carmen prit un plat creux, s'approcha du bluteau, leva le couvercle, et puisa de la farine pour faire son beignet, affectant de rester longuement devant le bluteau ouvert. Cependant un des bandits qui n'avait pas encore parlé: «Que j'aurais du plaisir, dit-il, à planter mon poignard au coeur de ces misérables, comme cela!...» En achevant ces mots, il enfonçait son poignard au milieu de la table avec rage. L'arme se tint debout en tremblant; la lame avait pénétré dans le bois à six lignes au moins de profondeur.
«Carmen, dit le meunier, arrête le moulin. Il est une heure passée; c'est aujourd'hui dimanche..., et apporte-nous l'outre.» Le souper commença et la conversation continua de plus en plus animée et enjolivée de mille plaisanteries atroces ou indécentes. Le meunier faisait le bon compagnon, enchérissant sur ses convives, et avait soin de les faire boire largement, en s'épargnant lui-même sans qu'il y parût. Enfin, il joua si bien son jeu, qu'ils sortirent du moulin plus assurés que jamais du dévouement du meunier et complètement ivres, à ce point, qu'en repassant le ruisseau, l'un de ces honnêtes gens y tomba, et y fût resté, s'il se fût trouvé en la seule compagnie de l'honnête Juan.
Léonor et Christoval furent tirés de leur asile, tellement enfarinés de la tête aux pieds, que leur visage et leurs mains ressemblaient à ceux d'une statue de marbre blanc. En les voyant dans cet état, le meunier et sa femme firent de grands éclats de rire, auxquels eux-mêmes prirent part très-volontiers. «Vous voilà hors du plus grand péril, dit Juan; mais ce n'est pas tout: il faut trouver moyen de gagner la ville voisine sans être découverts, car nous sommes toujours sur le domaine de vos ennemis. Or, ils sont puissants et vigilants! et, s'ils vous surprennent, il n'est point de violence qu'ils ne se permettent pour s'assurer de vous et vous empêcher de découvrir leurs crimes à la justice. Le point du jour approche; voici ce qu'il faut faire: vous allez prendre un de mes habits, et cette jeune dame fera à ma femme l'honneur de revêtir un des siens. Nous partirons avec ma voiture. Vous savez conduire une voiture? Vous conduirez donc la mienne à pied, et madame et moi serons assis sur les sacs: elle pourra même faire semblant de dormir, cela fera que, si l'on nous rencontre, l'on aura moins de soupçons; car je suis connu dans le pays, et vous passerez pour mon garçon de moulin.»
--Rien n'est mieux arrangé, reprit don Christoval; dites-moi seulement comment il se peut faire qu'un si honnête homme que vous soit au service d'une troupe d'assassins.--Je vous conterai tout cela en route, dit le meunier. Nous n'avons pas de temps à perdre.»
Les travestissements finis et la voiture préparée, l'on partit. L'aurore n'était pas encore levée, mais une ligne rouge, qui enflammait l'horizon du côté de l'orient annonçait son approche. Au fond de la voûte céleste les étoiles avaient disparu sous un voile grisâtre; et, à l'extrémité opposée, la lune brillait encore, pale et légère, dans un ciel bleu. L'air était frais et calme; les oiseaux se taisaient, endormis dans les vieux oliviers qui bordaient la route, et le silence universel attestait que la nature n'était pas encore réveillée. On sait que, par l'effet d'un de ces mystères dont notre vie est tissue, cette heure matinale verse au coeur de l'homme l'espoir et la confiance, comme la venue des ténèbres y jette le découragement et la terreur. Nos voyageurs, dans cette heureuse disposition qu'inspire le retour de la clarté, sortirent du moulin, Christoval, en équipage de garçon meunier, un fouet à la main, Léonor en habit de paysanne. Ils embrassèrent la bonne Carmen, qui pleurait et ne pouvait s'empêcher d'avoir peur, et l'on se sépara pour ne jamais se revoir, selon toutes les apparences. Ainsi va la vie!
Tous trois étant montés sur la voiture, Juan et Léonor assis côte à côte et don Christoval sur le devant, comme celui qui conduisait les chevaux, le meunier prit la parole en ces termes: «Regardez entre les arbres: voyez-vous là bas la maison isolée enveloppée d'une petite vapeur blanche? Tenez, voilà le premier rayon du soleil qui l'éclairé. C'est là que vous devriez être à cette heure, étendus sans mouvement et sans une goutte de sang dans les veines, au lieu de rouler tranquillement comme nous faisons, sur une bonne route bien sablée. Il est certain que Dieu a opéré miraculeusement en votre faveur.
«Il y a trois ans que cette famille vint s'établir dans le pays. Nul ne les connaissait, et personne, aujourd'hui même, ne pourra vous dire d'où ils sortaient. Ils achetèrent cette maison avec ses dépendances, qui sont très-vastes. C'était un vieux manoir inhabité depuis des siècles: on le disait hanté par des apparitions; ainsi vous voyez que ce n'est pas d'hier que c'est un lieu redoutable. Ils firent réparer l'habitation. On y travailla longtemps; et je me souviens, moi, d'y avoir mené du sable et des pierres. Dans ce temps-là, je n'étais pas encore marié et je n'avais pas loué leur moulin. Je ne pensais qu'à me faire soldat; c'était bien loin de songer à devenir meunier! Pour en revenir à eux, ils se sont mis à vivre très-mystérieusement, et ont toujours continué depuis. Ils se donnent pour Moresques, mais la vérité est que ce sont des Hébreux, ou, si vous l'aimez mieux, des juifs. Ils sont très-riches, et on les croit profondément versés dans les secrets de la cabale. Mais ce n'est pas là le plus extraordinaire de leur histoire; le voici: ils sont tous venus au monde avec une main lépreuse, la main droite; aussi vous avez dû remarquer qu'ils portent tous un gant à cette main, et ne la découvrent jamais. Cette lèpre reste immobile et ne se répand pas sur le reste du corps avant un certain âge, qui est trente ans pour les femmes, et quarante ans pour les hommes. Alors cette horrible maladie se met en mouvement; elle commence par les jambes, et monte lentement, lentement, jusqu'à ce qu'elle envahisse le corps tout entier; et, au fur et à mesure qu'elle gagne du terrain, elle tue les endroits par où elle a passé, de manière qu'il y a dans le même individu une moitié morte et une moitié vivante. Quand le mal s'est emparé de la tête, c'est fini! mais il faut beaucoup de temps pour en arriver là.
«Il est impossible de guérir ce mal, et vous croirez sans peine que les hommes n'y peuvent rien, quand vous saurez que c'est un châtiment de Dieu sur toute une race. Ces gens descendent, à ce qu'on dit, de Ponce-Pilate, qui signa l'arrêt de mort de notre Sauveur, et ils doivent porter jusqu'à la consommation des siècles le signe et la peine du crime de leur ancêtre.
«Mais, s'ils ne peuvent vaincre cette lèpre hideuse, ils ont du moins trouvé moyen de la combattre et de retarder ses progrès: c'est en prenant des bains tièdes dans du sang de chrétien.
« La situation de leur demeure, au milieu de cette immense plaine déserte, au sortir d'un défilé de la montagne Noire, les sert admirablement. Quelque voyageur égaré ou attardé vient de temps à autre leur demander asile, et ces infortunés voyageurs disparaissent sans laisser aucune trace de leur passage. Ils ont chez eux une demi-douzaine de domestiques, ou plutôt d'assassins à leur solde, qui, en un clin d'oeil, et à l'aide de certaines machines, vous expédient un homme dans l'autre monde. Après quoi, le vieux père, qui est le plus avancé dans sa maladie, prend son bain, et l'on assure que les trois autres membres de la famille se plongent successivement dans cette cuve sanglante.»
Ici don Christoval interrompit le récit du meunier: «Je ne croirai jamais, dit-il, que deux créatures aussi charmantes que le sont Amine et Rachel participent ni à ce bain atroce, ni au meurtre qui a servi à le préparer.
--Je ne sais ce qui est d'Amine; quant à Rachel, vous avez raison. Comme elle est la plus jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle est instruite des sombres mystères de la maison paternelle, et elle ne demanderait pas mieux que de s'enfuir; mais comment? avec le secours de qui? et où se réfugier?
--Mais, demanda Léonor, comment avez-vous su tous ces détails!
--Par deux domestiques qui se sont échappés de cet affreux repaire, il y a un mois; et qui se sont sauvés, comme vous, dans mon moulin, jusque-là je ne me doutais pas de la moindre chose. Ce moulin appartient à la famille de Ponce-Pilate: ils me la louent bon marché et j'y gagne beaucoup d'argent. Mais il n'est argent ni intérêt qui tiennent! je ne puis souffrir en silence qu'on égorge ainsi mon prochain à deux pas de moi, surtout étant, comme je suis, d'une famille de vieux chrétiens! Mais nous voilà arrivés à Huescar sans avoir, grâce à Dieu, fait de mauvaise rencontre. Dès que, vous serez en sûreté, j'irai avertir la justice.
--Hélas, dit Léonor, dans votre déposition, n'oubliez pas de justifier la pauvre Rachel! c'est à elle que nous devons la vie, et probablement elle nous eût accompagnés, sans la cruelle méprise qui, peut-être, à l'heure qu'il est, lui a ravi l'existence. Que sera-t-elle devenue, sans secours, dans ce couloir voûté? Aura-t-elle pu en sortir? Quel traitement aura-t-elle reçu du reste de sa famille? Je vous avoue que ces pensées me tourmentent beaucoup!»
§ 4.--La Bohémienne.
Sur ces entrefaites, la voiture était entrée dans les rues d'Huscar. Ils allèrent descendre à l'enseigne du Saint-Sacrement, dont l'hôte était un ancien ami du meunier. Il se trouvait justement dans cette auberge des marchands qui retournaient à Murcie après avoir terminé leurs affaires à Hescar: ils consentirent à prendre dans leur compagnie don Christoval et Léonor, qui passait pour sa femme. Ceux-ci ne quittèrent pas le brave Juan sans mille protestations d'amitié et sans l'avoir forcé d'accepter une généreuse récompense.
De Murcie, il leur fut aisé de gagner Alicante, où, trouvant encore une occasion toute prête, ils s'embarquèrent pour Barcelone. Léonor regrettait les chevriers de la montagne Noire; mais don Christoval lui fit comprendre qu'il n'y avait de sûreté pour eux en aucun endroit de l'Espagne, à cause du grand crédit de l'archevêque, qui, tôt ou lard, finirait par les découvrir dans la retraite la plus cachée. Léonor se rendit à ces raisons.
Leur dessein était de se retirer quelque part en France, et d'y attendre que la mort du prélat ou son indulgence, sur laquelle, à vrai dire, ils ne comptaient guère, leur permit de rentrer en Espagne.
Ils descendirent à Barcelone, et résolurent de continuer leur route par terre, parce que la navigation fatiguait trop Léonor. Ils étaient trop loin pour risquer beaucoup d'être poursuivis, outre qu'ils étaient toujours déguisés; et une fois au delà des Pyrénées, ils n'avaient plus rien à craindre.
Aucun incident remarquable ne troubla leur voyage jusqu'à Llivia, petit village situé à l'entrée de la montagne. Ils y arrivèrent avec la nuit. L'unique auberge de l'endroit était un cabaret d'apparence assez chétive, mais, comme il n'y avait pas à choisir, ils allèrent y descendre.
On remisa leur chaise, ensuite ils demandèrent une chambre: on leur dit qu'il n'y en avait point de disponible pour l'heure, mais que sûrement ils en auraient une pour coucher. En attendant, ils devaient se contenter d'une espèce de salle commune, où étaient entassés bon nombre de buveurs, qui faisaient grand bruit, car la méchante fortune de nos voyageurs voulut que ce fût précisément la fête de l'endroit. Ils se soumirent et prirent place dans un coin. Peu à peu, cependant, les pratiques du cabaretier se retirèrent pour aller danser ou voir danser dans une grange voisine, et les nouveaux venus luirent souper plus tranquillement qu'ils ne l'avaient espéré. Ce souper fut meilleur aussi qu'on n'aurait dû s'y attendre: il se composait de gibier, de pâtisseries et de fruits, le tout relevé par un très-bon vin. Avant la fin du repas, Léonor et don Christoval étaient demeurés tout à fait seuls; cependant la prudence ne leur permit pas de s'entretenir de leurs affaires, de peur d'être espionnés et entendus à travers une simple cloison de planches mince comme du pallier. Ils causèrent de choses indifférentes, et bien leur en prit. Après le dessert, don Christoval sortit pour faire préparer enfin leur chambre, y transporter leur bagage et s'occuper avec l'hôte d'autres détails touchant le départ du lendemain et la route à suivre. Léonor, pensive, accoudée sur la table, la tête appuyée sur sa main, prêtait l'oreille au bruit de la danse lointaine, et son regard se perdait dans la partie obscure et profonde de cette salle déserte. Tout à coup en face d'elle, dans l'angle opposé, il lui sembla distinguer une forme humaine qui se mouvait et grandissait dans l'ombre. La lampe de cuivre qui brûlait devant elle, suspendue à une crémaillère en bois, lui donnait sur le visage, et la vivacité de la lumière formait une sorte de rempart devant ses yeux éblouis. Léonor ne put se défendre d'un sentiment de surprise et même de frayeur. La personne inconnue s'approcha lentement jusqu'au bord de la table qui la séparait de Léonor. C'était une grande femme maigre avec de beaux traits réguliers, un teint cuivré et des yeux noirs brillants comme deux flammes sombres. Elle était coiffée d'une espèce de turban rouge, vêtue d'une longue robe grise qui s'en allait en guenilles, et paraissait avoir quarante ans ou un peu plus. Il était facile de reconnaître une Egyptienne ou Bohémienne. «Madame, dit-elle en bon espagnol, n'ayez pas peur de moi; je m'étais endormie là, sur une natte: la faim m'a réveillée tout à l'heure; voulez-vous me donner à manger?--Très-volontiers; tout ce qui est là est à votre service. Prenez une chaise, ma pauvre femme, et buvez et mangez.» L'Égyptienne ne se le fit pas répéter: elle s'assit en face de Léonor, qui la considérait avec compassion, et se mit à souper silencieusement, en personne affamée. Quand elle fut rassasiée: «Que le ciel, ma bonne dame, vous récompense de votre charité, dit-elle d'une voix grave et émue; je n'ai pas d'autre moyen de reconnaître le bien une vous m'avez fait; cependant, si vous le désirez, je vous dirai votre bonne aventure. C'est un art dans lequel je passe pour habile.--Oh! que vous me feriez plaisir! dit Léonor. »
L'Égyptienne, sans répondre, remplit un verre d'eau; puis, tirant de sa poche unie petite boîte oblongue dans laquelle étaient renfermées des plantes et des graines desséchées, elle y chercha une feuille de buis, une feuille de romarin et un grain de genièvre, qu'elle plaça dans une cuiller d'argent soigneusement essuyée, au-dessus de la flamme de la lampe. Tandis que ces substances se calcinaient avec un faible pétillement et une odeur aromatique, l'Égyptienne marmottait des paroles rapides dans une langue inconnue. Sans s'interrompre, elle versa les cendres dans le verre d'eau; et comme elles flottaient légèrement à la surface, elle pria Léonor de souffler trois fois dessus pour les submerger. Enfin, elle sortit de sa poche deux autres objets: un morceau de parchemin chargé de caractères et de figures cabalistiques qu'elle glissa sous le verre; plus, un petit volume également écrit sur parchemin, qu'elle ouvrit à un endroit marqué, et posa ainsi ouvert au-dessus de l'eau, comme un toit. Elle l'y laissa environ une minute, pendant laquelle elle continuait toujours ses prières et ses évocations. Enfin elle remit le livre dans sa poche, et dit: «Tout est prêt. »
Elle s'agenouilla alors. Le verre était au niveau de ses yeux; elle y regarda, et traduisait ce qu'elle voyait dans l'eau, «Vous avez été religieuse, au moins avez-vous porté l'habit de novice.--Vous vous êtes enfuie de votre couvent,--la nuit,--avec un cavalier.--Vous avez traversé un bois,--ensuite une plaine;--on vous reçoit dans une vaste maison;--vous avez échappé à un grand péril....--Attendez! interrompit Léonor: ne pouvez-vous me donner des nouvelles de notre libératrice?--Je ne puis vous parler que de vous seule; je ne vois que vous. Au sortir d'ici, vous voyagerez encore longtemps....» La Bohémienne resta quelques minutes sans parler, comme absorbée dans une contemplation plus attentive, puis elle reprit d'une voix attendrie: «Ah! ma fille! vous avez déjà supporté bien des peines; mais ce n'est rien, au prix de celles qui vous attendent!--Quelles sont ces peines?--Je n'ai pas le courage de vous en faire le détail. Armez-vous de force et de patience!--N'est-il aucun moyen de prévenir mon sort?--Aucun! Tout ce que je puis vous dire et encore cela ne vous servira de rien, c'est que vous devez prendre garde au rosaire, et que vous mourrez au milieu de l'eau, par le feu.--Au milieu de l'eau, par le feu! répéta Léonor épouvantée de ces sinistres paroles. Grand Dieu! n'est-il donc sur la terre aucun refuge pour moi? Oh! cherchez, indiquez-moi un asile où je puisse trouver le repos.» La Bohémienne, cette fois, ne regarda plus dans le verre; elle mit sa main sur ses yeux, réfléchit profondément, et dit: «Le repos? vous ne le trouverez qu'en terre sainte!»
Sur ce mot, elle se leva, et sortit de la chambre.
F. G.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Sur l'Éloquence de la Chaire AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
L'histoire de la chaire sacrée en France, depuis le commencement de ce siècle, offre trois périodes bien distinctes dont chacune a une physionomie particulière, en grande partie déterminée par les événements.
Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons rapidement sur les deux premières périodes surtout. Notre but sera atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et caractéristiques en relief, dans une esquisse impartiale de quelques-unes des figures principales.
Au commencement de ce siècle, la France sortait à peine d'une crise violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre les ennemis de la nationalité, au dedans entre les anciennes traditions vivantes encore et les idées issues de la Révolution. Alors il se présenta un homme singulièrement propre à défendre et à gouverner la France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des idées absolues de Napoléon, c'était aussi l'homme des transactions, et il le montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre et consacra l'égalité civile. Il rouvrit ensuite les églises pour attirer à lui les hommes du passé; car, en rétablissant le culte, Napoléon semble avoir été guidé plutôt par ses vues de domination que par une conviction religieuse bien profonde. Le traité conclu avec le Saint-Siège en est une preuve éclatante: au lieu de creuser les idées, on s'appliquait plus particulièrement à polir les formes. Dans la crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le giron de l'Église, par la rigidité d'une morale trop austère, on prêcha presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette méthode ne laissait pas que d'être logique; il était assez naturel, avant de déduire les conséquences pratiques, de chercher à pénétrer les esprits de la doctrine qui leur sert de base.
Il y eut sous l'Empire plusieurs prédicateurs qui jouirent d'une grande réputation, et qui la méritaient à bien des titres. Ne pouvant les citer tous, nous nous bornerons à parler de MM. de Boulogue et Frayssinous, qui nous semblent les plus remarquables. Ils résument en quelque sorte l'illustration de la chaire pendant cette période à laquelle ils ont survécu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur plus grande vogue et surtout le genre de leur talent.
M. de Boulogne avait déjà acquis quelque gloire avant la Révolution. Né de parents pauvres, il avait étudié un peu tard; mais ses dispositions naturelles, jointes à beaucoup d'ardeur pour l'étude, suppléèrent à l'éducation première qui lui manquait. Ordonné prêtre, il vint à Paris pour tenter la fortune de la chaire. Il y vécut longtemps solliciteur obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut présenté au roi, et prêcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans.