L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843

Part 6

Chapter 63,800 wordsPublic domain

«Le sirop incristallisable que l'on nomme _mélasse_, et qui est produit par l'égouttage des sucres, sert à préparer le rhum, esprit alcoolique que l'on porte au titre de 20 à 24 degrés. On peut aussi l'employer à la nourriture du bétail en y mêlant de la paille hachée ou de la bagasse coupée en très-petits morceaux.

«A la Guadeloupe et à la Martinique il y a environ 50 p. cent de mélasse; à Cayenne et à Bourbon, 60 p. cent.»

Ces chiffres peuvent donner à connaître l'état de la fabrication dans les Antilles, et combien les colons pourraient gagner en améliorant seulement leurs procédés, s'il est vrai, ainsi que le prétendent plusieurs chimistes distingués, que la mélasse est en quelque sorti un produit dégénéré, résultant d'une fabrication vicieuse, et que tout ce que contient la canne est matière cristallisable.

«La _purgerie_, continue M. Rodet, dans laquelle on prépare le sucre _terré_ ou _claircé_, demande des dimensions beaucoup plus grandes, et aussi à être divisée en divers compartiments par des traverses en bois. Ceux-ci portent le nom de _cabanes_, et reçoivent les formes pleines de sucre à égoutter. On les y place sur des puis de forme particulière, après avoir enlevé la cheville qui s'opposait à l'écoulement du sirop. Il serait plus avantageux de placer ces formes sur des gouttières qui conduiraient les sirops dans un bassin unique où l'on pourrait les reprendre pour leur faire subir une nouvelle cuite. Quand la partie liquide du sucre s'est écoulée, on porte les formes sur d'autres pots, et l'on procède au _terrage_ ou au _clairçage._»

De tous les sucres, si nous en croyons les expériences qui ont été faites et les calculs fournis par M. Longchamps, le plus riche est le sucre de l'Inde. Dans l'Inde, un hectare planté en cannes produit 32,110 kil. de _vesou_, lesquels rendent 5,681 kil. de moscouade; par conséquent, 100 de vesou rendent 17,70 de moscouade. Dans les colonies anglaises de l'Amérique, 100 de vesou produisent, d'après Edward, 12,15 de moscouade. A la Martinique, les expériences ont amené le chiffre de 11,8 de moscouade pour 100 de vesou. A la Guadeloupe le chiffre est le même; bien que 100 de vesou y donnent 17 de matière sucrée, on n'y obtient que 12 environ de moscouade, le reste est à l'état de mélasse.

Pour terrer le sucre, on étend sur la forme une couche d'argile plastique qui doit être peu ou même point calcaire, et ne contenir ni sels facilement dissolubles dans l'eau, ni matières colorantes avec, lesquelles l'eau puisse se combiner. Cette couche d'argile fait en quelque sorte l'office de philtre et est lentement traversée par l'eau, qui, pénétrant ainsi pour ainsi dire goutte à goutte et par la base dans la forme emplie de sucre brut, lave le grain en sucre et le purifie en repoussant devant, elle le sirop qui le salit. On comprend facilement que plus l'eau avance dans la forme, moins elle a la faculté de se charger de sirop. Si, l'opération terminée, vous redressez et videz la forme, vous trouverez dans le pain qui en sortira une série de courbes de moins en moins blanches. Vient d'abord le _sucre-tête_, c'est-à-dire l'extrémité du cône, qui est jaunâtre; immédiatement après, le _petit sucre_, d'une nuance tirant sur le gris. Après ces deux couches commencent les couches blanches, qui, en leur appliquant le même raisonnement, présenteront, suivant leur position, divers degrés de pureté. Elles forment ce qu'un appelle le _sucre terré blanc_, et on en compte quatre sortes, toujours de plus en plus blanches, jusqu'à la quatrième, qui est précisément à la base du cône, d'où lui est venu le nom usité dans le commerce, de _bonne quatrième_.

Le _clairçage_ a beaucoup d'analogie avec le terrage, car c'est la filtration à travers le sucre brut d'une eau complètement saturée de sucre, et qui a pour objet, par la pression qu'elle exerce au dehors, de dégager les cristaux de la mélasse qui les enveloppe. Pour rendre le clairçage à la fois plus facile et plus parfait, on traite d'abord le sucre avec du noir animal ou du sang. Le clairçage est dans le traitement des sucres une amélioration qui aurait fait plus de progrès sans les obstacles imposés par nos lois de douanes. Il suffira, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur le tableau suivant, qui résume les tarifs aujourd'hui payés par les sucres selon leurs différentes provenances.

On reconnaît, à la seule inspection de ce tableau, combien notre législation douanière est préjudiciable aux colonies, puisque, pour accorder une protection aux raffineries indigènes, elle a voulu en élevant le droit dans une si forte proportion, et suivant le degré de perfection dans la fabrication, imposer aux sucres épurés et blanchis par le _clairçage_ ou tout autre procédé de fabrication analogue, une taxe proportionnée à leur richesse cristallisable. Aussi, qu'en est-il résulté? Il ne vient pas de sucres claircés, et aujourd'hui même on ne terre presque plus dans les Antilles françaises qui de ce fait, sont condamnées à livrer leurs sucres sous la forme la plus défectueuse possible. Mais notre système économique ne s'est pas borné à mettre obstacle à ces exportations de détail, il a porté à nos colonies d'autres coups plus terribles encore.

Ainsi qu'on a pu le remarquer, et par ce que nous avons dit de la culture, et par la description que nous avons citée des procédés actuels de la fabrication, il faut absolument que toute sucrerie contienne non-seulement les plantations et le nombre de noirs ou d'individus nécessaires à la culture et à la récolte des cannes, mais encore les moulins à sucre, les purgeries, en un mot, que la production et la fabrication coexistent simultanément sur la même habitation. Les conséquences de ce système ont été, d'abord, qu'il n'a pu y avoir aux colonies que des habitations considérables par leur étendue ou leur production, et qui partant ont toutes exigé de gros capitaux pour leur acquisition. En outre, il a fallu leur appliquer un fonds de roulement proportionnel, et enfin consacrer chaque année aux frais de la culture, au renouvellement des instruments ou des agents du travail, à l'entretien des bâtiments, des sommes qui, à titre d'intérêts, ajoutaient encore aux charges coloniales. Mais ce n'est pas tout encore. Une habitation, avec la constitution que nous venons de lui donner, et qu'elle doit nécessairement avoir, ne peut être divisée. Production, fabrication, tout est d'un seul morceau; c'est un seul et unique lot qui doit tomber en partage à l'un ou à l'autre des héritiers, sauf une soulte à donner par lui à ses autres cohéritiers. Un exemple va nous faire mieux comprendre. Nous allons nous expliquer.

Un colon meurt en laissant plusieurs enfants. Comme les colonies sont régies par le Code civil, qui prescrit pour les successions l'égalité dans les partages, on estime fictivement, d'après l'inventaire de la succession, ce qui doit revenir à chacun des enfants. Mais le défunt n'a laissé qu'une seule chose, qu'un seul immeuble, et cet immeuble est impartageable: c'est sa sucrerie. Alors un des enfants est oblige de la prendre et de tenir compte de leur part à chacun de ses cohéritiers. Comme il n'a pas d'argent, il emprunte pour remplir ses engagements, le plus souvent à gros intérêts, ou du moins à un taux qui n'est jamais inférieur à 10 p. 100, et qui s'élève quelquefois à 12 p. 100. C'est le taux de l'intérêt colonial. Or, comme il n'y a pas d'argent aux colonies, il paie en nature. Toutes ses récoltes, sauf une part considérée comme nécessaire, et qui est prélevée en sa faveur, sont la propriété du prêteur, qui les vend ou fait vendre pour son compte, jusqu'à parfait paiement. On comprend dès lors qu'avec la situation actuelle des colonies, l'emprunteur soit bien longtemps à se libérer, qu'il y passe même sa vie entière. Au moment où il devient propriétaire, il meurt, et les mêmes faits que nous venons de signaler se reproduisent au préjudice de ses enfants; et encore nous avons choisi ici l'hypothèse la plus favorable, car souvent le colon décède avant d'avoir remboursé ses créanciers, et ne peut laisser ainsi à ses descendants qu'une succession grevée de dettes. Aujourd'hui, au prix où sont les sucres coloniaux, par suite de la concurrence indigène, avec le droit qu'ils ont à acquitter, non-seulement il ne reste rien au colon, mais encore il vend 17 fr., et l'année dernière seulement 15 fr., ce qu'il aurait dû vendre 23 fr. 50 c, somme égale à son prix de revient.

(La suite à un prochain numéro.)

Théâtres.

_Georges et Thérèse_ (Gymnase).--_La Chambre Verte_.--_Un Péché_ (Vaudeville).--_Mademoiselle Déjazet au Sérail_ (Palais-Royal).--_Un Tour de Roulette_ (Odéon).--_Les Marocains_ (Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules. _La Statue de sainte Claire_ (Gaieté).--L'escamoteur Philippe.

D'où venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thérèse, avec ta jeunesse et ton bonnet blanc à barbes flottantes, ton doux et naïf sourire et ton cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bâton noueux, ton air à la fois candide et résolu et la veste bretonne?--Ah! monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par delà les mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et moi dix-huit.--Mais d'où, enfin?--De Pondichéry; et, chemin faisant, nous sommes arrivés en Bretagne.

Et voilà Georges et Thérèse qui se remettent en route, la soeur s'appuyant sur le bras du frère, le frère soutenant la soeur et veillant sur elle, d'un regard tendre et intrépide. Il écarte les ronces et les cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prépare un siège de mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage; la fatigue a-t-elle excité sa soif, il court puiser une eau pure à quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thérèse d'un air provoquant, attiré par l'attrait de sa beauté, il vous en arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant, tout prêt à donner la chasse aux larrons.

Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes leurs prières, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mère. Elle leur a dit en mourant: «Allez, mes pauvres orphelins, allez chercher la France;» et ils sont venus en France, après avoir couvert de baisers et inondé de larmes le linceul et la tombe.

Les voici à Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thérèse toujours avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent à utiliser honnêtement leur résignation et leur jeunesse: une marquise les accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans cette maison hospitalière; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait pas, si bons, si sincères, si dévoués? Mais l'amour vient se jeter à travers ce bonheur. L'amour gâte tout.--La marquise a un neveu et Thérèse a deux beaux yeux. Le neveu s'éprend des deux beaux yeux, et les deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le neveu. «Quoi! dit la marquise, vous aviser d'être aimable et d'être aimée! allez-vous-en, petite malheureuse!»--Georges est fier, et il va partir, et Thérèse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il nous embarquer avec Thérèse et Georges pour retourner à Pondichéry?... Je soupçonne que quelque lettre, venue je ne sais d'où, nous épargnera les frais de ce grand voyage.

La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe. Ô merveilleux effet de la lettre! au lieu d'être chassés cruellement, Georges et Thérèse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise. C'est toute une histoire de fils exilé, maudit et repentant, dont je n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques dans les Indes.

Et ainsi la Providence tient toujours en réserve une grand'maman marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de Pondichéry et qui sont bien sages.--Petit drame mouillé de pleurs.

Un comte et un duc sont mariés tous deux; rien de plus ordinaire. Le comte n'aime guère sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne; cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte désire, c'est la comtesse que désire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la nuit vient. Ô nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas conquérant dans une certaine chambre verte, chacun à son heure, bien entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophée une couronne de duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutôt de myrte, cueillie sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'était entendu avec le duché pour se moquer des deux infidèles, et l'un avait pris la place de l'autre dans l'obscurité et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en définitive, que chasser légitimement sur les leurs. Qui se moque du comté? c'est le duché. Oui se moque du duché? c'est le comté. Et la comtesse n'épargne pas le comte! et la duchesse n'épargne pas le duc! Si ce vaudeville n'est pas d'un goût très-virginal, il n'encourage pas du moins l'usurpation.

Comment! mademoiselle Déjazet au sérail! est-il possible? La grisette insouciante et légère enfermée dans cette cage? Frétillon, la vive et babillarde Frétillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle en mourra, la _poveretta_, ne sachant plus à qui parler. Enfin elle y est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frétillon est philosophe; elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose. Frétillon accepte le médiocre et même le mauvais, faute de mieux; c'est la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on tient? Qui peut compter sur l'inconnu?

Ce que fait mademoiselle Déjazet au sérail? vraiment ce n'est pas difficile à deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vêtue du costume albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes bouffées d'insouciance et de gaieté. De son côté, Alcide Tousez roucoule et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup derrière lui tous les Amurath, tous les Sélim et tous les Mustapha du monde, et compromettent singulièrement la pruderie de la Sublime Porte.--Mais comment mademoiselle Déjazet a-t-elle permis qu'on donnât son nom, son propre nom, à un vaudeville?

Je m'aperçois que j'ai oublié _Un Péché_, du théâtre du Vaudeville, et compagnon de la _Chambre verte_. Je m'en confesse. Ce péché se présente sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli péché! C'est M. d'Ercilly qui a fait ce péché, et qui l'a mis en pension sans en rien dire à personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite madame d'Harville, je crois, une veuve très-piquante; le vaudeville n'est peuplé que de veuves piquantes. Madame d'Harville est près de consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, pâle, ému, égaré; il vient se mettre sous la protection de madame d'Harville: «Qu'avez-vous donc? --Je suis adoré d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je l'enlève; venez à mon aide.--Et son nom?--Thérèse d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh!» dit la veuve. Et la pièce continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballotté, et madame d'Harville avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingénieusement comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vérité, mes frères, en vérité, je vous le dis: il faut toujours, tôt ou tard, payer ses péchés mignons.

Un tour de roue, et vous êtes à terre, ou porté gaiement au but de votre route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut en bas, la roue de fortune va et vient: elle élève le pauvre diable dans un moment de caprice, et fait choir le riche: le maître descend pour faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le valet, Floricourt est le maître. Floricourt, jeune étourdi, se ruine en folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met à sec. Bertrand, tout au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est Floricourt qui le sert. Quant à lui, il prend des airs et se dandine. Heureusement que Floricourt est adoré: une jeune femme l'aimait riche; pauvre, elle l'aime davantage et l'épouse. Ô femme amoureuse! je te reconnais bien là. Floricourt est converti; il ne jouera plus et travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie à l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand était bonhomme, au fond de l'âme; mais, après tout, laissons faire aux dieux!

Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on ne risque pas de se casser les reins, l'affaire étant de plain-pied, en définitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sûr d'être à l'abri de cette chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger à un pareil étage; pas si Marocain!

On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais quoi; mais il fallait notre siècle de progrès pour bâtir des pyramides en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de pieds en chair et en os; l'entre-sol a des épaules pour assises, ainsi du second et ainsi du troisième; le Cirque-Olympique s'est arrêté à cette hauteur du bâtiment. Peut-être l'architecte-voyer a-t-il défendu de bâtir plus haut, de par M. le préfet de la Seine; mais, il y a deux ou trois ans, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une dispense, avait élevé une maison à six étages de Marocains. Je dois dire que le cinquième et le sixième se louaient difficilement, et que le propriétaire, plusieurs fois, fit mander des architectes à l'amphithéâtre de l'École de Médecine et à l'Hôtel-Dieu pour récrépir une jambe, un bras, une cuisse de l'édifice, et faire toutes autres réparations locatives.

Puisque le Cirque-Olympique nous amène au boulevard du Temple, entrons sans façon au théâtre de la Gaieté. Dieu!!! _la Statue de sainte Claire!_ Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury de peinture et de sculpture, réfugiée là pour s'y faire un petit Louvre et une petite exposition particulière? Non, pas encore: il ne s'agit point d'un Phidias méconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de carton peint, et fabriquée par le mélodrame, seigneur du lieu, et pour ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros crime. Le scélérat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laissé prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai connu une grande quantité de Duhamel; tous faisaient croître des berceaux de capucines à leur fenêtre, et sautaient avec candeur à bas du lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espère bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieffé Duhamel, vole, pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il reçoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espère.--Tous mes honnêtes Duhamel sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander à qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.

Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutôt aux habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi? Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu'à leurs corps défendant; il faut qu'elles soient damnées et condamnées, et poursuivies à outrance par la grande fourche de Belzébuth. Mais là, voyez nos gens; c'est à qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent la jouissance de ce séjour des bienheureux. Et comme les places manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaçant, en se pelotonnant, en s'asseyant sur son voisin; les têtes sont dans les bras, les bras sont dans les jambes, les yeux regardent à travers les dos, les nez se mettent je ne sais où, tout cela vit sans remuer ni respirer. Ô paradis! les anges y mangent de la galette avec délices, les archanges sucent du sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes à l'avant-scène.

Mais où sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il est coiffé à l'égyptienne; il est vêtu d'une longue robe flottante ornée de mille broderies mystérieuses et de signes hiéroglyphiques. A-t-il soulevé quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque forêt de Bohême, ou d'un exemplaire du Cabinet des fées? Peu importe; c'est un grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles, demandez-le aux petits garçons, demandez-le même aux grands enfants, depuis vingt ans jusqu'à soixante, à toute cette multitude ébahie, que ce grand enchanteur Philippe, digne héritier de Merlin et de Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et étonne, par son officine diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur de vous le faire voir, Philippe exécute le tour merveilleux des poissons, accommodés du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai pas si les poissons sont frais, mais je vous engage à y aller goûter.

Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces comédies. Que dirait la postérité? _George et Thérèse_ ont pour père M. Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bâti _la Chambre Verte_; M. Bavard a conduit _Mademoiselle Déjazet au Sérail_: le _Péché_ a été commis par MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner la _Roulette_, et M. Eugène a taillé _la Statue de sainte Claire_. Qui dit Eugène, ou Léon, ou Achille, ou Gustave, en matière dramatique, dit sifflets.

Bulletin bibliographique.

_Économistes financiers du dix-huitième siècle._--Vauran--: Projet d'une dîme royale.--- BOISGUILBERT: Détail de la France; Factum de la France et Opuscules divers.--JEAN LAW: Considérations sur le numéraire et le commerce; Mémoires et Lettres sur les Banques; Opuscules divers.--MELOX: Essai politique sur le commerce--DUTOT: Réflexions politiques sur le commerce et les finances. Précédés de Notices historiques sur chaque auteur et accompagnés de commentaires et de notes explicatives; par M. EUGÈNE DAME.--Paris, 1843. _Guillaumin_. Un magnifique volume grand in-8, de 1,008 pages à une seule colonne. 13 fr. 50 c.

M. Guillaumin a commencé l'année dernière la publication des oeuvres des principaux économistes français ou étrangers. Cette importante collection doit former douze à quinze volumes. Cinq de ces volumes sont déjà en vente; ils contiennent le _Traité_ et le _Cours d'Économie politique_ de J.-B. Say, et la _Richesse des Nations_ d'Adam Smith. Dans le courant de l'année 1843, paraîtront successivement: Turgot (1 vol.), _les Physiocrates_, Quesnay, Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours (1 vol.); Malthus (1 vol.); Ricardo (1 vol.). Le texte de chaque ouvrage, revu et corrigé avec le plus grand soin, est accompagné de notes explicatives et historiques, de commentaires et notices biographiques, par M. M. Blanqui, Eugène Daire, Hippolyte Dussard, Rossi et Horace Say.