L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843

Part 5

Chapter 53,820 wordsPublic domain

Amine et Rachel s'approchant de leur père, lui prirent chacune un bras et l'aidèrent à se lever avec des difficultés inouïes. Les étrangers s'aperçurent alors que ce beau vieillard avait la moitié du corps paralysée. Pour le faire avancer, une de ses filles poussait doucement du pied la jambe insensible, et le pauvre Ibrahim s'aidait de l'autre comme il pouvait, s'appuyant de tout son poids sur ses belles conductrices. Cette opération ne se lit pas sans bien des gémissements à demi étouffés de la part du malade, et une grande compassion de la part des assistants. Ibrahim fit même quelques exclamations que Léonor et don Christoval ne purent comprendre, car il se servait de la langue arabe. On parvint à la fin dans la salle à manger, et Ibrahim une fois assis, ne tarda pas à reprendre sa belle humeur. Il fit mettre Léonor auprès de lui; don Christoval se mit en face, entre Amine et Rachel; le frère Diego s'assit à la gauche d'Ibrahim.

Amine et Rachel, après s'être placées, commencèrent à tirer leurs gants. Elles ôtèrent celui du bras gauche, et don Christoval, qui avait une passion particulière pour les beaux bras, faillit tomber en extase devant la perfection de ceux qu'on offrait à ses regards. Il attendait avec impatience le moment de juger si les bras droits seraient aussi admirables; mais son attente fut vaine. Les gants du bras droit demeurèrent en place, et les deux hommes conservèrent aussi le gant noir de leur main droite. Cela parut très-singulier à don Christoval; car évidemment cette main droite gantée devait être incommode à table. Il y avait donc quelque chose là-dessous. Don Christoval ne savait que penser: mais il était trop bien élevé pour se permettre aucune question sur cette bizarrerie, et même pour avoir l'air de s'en apercevoir. Il finit par s'imaginer que c'était un point de religion, ou peut-être un voeu obligatoire pour tous les membres de cette famille, de ne pas découvrir leur main droite.

Ibrahim, en chef de maison, commença par faire ses excuses à ses hôtes pour la mauvaise chère. Effectivement la table n'était garnie que de fruits; mais c'étaient des fruits magnifiques servis dans des vases et des corbeilles d'argent ciselé; un seul plat couvert était au milieu, et Ibrahim ayant enlevé le couvercle, on vit qu'il contenait deux poulets accommodés au riz. Nous ne buvons point de vin, dit Ibrahim, notre loi nous le défend; mais comme nos hôtes ne sont pas assujettis à nos pratiques, j'ai fait placer devant vous un flacon du meilleur cru d'Espagne. Ne vous en faites pas faute.

Les convives se mirent à manger de bon appétit, et la conversation s'étant animée: Frère, demanda Ibrahim, que dit-on de nouveau à la ville? On ne s'y entretient, répondit Diego, que d'un accident arrivé chez les nonnes de Sainte-Claire, et qui a failli les consumer toutes vives dans leur maison. Une jeune religieuse avait l'habitude de lire en cachette, pendant la nuit, des livres de poésie et d'amour. Or, la nuit dernière le sommeil l'ayant surprise, le feu se mit à ses rideaux et se communiqua avec rapidité. Par bonheur, le jardinier, qui faisait le guet contre les voleurs, dans son verger, donna l'alarme assez à temps, et les secours qu'on s'empressa d'apporter sauvèrent les bâtiments du monastère. Les soeurs en seront quittes pour quelques cellules réduites en cendres.--Personne au moins n'a péri? dit Léonor d'une voix émue--Pardonnez-moi. La jeune religieuse fut dévorée par les flammes; on ne retrouva que ses os calcinés. De plus, une vieille tourière, dont la cellule touchait le foyer de l'incendie, périt également étouffée par la fumée qui l'empêcha de fuir. Comme vous voyez, le dommage n'est pas grand! Il n'y a de regrettable que la jeune fille; car pour la décrépite, il y aura toujours assez de celles-là. La perte des meubles n'est rien. Les nonnes ont fait une quête dont le produit, à ce qu'on assure, réparerait deux ou trois désastres pareils; de sorte qu'elles y gagneront encore en fin de compte. Est-ce que les nonnes et les moines ne se tirent pas toujours d'affaire?

Le vilain Diego se tut sur cette interrogation. Léonor était extrêmement pâle et agitée. Pour empêcher qu'on ne prit garde à son trouble et pour donner un autre tour à la conversation, don Christoval se mit à dire: Excusez ma franchise, mon cher hôte; mais ce riz me paraît bien fade. Je crois que votre cuisinier y a totalement oublié le sel; je n'en vois pas non plus sur la table. Ne serait-il pas possible d'en avoir?--Nous n'en faisons point usage, dit gravement Ibrahim; mais on va vous en donner.--Il lit un signe, et l'esclave noir qui servait à table étant dehors pour le moment, Rachel se leva, sortit par une porte située derrière don Christoval, par conséquent vis-à-vis Léonor, et rentra une minute après tenant une salière. Don Christoval, l'ayant remerciée, sala son riz et prit du sel sur la pointe de son couteau, pour en mettre dans celui de Léonor; mais en passant par-dessus l'assiette de Rachel, quelques grains y tombèrent. Rachel ne s'en aperçut pas d'aburd, mais à la première cuillerée elle ne put douter de ce qui était arrivé. Elle réagit et regarda fixement don Christoval, qui n'y faisait point attention, étant absorbé par l'état où il voyait sa compagne. En effet, depuis une minute, la pâleur de Léonor s'était considérablement accrue; on aurait dit le visage d'une morte, et malgré tous ses efforts pour combattre l'évanouissement, elle se laissa aller à la renverse sur le dos de son siège, en poussant un faible soupir comme une personne à l'agonie.

Aussitôt le repas est interrompu, on entoure Léonor, on la secourt, on la questionne.--Ce n'est rien, dit-elle, en reprenant ses esprits, ce n'est rien. La fatigue de cette journée a été grande pour moi; j'avais la fièvre en me mettant à table; le récit de don Diego m'a vivement émue; il n'est pas surprenant que mon souper m'ait tait mal J'ai eu tort de manger; j'avais plus besoin de repos que de nourriture. Je sens que le lit me remettra; je souhaiterais me retirer pour dormir.--A l'instant, répondit Ibrahim d'un ton plein de bonté. Et il ajouta, en regardant ses filles et avec un clignement d'oeil qui n'échappa point à don Christoval:--Tout est-il prépare dans la chambre des hôtes?--Rachel se hâta de prévenir sa soeur, et répondit:-Non, mon père; mais ce soin me regarde: dans une minute tout sera prêt.--En disant ces mots, elle s'élança hors de la salle, mais non par la même porte par où elle était allée chercher le sel.

Amine apporta des senteurs exquises à Léonor, qui parvint enfin à comprimer le, frisson nerveux dont elle était saisie. Don Christoval était rêveur; Ibrahim et Diego gardaient le silence. Tous les personnages commençaient à être embarrassés les uns des autres, sans trop savoir pourquoi. Léonor voulut essayer de faire quelques tours dans le salon; Amine lui offrit son bras, qu'elle accepta, et elles allaient commencer leur promenade, quand Rachel reparut une bougie à la main. On se donna mutuellement le bonsoir, et, avec un sourire équivoque, Diego ajouta, par forme d'encouragement: «Il faut espérer que demain, madame, vous ne sentirez plus aucun mal.»

Lorsqu'ils furent seuls dans leur chambre, la porte fermée au verrou, Léonor s'arma de résolution et murmura à l'oreille de don Christoval; «Nous sommes perdus! nous sommes dans un coupe-gorge!

--Comment, qui vous l'a dit?

--Quand vous avez demandé du sel, Rachel est allée vous en chercher. Lorsqu'elle est rentrée, j'avais par hasard les yeux attachés sur la porte par où elle était sortie et à laquelle vous tourniez le dos. Hé bien, quelle qu'ait été sa promptitude à refermer cette horrible porte, mon regard s'est glissé dans la pièce voisine, et je suis certaine d'avoir entrevu, à la faible lueur d'une flamme qui brûlait dans cette pièce, un cadavre humain suspendu au plafond!

--Ô ciel! êtes-vous bien sûre de ne pas vous être trompée?

--Plût à Dieu! mais non, don Christoval, comptez sur ce que je vous dis. Rappelez-vous le propos de cet homme qui ne voulait pas nous introduire: _vous eussiez mieux fuit de rester dehors._ Il faut trouver un moyen de fuite, ou bien c'est fait de nous.

--Et mes pistolets sont restés à l'arçon de ma selle! J'ai bien un poignard, mais ils auront l'avantage et du nombre et des armes!

--Nous ne sommes qu'au premier étage; si cette fenêtre donnait sur la campagne, peut-être avec les draps du lit...»

Don Christoval courut examiner la fenêtre, et Léonor se mit en devoir de défaire le lit.

«Hélas! dit-il en revenant, la fenêtre donne effectivement sur un jardin, mais elle est grillée.»

Cette grille confirmait leurs craintes. Léonor, épouvantée, laissa tomber le traversin qu'elle avait dérangé à moitié. En ce moment, un objet caché dans le pli du drap s'échappa et lit un peu de bruit en tombant sur le plancher. Don Christoval ramassa une petite clef dans l'anneau de laquelle était glissé un papier plié en deux. Il l'ouvrit et lut ces mots tracés au crayon: «Nous avons mangé du sel ensemble, je ne puis vous laisser périr. Cette clef ouvre le buffet de votre chambre. Que Dieu protège votre fuite! Éteignez votre lumière, et surtout ne partez pas avant que le lit ait disparu.»

Ce billet secourable venait sans doute de Rachel. Les termes n'en étaient pas clairs à la première lecture; il en fallut une seconde, après laquelle les deux amants, un peu moins émus, examinèrent la chambre qu'on leur avait donnée. C'était une vaste pièce toute lambrissée en chêne, si haute que la lumière de la bougie éclairait à peine le plafond. L'ameublement consistait en un lit à baldaquin placé sur une estrade et en quelques vieux fauteuils de tapisserie; rien de plus, pas même un miroir sur la cheminée gothique. Dans un coin on voyait s'avancer en saillie le buffet, ou placard mentionné dans la lettre de Rachel. Don Christoval y essaya la clef avec précaution. La porte s'ouvrit silencieusement, et la lumière approchée découvrit que cette prétendue armoire n'avait pas de fond, mais servait d'entrée à un passage obscur et bas. C'est là-dedans qu'il fallait s'engager à tout hasard pour conserver la dernière chance de salut.

D'après les instructions de leur libératrice, il ne fallait point partir sur-le-champ, mais attendre, et attendre dans les ténèbres; car apparemment on guettait le moment où ils seraient couchés et endormis. Don Christoval tira de sa poche une petite lanterne sourde qu'il portait toujours en voyage; il ralluma, souffla la bougie, puis Léonor et Christoval, blottis dans l'angle de la cheminée, celui-ci cachant encore sa lanterne sous son manteau, attendirent avec anxiété l'événement qui devait leur servir de signal.

Au bout d'un quart d'heure, qui leur avait paru un siècle, il leur sembla ouïe marcher sur leur tête. Léonor crut avoir distingué un son de ferraille, comme si l'on eût secoué des chaînes. Le silence se rétablit et se prolongea si longtemps, qu'après avoir passé par tous les degrés de l'angoisse, ils ne savaient plus que penser. Don Christoval en était à se demander si tout cela ne serait pas un jeu, une mauvaise plaisanterie concertée d'avance pour s'égayer ensuite aux dépens de la terreur qu'ils auraient eue. Un si grossier manque de convenance était bien invraisemblable; mais enfin l'heure s'écoulait et rien ne paraissait. Soudain, à quelques pas d'eux, un coup énorme est frappé, un coup étouffé, sourd. C'était le ciel du lit qui s'abattait chargé d'une masse de plomb considérable. Une minute après, le grincement d'une poulie mal graissée se fit entendre, et à travers l'ombre claire d'une nuit d'été, Christoval et Léonor virent leur lit remuer, descendre lentement et enfin s'abîmer à travers le plancher.

Ce n'était pas le moment de s'arrêter à trembler; l'heure était arrivée. Christoval et Léonor s'élancèrent dans le passage masqué par le buffet, dont ils eurent la présence d'esprit de refermer les portes derrière eux. Ce passage était complètement obscur, bas et voûté, s'abaissait par une pente si rapide, qu'ils avaient beaucoup de peine à ne point glisser. Ils tâchaient de se retenir aux murailles et avançaient à tâtons dans ce labyrinthe de pierre qui ne finissait pas. Don Christoval tenait d'une main sa tremblante compagne et de l'autre son poignard à tout événement. F. G.

(La suite à un autre numéro.)

Nouvelles Inventions.

LE PROCÉDÉ ROUILLET.

Dans l'art du dessin il y a une partie qui n'est autre chose que l'imitation exacte du contour des objets, de leurs positions et de leurs proportions relatives; c'est la reproduction matérielle de ce que nous voyons; l'imagination et le sentiment n'ont aucune part dans ce travail entièrement mécanique, mais dont la difficulté est extrême. Ainsi, les peintres consument de longues années, s'épuisent en efforts multipliés pour arriver à bien dessiner, c'est-à-dire à reproduire ce qu'ils voient. Au lieu de pouvoir se livrer sans crainte à l'inspiration, ils sont arrêtés dans la composition de leurs tableaux par les proportions, la perspective, la forme des objets. Un procédé, au moyen duquel cette difficulté serait éliminée rendrait donc un immense service à l'art en général et à la peinture en particulier. L'artiste serait ramené à sa véritable vocation, qui n'est pas de copier servilement la nature, mais de l'idéaliser; de même que ce n'est pas celui qui taille la statue dans le marbre qui est le statuaire, mais celui qui traduit sa pensée en la matérialisant dans une masse d'argile. De même aussi celui-là n'est point un géomètre, qui sait mesurer exactement les longueurs des côtés d'un triangle, mais celui qui, de la connaissance d'un côté de ce triangle et de ses angles adjacents, déduit la figure et la grandeur du triangle tout entier.

Un peintre, M. Amaranthe Rouillet, vient de résoudre le problème de la reproduction exacte des objets. Il a imaginé un appareil simple, très-portatif, commode et totalement différent de la chambre-claire, du diagraphe et du daguerréotype. Avec cet appareil, on peut, sans savoir dessiner, dessiner très-rapidement, à une échelle quelconque, un édifice en perspective, un paysage, une statue, et faire le portrait d'une personne avec une exactitude incroyable. Le crayon, la plume, le fusain, le pinceau, peuvent être mis indifféremment en usage. Le dessin est d'une exactitude miraculeuse, le portrait d'une ressemblance telle, qu'on reconnaît une personne vue par derrière, ou dont la figure est cachée. Les raccourcis les plus étonnants sont rendus complètement au moyen d'un simple trait. Un grand nombre de peintres ont vu les dessins de M. Rouillet et en ont été étonnés; tous ont avoué qu'il leur serait impossible d'atteindre à cette perfection dans la vérité des contours. La plupart désirent que son procédé entre dans le domaine public; quelques-uns voudraient qu'il restât secret: ce sont ceux dont tout le mérite consiste à faire des yeux, des oreilles, des bras et des jambes dans les proportions voulues; copistes d'académies, qui sont aux véritables artistes ce que l'ouvrier statuaire, dont nous parlions tout à l'heure, est au sculpteur.

Le procédé de M. Rouillet, utile aux artistes, sera un service immense rendu aux savants, aux voyageurs, aux artisans, aux décorateurs et aux mécaniciens. Pouvoir reproduire fidèlement, facilement et rapidement tous les objets de la nature et de l'art, est un bienfait dont la société tout entière lui sera reconnaissante. Le dessin suivant a été fait en deux minutes: il représente l'enfant de l'auteur, modèle bien remuant, posant mal, et qu'on a dû saisir, pour ainsi dire, au vol pendant qu'il attendait sa soupe. Toutes les personnes qui comprennent la nature seront frappées de la vérité naïve de cet ensemble, et ceux qui ont vu le petit modèle le reconnaîtront à l'instant. Faisons des voeux pour que la découverte de M. Rouillet, fruit de cinq ans de méditations assidues et d'essais multipliés, soit portée à la connaissance du public. Diminuer les difficultés matérielles de l'art pour faire une place plus large aux sentiments et à l'imagination, ce n'est point diminuer le mérite de l'artiste, c'est au contraire diriger toutes ses facultés vers l'étude du beau et l'intelligence du sujet, dans la disposition des personnages, l'expression des sentiments, l'harmonie des couleurs et la traduction poétique des beautés de la nature.

Industrie.

LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE..

I.

Production de la Canne et fabrication du Sucre.

La canne à sucre paraît originaire de l'Orient, où elle peut se reproduire par semence. Dans les autres pays, on a adopté l'habitude de la planter par boutures, et elle pousse ainsi d'une manière surprenante.

Dans l'Inde, chaque bouture donne trois à six cannes, qui, lorsqu'on les coupe, ont de deux à trois mètres de hauteur et vingt-cinq à trente millimètres de diamètre. On les plante vers la fin de mai, et la récolte se l'ail environ neuf mois après leur plantation, c'est-à-dire vers janvier et février. Il existe plusieurs variétés de cette plante précieuse. On en compte trois principales: la _canne du Brésil_, qui, quoique venue originairement de l'Asie, a reçu ce nom parce qu'elle était arrivée aux Antilles en passant à travers le Brésil; la _canne d'Olahiti_, la plus robuste, celle qui fournit le plus de sucre, et la canne à sucre violette, connue sous le nom de _Batavia_.

Les cannes viennent ordinairement, dans les Antilles, de boutures et de rejetons. Les premières ne peuvent généralement être coupées avant quinze ou seize mois, tandis que les secondes le sont d'habitude de onze à douze. Les mois de février, mars, avril et mai, sont ceux employés à la coupe et à la récolte. L'abattage des cannes est en général une opération longue, difficile, coûteuse, et qui nécessite l'emploi d'un personnel considérable. D'abord toutes les cannes ne parviennent pas ensemble à la maturité, et même les parties d'une même tige ne mûrissent pas toujours au même moment. La coupe d'une plantation peut donc ainsi durer trois mois; car il faut n'abattre à la fois que la quantité de cannes qui peut être immédiatement broyée par le moulin: sans cette indispensable précaution, le sucre qu'elle contient entrerait rapidement en fermentation. Il en serait de même du jus, si on ne se hâtait de l'employer. Ce jus, ou plutôt ce suc susceptible de se convertir en sucre, est ce qu'on appelle _vesou_.

Pour opérer cette conversion, on a recours à plusieurs opérations successives dont nous allons donner la description. Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de l'emprunter à un savant économiste. M. Rodet.

«Dans l'intérieur d'une sucrerie proprement dite, dit M. Rodet, sont établis sur une même ligne les fourneaux et leurs chaudières. L'ensemble des chaudières se nomme _équipage_. On en a souvent deux dans la même sucrerie; mais, dans ce cas, les chaudières de même nom sont de diverses grandeurs, et on les distingue en _grand_ et _petit équipage_. Un seul foyer chauffe tout l'équipage et est placé sous la plus petite chaudière. Chaque chaudière a son nom; la plus rapprochée du bassin à jus s'appelle _la grande_; celle qui suit _la propre_; la troisième, _le flambeau_; la quatrième, _le sirop_, et la dernière, _la batterie_.

«Toutes les chaudières diminuent de grandeur, depuis la _grande_ jusqu'à la dernière, et cela en raison du rapprochement du jus; presque partout encore, ces vases sont en fonte, et leur contenance est encore augmentée par la maçonnerie exhaussée qui les entoure. La partie supérieure du fourneau n'est pas de niveau, et reçoit une pente de 4 à 5 centimètres par chaudière. _La batterie_ est la plus élevée d'environ 20 à 22 centimètres. Cette précaution est prise pour ne point perdre le sirop quand celui-ci s'enlève au-dessus des chaudières, et dans ce cas il rentre dans celle qui précède celle dont il sort; il entraîne sans inconvénients quelques écumes avec lui, puisqu'il rentre dans une chaudière de sucre moins purifiée. Près de chaque chaudière est un petit bassin correspondant à une gouttière qui se rend dans _la grande_. Ces bassins reçoivent les écumes, à mesure qu'on les enlève.

«Les anciennes chaudières étaient en fonte et se brisaient fréquemment. Quelques personnes en ont substitué de cuivre, de forme conique et à fond presque plat. Ce changement a été une amélioration à laquelle on a fait faire de nouveaux progrès.

«On fait couler le jus du bassin dans _la grande_, on y ajoute une certaine quantité de chaux préparée à l'avance, et de suite on remplit avec le suc ainsi traité _le sirop_ et _le flambeau_. On opère de même une seconde fois, et l'on verse dans _la propre_; il faut alors remplir de nouveau _la grande_ et continuer l'addition de la chaux. Aussitôt que les quatre grandes chaudières sont pleines de jus et _la batterie_ d'eau, on allume le foyer, qui, étant plus rapproché du _sirop_ et du _flambeau_, les fait bouillir d'abord; on enlève alors les écumes, et l'on fait passer le _vesou_ de ces deux chaudières dans _la batterie_. Pendant ce temps on a enlevé les grosses écumes du suc de la _propre_, et on le fait passer dans le _flambeau_; celui de la _grande_ est transporté dans _la propre_, et _l'équipage_ est en roulement complet. Ce changement de chaudière se fait au fur et à mesure que chaque opération est terminée; mais on réunit toujours dans _la batterie_ le produit de plusieurs chauffes des autres chaudières Quand le sirop de _la batterie_ est arrivé au degré favorable, on le verse dans le rafraîchissoir après avoir diminué le feu, et de suite on remplit la batterie avec la charge du _sirop_, celui-ci avec celle du _flambeau_, le _flambeau_ avec le vesou de _la propre_, et cette dernière avec le jus de la _grande_, et l'on continue de travailler.

«D'un premier rafraîchissoir où il a été déposé, le sirop encore chaud est porté dans un second rafraîchissoir, où l'on ajoute une seconde cuite plus rapprochée que la première, afin que la cristallisation commence aussitôt après la réunion; on remue ou l'on _mouve_ bien ces deux cuites, qui, réunies, forment un _empli_, et l'on va verser le tout dans un bac ou dans des formes. On appelle _bac_ un coffre de trois mètres trente centimètres de long sur deux mètres de large, et trente-trois centimètres de profondeur. Les formes sont des vases coniques en terre cuite de différentes dimensions. On verse plusieurs emplis dans le même bac, mais sans remuer le sirop déjà déposé, et qui commence à cristalliser.»

Telle est la méthode la plus généralement adoptée dans les colonies françaises pour la fabrication du sucre. Ces opérations terminées, on procède au travail de la purgerie.

«Les _purgeries_ sont de deux sortes, suivant l'espèce de sucre qui doit y être préparé. Celle à _moscouade_, ou _sucre brut_, est un bâtiment de vingt-trois mètres de long sur environ sept mètres de large, et divisé en deux parties. L'une, creusée dans le sol de deux mètres au moins, est partagée en plusieurs bassins que l'on nomme _bassins à mélasse_, et l'autre, construite au-dessus de la première, est appelée _le plancher_. Celui-ci est à claire-voie et se trouve au niveau du sol. Les bassins sont cimentés avec soin, et ont ordinairement une partie de leur fond un peu plus creuse que l'autre pour favoriser le puisage des mélasses. Des barriques ouvertes par le dessus, et reposant sur l'un des fonds, qui est percé de quelques trous, reçoivent, les sucres à égoutter, quand toutefois on a placé dans les trous dont nous venons de parler des cannes à sucre qui se prolongent jusqu'au-dessus du tonneau; on laisse le sucre s'égoutter pendant près de trois semaines, après lesquelles on remplit la barrique et on place le fond supérieur; on ferme avec des chevilles les trous pratiqués dans le fond de la barrique, et le sucre peut alors être expédié.

«On construit quelquefois, à l'une des extrémités de la purgerie, un fourneau en maçonnerie sur lequel sont établies deux chaudières à faire cuire et raffiner les sirops égouttés des formes.