L'Illustration, No. 0006, 8 Avril 1843
Part 2
Phèdre ne se livre pas, elle, aux boxeurs du parterre. Drapée dans son harmonieuse tunique, elle a quitté Trëzence, l'autre jour, pour venir dans les salons d'Érard réciter sa passion et ses beaux vers, au bénéfice des jeunes élèves de: l'_École polonaise_, enfants de la proscription, Phèdre est arrivée sur son char; ses nobles coursiers n étaient nullement affligés; ils n'avaient point l'oeil morne, ni la tête baissée; comme Phèdre avait évité le chemin de Mycène, en passant par la rue Croix-des-Petits-Champs, nul monstre sauvage ne s'est roulé sous le pied de ses chevaux, en replis tortueux. Avec Phèdre, Camille et Bérénice sont aussi venues, apportant dans cette bonne action, l'une son iambe implacable, l'autre sa plaintive élégie; et si quelqu'un, tristement et diversement ému de cette passion fatale, de ce pudique amour, de ce désespoir furieux, avait demandé: Qui est Phèdre? qui est Bérénice? qui est Camille? C'est mademoiselle Rachel, aurait-on répondu. Remords cuisants, chastes soupirs, terrible malédiction, elle a pris tous les tons poétiques, elle a eu toutes les voix harmonieuses, elle a prodigué les luttes les plus opposées de l'âme et du coeur, pour ces pauvret jeunes exilés de la Pologne. Voilà qui est bien; que le talent et la poésie appellent la richesse et le loisir à l'aide du malheur et de l'exil! Camille aura pu y trouver quelque soulagement à la perte de son cher Curiace, Phèdre en faire la déclaration sans remords à Hyppolyte, et Bérénice dira comme Titus: «Je n'ai pas perdu ma journée.»
Vendredi il y avait grand concert chez madame L. C. G..., une des aimables et jolies comtesses du faubourg Saint-Germain. Thalherg s'y faisait entendre, et Duprez et Artôt; on applaudissait. Les petites mains délicates et parfumées n'étaient pas les moins ardentes à battre motivées d'enthousiasme et de ravissement. Le gracieux sourire et l'hospitalité charmante de la comtesse, châtelaine de l'endroit, assaisonnaient agréablement l'archet d'Artôt, le gosier de Duprez et le piano de Thalherg. Tout à coup entre; M. de Cham... d'un air tout effaré. M. de Cham... est un de ces hommes qui ressemblent à une sinistre nouvelle; dès que vous le voyez, vous ne savez point, à la mine ahurie qu'il vous apporte, s'il ne vient pas vous annoncer que votre maison brûle, que votre banquier a fait banqueroute, ou que votre meilleur ami vous a enlevé votre maîtresse. A cette profession d'enseigne de mauvais augure, M. de Cham... joint l'avantage de ne pouvoir hasarder un geste sans faire une maladresse, ni prononcer un mot sans dire une bêtise. Le plaisant, c'est que notre homme a la persuasion la plus cordiale de sa dextérité et de sa finesse. Tous ses saluts aboutissent à renverser un fauteuil, à écraser un pied ou à briser une porcelaine: toutes ses galanteries se travestissent en un mauvais compliment. Après tout, il est si naïf et se mire si ingénument dans sa balourdise, il est si bon homme, d'ailleurs, qu'on lui pardonne, et même on l'aime mieux comme cela.--Il entre donc de l'air que je vous ai dit. Artôt exécutait la prière de _Moïse_. Mon de Cham... ouvre les oreilles (et, Dieu merci! il a de quoi), allonge le cou et écoute en regardant de temps en temps ses voisins d'un oeil désespéré. Le solo fini, il se glisse à la rencontre de la comtesse, qui traversait la foule en aspirant un magnifique bouquet de violettes, de roses blanches et de myosotis: «Ah! M. de Cham.... vous voilà, lui dit-elle de son plus fin sourire.--Oui, madame, et très-heureux de vous voir. Je sors du concert de M. Guizot, et vraiment c'était bien plus ennuyeux qu'ici.» Il dit, et regagnant sa place, l'ingénieux de Cham... laboura cruellement du coude le nez d'une douairière tendrement absorbée dans la contemplation de la barbe fantastique d'Artôt.
Dans la même soirée, j'ai entendu le dialogue suivant:--«Eh bien, ma chère, mariez-vous votre jeune cousine Anna?--Mais, oui, ma chère, si nous lui trouvons quelque chose qui nous aille.--Et, tenez, j'ai votre affaire: un jeune homme!--Vous le nommez?--Ah! je ne sais pas son nom; mars il vous convient à ravir.--Sa fortune?--On ne m'en a rien dit: mais, certainement, il fera le bonheur d'Anna.--Son esprit, son coeur, sa position dans le monde?--Oh! vous ne sauriez mieux faire!--Qui est-ce donc, enfin»--Vous savez, ma chère, vous savez bien... c'est ce jeune homme que... ce jeune homme qui valse à deux temps.»
Vous savez, ou plutôt vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle une loge du cintre: la loge du cintre est une de ces cages étroites, imperceptibles et malsaines qu'on peut apercevoir à l'aide d'un excellent télescope, perchées au sommet d'un théâtre comme un nid d'hirondelle sur un haut peuplier. La loge du cintre est le champ d'asile des mamans de ces demoiselles des portières de ces messieurs... Un comparse du Théâtre-Français, un de ces braves Romains de la tragédie classique, aborda dernièrement, chapeau bas et avec toute l'humilité d'un soldat d'Auguste et de Néron, l'auteur des _Burgraves_. en méditation dans la coulisse: «Monsieur, pourriez-vous me faire l'honneur d'une loge du cintre pour mon épouse?--Quoi! une loge du cintre! Mais, mon ami, savez-vous ce que vous demandez? Cela n'est pas possible. J'y ai des princes!»
Le vicomte de S... est un de ces éternels Adonis qui croient à leur éternelle fraîcheur et à leur jeunesse éternelle; c'est un étourdi en cheveux gris, un adolescent de cinquante ans; il y a bien trente ans qu'il est intimement lié avec madame de Val..., liaison tout amicale, toute d'estime, car de S... a d'excellentes qualités; elles ressortent d'autant plus qu'il a de nombreux ridicules. Il est honnête, sincère, dévoué; il donnerait sa fortune pour ses amis, j'entends pour ses vrais amis, et peut-être sa vie; mais pour tout au monde, il ne leur accorderait pas qu'il n'est plus à la fleur de l'âge. Vous lui demanderiez à emprunter six mois de sa prétendue jeunesse pour vous sauver d'un péril, ou pour vous tirer vivant d'une fondrière ou d'un puits artésien, qu'il vous les refuserait. Un jour--il y a quelques semaines de cela--madame de Val... avait réuni une société nombreuse dans son joli appartement de la rue Bergère; la conversation était animée; le vicomte y semait l'esprit de toutes mains: il en a plein ses poches. Une opinion lui échappa, je ne sais plus sur quel point de politique, de morale ou de littérature, que madame de Val... crut devoir contredire avec cette finesse d'aperçu et ce bon goût qui donnent tant de charme à ses moindres paroles. «Eh! quoi, vous pensez cela?--Eh! oui, vraiment, madame.--Vraiment, mon vieil ami?» A ces mots, de S... pâlit, ses lèvres se contractèrent et il se laissa aller sur le dos de son fauteuil. On crut qu'il se trouvait mal. «Non, ce n'est rien,» dit-il; et se levant tout à coup, il prit son chapeau, salua brusquement et sortit. «De S..., qu'avez-vous donc?» s'écria madame de Val...; mais il était déjà loin.
Le lendemain, madame de Val... reçut le billet suivant, sous enveloppe parfumée, et pour cachet une colombe tenant dans son bec une rose enlacée d'une branche de myrte. La lettre était ainsi conçue: «Madame, hier, vous m'avez appelé votre vieil ami; je ne devais pas attendre cela de vous, après trente ans d'affection.»
Nous l'avons en contant, madame, échappé belle.
La comète a failli caresser de l'extrémité de sa queue la face de notre globe sublunaire. Vous devinez ce que doivent procurer d'agrément les caresses d'une comète. Ajoutez à sa queue quelques aunes de plus, et cette queue nous faisait la nôtre; l'Académie des Sciences l'atteste. Je vous le demande, où seraient maintenant Lablache, le Dauphin, les _Burgraves,_ Phèdre, la Pologne, M. de Cham..., madame L. C. G., la loge du cintre, M. le vicomte de S..., madame de Val..., _l'Illustration_ et moi-même, qui viens de vous conter tranquillement tous mes petits contes? Mais, grâces au ciel (c'est bien le cas de le dire), la comète, de mauvaise humeur sans doute d'avoir compromis inutilement sa queue dans cette affaire, vient de se replonger, bien loin de nous, dans les immenses profondeurs de l'infini. Qu'elle y reste! Nous ne lui enverrons pas M. de Sercy en ambassade pour la prier de revenir.
Les frontières du Maine
ET LE DERNIER TRAITÉ ENTRE L'ANGLETERRE ET LES ÉTATS-UNIS.
Quand l'Angleterre reconnut, par le traité de 1783 l'indépendance des États-Unis, la frontière nord-est de l'Union avait été fixée ainsi qu'il suit par l'article 2 de ce traité: «Pour prévenir toutes les disputes qui pourraient s'élever à l'avenir au sujet des frontières desdits États-Unis, il est ici convenu de déclarer que leurs frontières sont et seront, à partir de l'angle nord-est de la Nouvelle-Ecosse (divisée aujourd'hui en Nouvelle-Ecosse et en Nouveau-Brunswick), c'est-à-dire l'angle qui est formé par une ligne tirée dans la direction du nord, de la source de la rivière Sainte-Croix aux hautes terres, puis le long de ces hautes terres qui séparent les eaux qui s'écoulent dans la rivière Saint-Laurent de celles qui se jettent dans l'Océan Atlantique, jusqu'à celle des sources du Connecticut, qui est situé le plus au nord-ouest... etc.»
Cet article n'était pas très-clair à l'époque où le traité fut conclu, et ne l'est pas davantage aujourd'hui. Le territoire en litige n'était pas habité et avait à peine été exploré par les chasseurs. La situation de l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse était plus que problématique, car on ne savait pas exactement lequel des cours d'eaux qui parcourent ce pays était la rivière Sainte-Croix, et, à plus forte raison ignorait-on où il fallait fixer sa source. On était convenu, par le traité, de suivre une certaine ligne de hautes terres: mais des qu'on voulut mettre le traité en exécution on chercha vainement quelles étaient ces hautes terres qui devaient séparer le bassin du Saint-Laurent du bassin des affluents de Atlantique, et on douta même de leur existence C'est que les négociateurs du traité s'étaient basés sur une carte publiée par Mitchell en 1753, alors fort estimée et reconnue depuis fort inexacte.
En 1794, un nouveau traité fut conclu entre l'Angleterre et les États-Unis, et un des objets de ce traité était de déterminer exactement ce que c'était que la rivière Sainte-Croix. Des commissaires furent nommés de part et d'autre; ils firent un rapport en 1798, qui devait être considéré par les termes mêmes du traité comme définitif. On trouva une source plus ou moins exacte de la rivière Sainte-Croix et un des points de la frontière fut ainsi fixé. C'était un premier pas. Malheureusement la guerre éclata entre les deux États avant que les explorations eussent donné de nouveaux résultats, et elles ne furent reprises qu'après le traite de Gand, en 1814. Des commissaires explorateurs furent envoyés sur le terrain par les deux gouvernements; d'admirables travaux furent entrepris, mais la question ne fut pas résolue; les commissaires eux-mêmes ne s'entendirent pas. Au milieu de toutes ces incertitudes, chaque gouvernement se forma une opinion à son avantage. Les États-Unis, en établissant la ligne de démarcation à partir de la rivière Sainte-Croix, dans la direction du nord, lui faisaient traverser le fleuve Saint-Jean, dont le cours supérieur leur aurait appartenu, et le faisaient aboutir à quarante-un milles de Saint-Laurent, vers le 48e degré de latitude nord; car, selon eux, ce n'était que là que l'on rencontrait les hautes terres désignées par le traité de 1783, et tout le pays à l'ouest de cette ligne, en suivant les hautes terres dans la même direction jusqu'à la source du Connecticut, devait appartenir à l'Union. Les Anglais ne pouvaient accepter bénévolement une telle décision, car cette ligne de frontières qui traversait ainsi du sud au nord, presque dans toute son étendue, la vaste péninsule formée par l'Océan, le golfe Saint-Laurent et le fleuve du même nom, interrompait toute communication entre les provinces de la Nouvelle-Ecosse et le Canada, entre Halifax et Québec, entre les riches établissements de la baie de Fundy et le Saint-Laurent.
La difficulté restait entière. On était convenu, de part et d'autre, par le traité de Gand, qu'en cas de dissentiment, on déférerait le jugement de la contestation à l'arbitrage d'un tiers. En conséquence, le roi des Pays-Bas fut choisi pour arbitre en 1828. Sa sentence fut rendue et communiquée aux intéressés dans les premiers jours du mois de janvier 1831. Ce n'était pas une interprétation des questions qu'il devait résoudre, au moins quant au point principal; il proposait simplement une transaction. Selon le roi des Pays-Bas, il était impossible de fixer exactement l'angle nord-ouest de la Nouvelle-Ecosse qu'avait voulu désigner le traité de 1783, car les cartes dont on s'était servi étaient remplies d'erreurs; quant aux hautes terres, il était manifeste qu'il en existait plusieurs lignes, mais aucune ne résistait aux objections. En conséquence il proposait, comme le parti le plus juste et le plus raisonnable, de substituer à la démarcation imaginaire du traité de 1783 une délimitation toute nouvelle, en tenant compte, autant que possible, des convenances réciproques. Le gouvernement anglais se montra disposé à accepter la décision de son allié, bien qu'elle allât à rencontre de ses prétentions, et peu de jours après qu'elle lui eut été communiquée, lord Palmerston envoya au ministre britannique à Washington l'acceptation de son gouvernement.
Mais dans le même temps, le ministre des États-Unis à La Haye, M. Preble, de l'État du Maine, en recevant la sentence du roi Guillaume, au lieu de la transmettre purement et simplement à son gouvernement, protesta contre cette sentence d'arbitrage, et sans attendre des instructions ultérieures, partit aussitôt pour New-York, d'où il se rendit dans l'État du Maine avant d'aller à Washington. Or, il y a dans la Constitution fédérale des États-Unis un article qui interdit au gouvernement fédéral la faculté de céder aucune portion de territoire d'un Etat particulier sans le consentement de cet État. L'État du Maine était le plus intéressé dans cette affaire; de sa décision dépendait le rejet ou l'acceptation des propositions d'accommodement: encouragée par la protestation de M. Preble, la législature du Maine prit les devants sur la délibération du président et du congrès, et déclara que l'arbitre avait dépassé la limite de ses droits, en substituant un compromis à l'interprétation qu'on lui demandait.
Les dispositions du président et du cabinet étaient beaucoup plus conciliantes, et s'il n'avait tenu qu'à eux, la transaction aurait été acceptée; mais, aux États-Unis, le droit de ratifier les traités appartient au Sénat. La convention proposée par le roi Guillaume lui fut donc soumise. Une grande majorité se prononça pour le rejet de cette sentence. Ce fut en vain que le président exprima le plus vif désir que la convention fût acceptée; ce fut en vain que le comité des affaires étrangères, auquel fut renvoyé le message, fit un rapport conforme à l'opinion du président, le Sénat refusa sa ratification, et le gouvernement fédéral se vit obligé de notifier au gouvernement anglais qu'il regardait le jugement du roi des Pays-Bas comme non avenu; mais en même temps il lui faisait espérer que la difficulté constitutionnelle pourrait être levée au moyen d'un arrangement qui se négociait entre l'État du Maine et le gouvernement fédéral. Le cabinet de Washington s'était flatté d'un vain espoir. Il s'agissait d'obtenir de l'État du Maine la cession du territoire contesté moyennant une indemnité pécuniaire, et quand l'Union aurait été substituée aux droits de l'État du Maine, le cabinet américain en aurait disposé pour le plus grand bien de la république tout entière. Cette combinaison manqua. Le Maine consentit, mais l'État de Massachusetts, dont le Maine n'était qu'un démembrement, et dont il fallait obtenir l'autorisation comme propriétaire de la moitié du terrain, refusa son adhésion à l'arrangement proposé. De son côté, le gouvernement anglais, las de faire des avances inutiles, déclara qu'il ne se considérait plus comme lié par les offres réitérées qu'il avait faites, et qu'il ne consentirait plus en aucun cas à accepter la ligne tracée par le roi des Pays-Bas. De la sorte, la solution du différend fut encore indéfiniment ajournée.
Les négociations n'étaient cependant pas rompues; mais elles faillirent l'être par une simple querelle de juridiction entre le gouverneur de l'État du Maine et le gouverneur de la colonie anglaise du Nouveau-Brunswick, qui compliqua d'une manière fâcheuse la question du territoire contesté, et dont les journaux ont retenti assez longtemps pour qu'il soit inutile d'en rappeler les détails. Ce débat apaisé, les deux gouvernements envoyèrent, chacun de son côté, des commissaires pour explorer le territoire contesté, où manquaient tous les éléments d'observations topographiques. «En arrivant sur le terrain de nos opérations, disaient les deux officiers du génie anglais, dans le rapport adressé par eux, en 1840, à lord Palmerston, nous apprîmes que nous aurions à explorer un pays désert, où l'on ne rencontrait pas un être humain, à l'exception de quelques pionniers et de quelques Indiens errants occupés à la chasse. Ce désert n'a jamais été traversé par des personnes capables de faire des observations exactes, de sorte que toutes les cartes que nous avons vues sont incomplètes. Si nous n'avions pas eu le bonheur d'engager à notre service deux Indiens intelligents, dont les cartes informes étaient tracées sur l'écorce des arbres, nous aurions perdu tout notre temps à couper des communications à travers des forêts impénétrables.» Ces difficultés n'empêchèrent pas les commissaires anglais d'arriver à une conclusion conforme aux prétentions de leur gouvernement, et ils crurent avoir prouvé dans leur rapport que la Grande-Bretagne avait un titre clair et inaliénable à la totalité du territoire en litige. Dans le même temps, les commissaires envoyés par les États-Unis étaient arrivés à une conclusion semblable en faveur des prétentions de leur gouvernement, de sorte que, lorsque le ministère tory arriva au pouvoir, la question était au même point qu'en 1840, après tant de recherches et d'efforts pour arriver à un compromis.
Sir Robert Peel, au milieu des embarras de la situation, résolut de terminer à tout prix et sans retard cette question, qui pouvait compliquer d'une manière si fâcheuse sa position. Un plénipotentiaire fut envoyé à Washington au commencement de l'année 1812, pour négocier une transaction. C'était lord Ashburton, célèbre sous le nom d'Alexandre Baring, chef de la plus puissante maison de banque et de commerce du monde entier, et qui, par son mariage avec la fille d'un négociant de Philadelphie, a d'étroites relations avec les États-Unis. Dès le début des négociations, il devint évident que l'Angleterre avait hâte d'arriver à une solution pacifique. Le cabinet de Washington a profité de cette disposition, et a obtenu tout ce qu'exigeaient ses intérêts et sa vanité. Adoptant pour base de l'arrangement la proposition faite en 1839 par lord Palmerston, de prendre la rivière Saint-Jean pour ligne limitrophe, lord Ashburton a cédé aux États-Unis toute la partie du territoire contesté, fertile, habitable et couverte des plus riches forêts, et n'a réservé à l'Angleterre qu'un pays dont les neuf dixièmes sont sans valeur. En un certain point, les deux rives du Saint-Jean sont occupées par une colonie d'origine française, un des débris de l'Acadie. Le plénipotentiaire anglais refusait sur ce seul point de prendre la rivière pour limite, ne voulant pas couper en deux et placer sous des lois différentes cet établissement; mais il a été forcé de céder devant les exigences du cabinet américain, et la colonie de Madawaska a été divisée. Une autre concession non moins importante lui a été imposée; c'est la faculté accordée aux Américains de naviguer librement sur le Saint-Jean jusqu'à la mer, à travers la province anglaise du Nouveau-Brunswick. De plus, il a été stipulé que tous les produits non manufacturés du pays arrosé par le Saint-Jean ou par ses tributaires pourraient descendre la rivière jusqu'à la mer, et que les produits américains, lorsqu'ils traverseraient le Nouveau-Brunswick, seraient admis dans les ports de cette province comme des produits anglais. En outre, l'Angleterre paie aux États du Maine et de Massachusetts une indemnité de 300,000 dollars (environ 1,000,000 fr.). Par cet arrangement, l'Angleterre s'assure, à la vérité, une ligne de communication entre les possessions du Canada et le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, mais elle a ouvert aux Américains un libre accès au coeur même de ses provinces. Tel est en substance le traité conclu à Washington le 9 août 1842, qu'ont imposé à l'Angleterre les embarras de sa situation politique et financière. D'abord la Grande-Bretagne tout entière l'a accueilli avec enthousiasme, comme terminant un différend qui pouvait amener tôt ou tard un conflit entre deux nations dont le plus grand intérêt est de demeurer en bonne intelligence; mais bientôt, quand on a connu les détails du traité, la presse et le pays ont retenti des plaintes des citoyens touchant les sacrifices faits à l'honneur et aux intérêts de la Grande-Bretagne, par la _capitulation Ashburton_. Cependant le sentiment de la nécessité de conserver entre les deux pays la bonne intelligence, a fait taire ce mécontentement, et la discussion que lord Palmerston a voulu soulever récemment, dans la Chambre des Communes, au sujet de ce traité, a tourné entièrement à l'avantage du ministère.
Tribunaux.
LA POLICE CORRECTIONNELLE.
Les audiences de la police correctionnelle commencent en général entre onze heures et midi; mais tous les matins, avant neuf heures, quatre-vingt ou cent individus viennent s'entasser sur les marches du grand escalier situé à l'extrémité de la salle des Pas-Perdus et conduisant à la 6e chambre. A dix heures et demie, les portes sont ouvertes; cette foule, composée en grande partie d'hommes et d'enfants, se précipite dans l'antichambre qui précède la salle d'audience, puis dans l'étroite enceinte réservée au _public_. Les gardes municipaux de service sont souvent obligés d'employer la force pour le repousser. Rarement tous les curieux qui se pressaient sur l'escalier voient leur patience récompensée. L'enceinte réservée suffisamment remplie, le passage est barré par la crosse d'un fusil. Quand une personne sort, une autre personne entre; telle est la consigne; aussi, sans même entrer dans la salle de la police correctionnelle, en se promenant quelques instants, de midi à quatre heures, devant le grand escalier de la salle des Pas-Perdus, un observateur intelligent peut-il apprendre à connaître le _public_ qui assiste presque régulièrement aux audiences de la 6e chambre, la plus célèbre des trois chambres de la police correctionnelle du tribunal de la Seine.
Triste étude, en vérité, pour le dessinateur comme pour le moraliste! Sur les cent individus dont se compose l'auditoire, il y en a plus de cinquante qui n'ont d'autre profession que le vol; ils viennent tantôt assister au jugement de leurs complices et leur faire des signes convenus, tantôt se familiariser d'avance avec l'aspect et les formes de la justice, prendre des leçons d'adresse ou d'audace, quelquefois même s'exercer à commettre des vols jusque sous les yeux des magistrats. Au milieu de cette bande d'escrocs se trouvent disséminés çà et là des ouvriers sans ouvrage, des écoliers qui font l'école buissonnière, des vieillards pauvres qui n'ont d'autre but que de passer quelques heures dans une chambre bien chauffée, et enfin cinq ou six honnêtes bourgeois attirés à la 6e chambre par le désir d'assister en personne à quelques-unes de ces scènes dramatiques ou ridicules que racontent chaque matin à leurs abonnés les journaux judiciaires.