L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Part 7

Chapter 73,796 wordsPublic domain

Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? Notre vicomte va vous l'apprendre.

Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, une façon d'_homme de compagnie_. Être n'est rien, paraître est tout: il est fidèle à sa devise.

D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, l'homme le plus brillant de Paris!»

Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son feuillage verdoyant.

Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: «Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur dîner la substance de vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on nourrirait!»

Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.

Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse réunion.

--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.

--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce nonchalante.

--La Grisi a-t-elle été belle?

--Adorable!

--Et Lablache?

--Admirable!

--Et Mario?

--Délectable!

--Je crois que vous avez été content?

--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!

Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien, qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause d'indisposition.

Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes en matière de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du jockey-club et parie six cents louis sur la tête de _Tandem_ contre _Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonçant qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la belle étoile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_, comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou _tabatière_ où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les fumées de l'âcre _caporal_, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.

OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.

Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages, chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de spectateurs.

A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège se mit en marche dans l'ordre suivant:

Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les invités.

Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.

Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait, dit-on, à 50,000.

Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des toasts.

On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux commencèrent.

Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828, le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.

Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15 millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000 liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel. Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.

Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M. BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?

Bulletin bibliographique.

_Transeundo_, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18 de 250 pages Ledoyen.

C'est en passant (_transeundo_), c'est à de longs intervalles, dans son adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses espérances.

M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.)

Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la _Prairie_ et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estimé, du moins presque aussi célèbre que l'illustre auteur de _Waverly_.

Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans la vallée de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.

_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate anglaise, _la Proserpine_. Dès lors le roman ne se compose plus que du _duel_ de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation aussi ennuyeuse qu'inutile.

_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_, libraire-éditeur.)

M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de son _Histoire de France_ s'étendaient depuis les origines de la Gaule primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels étaient les nombreux sujets dont traitait le tome IX.

Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y jouèrent Catherine et Charles IX.

Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la monarchie des Bourbons.

_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1 vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_, éd.) 5 fr.