L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Part 6

Chapter 63,706 wordsPublic domain

La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et ton âme dans l'autre.

Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à l'imagination de Léonor.

Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, qu'importe le reste de l'univers?

Et l'on chanta dans le jardin:

Marinero del onda,

A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.

José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.

§ II.-La maison isolée.

Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.

La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui répondit que c'était la colonie de _Carlota_, éloignée seulement de quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de quitter sitôt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues tiges d'émeraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans valeur.

Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de _Carlota_. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût exquis:

Marinero del onda, Ayolé! En un arrojo Hecha te al golfo, Que tu dicha consiste En un arrojo. F. G.

_(La suite à une prochaine livraison.)_

Revue d'Horticulture.

Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel: le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne, forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces trois millions le plus judicieusement possible.

En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété, l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.

Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une _jardinière_ élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg, Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au talent des horticulteurs français.

Le goût pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias; parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les azalées, les rhododendrums.

Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture, explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues, pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre _Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destinés l'un et l'autre à devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.

Le _Paulownia imperialis_, nommé _kiri_ dans la langue du Japon, son pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles même du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antérieurement connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par conséquent de son ombrage.

La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.

En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère, et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige. L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze mètres d'élévation.

Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre magnifique.

Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la première fois en Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.

Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight, l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales, particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.

Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias à fleurs parfaites_, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les _Pélargoniums_ aux mille broderies éclatantes; les _calcéolaires,_ dont les corolles semblent nuancées au pinceau; les _Camélias_ si supérieurs de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les variétés récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il faudrait les compter par milliers.

Il nous reste à parler des _Orchidées_, qui tiennent en ce moment le premier rang parmi les plantes de collection.

Pour forcer les _Orchidées_ à vivre et à fleurir dans la serre, il faut leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchidées_ en bon état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a le droit d'être le plus fier.

On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les _Orchidées_ dans la terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples, les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air excessivement chaud et humide.

Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en faveur des _Orchidées_ au moment où nous écrivons; nous avons figuré la fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille, vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.

Miscellanées

L'HABIT ET LE MOINE.

Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder: mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa fastueuse existence.

L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau, noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque beatus!..._

Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.

Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son _de_ même est de pur agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de naissance, tout au moins par droit de conquête.

Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.

Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but: _Paraître._