L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Part 5

Chapter 53,641 wordsPublic domain

Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit: _Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de ce que veut son mari.

Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ était riche, d'où vous devez conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale, et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:

_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._

Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!

La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M. Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous invitions à un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine, d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y prendrez pas pour cela moins d'intérêt.

L'ORPHÉON.

C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.

L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui, sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y atteindre.

«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition, ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse. Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements; en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné: l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte, marcher à sa suite.

«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos, remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs. Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si, en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»

La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de l'enseignement gratuit qu'on organisait.

Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale, n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais, dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.

La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre affaire.» dit le chansonnier.

Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux fonctions qu'on allait lui déférer.

Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève, pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le _Manuel musical_ qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_, à des exercices musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres, que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.

Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix mille le nombre des élèves.

De temps en temps, les _moniteurs_ de ces écoles se réunissent pour exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant, ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme _orphéon_ dans le langage universitaire.

Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel bien elle fait à l'âme!

Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y être admis.

La Vengeance des Trépassés

NOUVELLE

§ Ier.--Le Couvent.

«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa fille; n'est-ce pas, Léonor?--Il est vrai, madame.»

Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta sous la fenêtre:

Marinero del onda, Ayolé! En un arrojo Hecha te al golfo... Que tu dicha consiste En un arrojo.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.

--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.

--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.

--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la règle.

--Dites-lui de se taire.»

La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: «Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.

«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas la fièvre?

--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de cette potion calmante qui est sur la table.

--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il sera renvoyé.»

L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans huit jours?

--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que sa santé.

--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.

--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.

--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici d'une crise physique.

--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.

--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.

--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.

--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je veux que vous vous reposiez.

--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.

--Pourquoi?

--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?

--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite table, contre mon lit.

--Et si vous vous endormez?

--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez pas pour m'en faire prendre.

--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?

--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je dirais que je l'ai exigé.

--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la nuit, toute seule?

--Peur! de quoi?

--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à vingt ans! quel dommage!

--Quelle était donc sa maladie, Périlla?

--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!

--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.

--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»

Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous laissez pas mourir!

--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?

--Sans doute.

--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?

--Ah! oui; je n'y songeais pas.

--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.

--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.

--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en avez pas besoin pour vous mettre au lit.»

Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart d'heure je viendrai la prendre.

--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât éclairée la nuit, voilà tout.

--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?

--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prêtée. Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!

--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.

--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le veux!

--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de soeur Saint-Ange!

--Eh bien, allez me le chercher.

--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est encore sur ses oeufs.

--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.

--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant votre convalescence.

--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.

--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, et qui auront coûté si cher!»

Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:

Marinero del onda, Ayolé!

Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de _la Vie des Saints,_ ne lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.

--Et la boîte, que vous oubliez.

--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.

Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table et se mit à tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»

Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»