L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843
Part 4
Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction, faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous périssions si nous n'eussions péri.
L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca, Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en criant _é Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires étoient désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses partisans.
(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en 1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.
(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona, en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement qu'il fit éprouver à Attale.
(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une armée.
(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il n'a plus reparu.
Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.
GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais, dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous sentions tous les délices d'une amitié réciproque.
«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire; mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai, je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés, qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de courte durée.»
Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé, Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il, d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto; devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos partisans l'armée de Giovan Paolo.»
Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir, qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi, dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim et de misère.
Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.
RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.
OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé. L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux de leur tranquillité.
Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation. En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli... Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro, Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence, les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.
SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais, dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment, ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent; le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui, voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman, qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.
La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari, cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds: elle en est repoussée avec effroi.
«_Madame_, lui dit avec dureté Sampiero, _entre le crime et l'opprobre, il n'est de milieu que lu mort._»
L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»
Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue de son mari, et lui dit avec courage: «_Sampiero, le jour où je m'unis à vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse, mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de mourir de votre main!_»
La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina mourut.......
Elle mourut par les mains de Sampiero.
Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat, à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république. Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet implacable ennemi.
Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses. Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus vivre libre.
Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes, furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Chronique Musicale
THÉÂTRE-ITALIEN.
Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a, cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas: l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.
La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport. Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.
Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de l'accroître.
Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le _Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses plus beaux triomphes.
Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices: l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances; l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge en pourrions-nous faire qui valût celui-là!
Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de toutes les scènes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant été presque complètement éclipsée par son frère cadet. _Don Pasquale_, c'est de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous préférons nous occuper.
_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron à larges basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies; mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle, erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est longtemps appelé _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte, un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle. Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu, si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? _Don Pasquale_ est comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.
«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.
--Volontiers, dit le docteur.»
Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement préparée?
«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»