L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Part 3

Chapter 33,720 wordsPublic domain

Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une _Déposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original. Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.

Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr., du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.

_L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_, portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le _Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant à l'île des Phéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au mérite de ces riches compositions.

Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il représente la _Délivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'apôtre et son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une merveilleuse dextérité. On a payé sa _Délivrance de saint Pierre_ trois fois plus cher que la _Déposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr.

Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi ont-ils été vendus: _une tête de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr.

La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était nombreuse pour assister à la vente de la _Nymphe couchée_ et de la _Madeleine_, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce _chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété; le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces défauts, la _Madeleine_ est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue 59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.

En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:

École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c. École italienne (128 tableaux). 236,006 50 Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50 Marbres (50) 88,999 50

Total. 635,436 50

C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de décès.

Beaux-Arts.--Salon de 1843.

(Voyez pag. 44 et 56.)

SALLE DES SCULPTURES.

Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se dérange, et se donne la peine de passer chez eux.

L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.

Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde, Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre? Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse, tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode; le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles. «Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:

D'un pinceau délicat l'artifice agréable, Du plus affreux objet fait un objet aimable. »

Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient _de multiplier les ouvrages médiocres_. Tout vainqueur aux jeux olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté trois couronnes, pour que cette statue fût _iconique_, c'est-à-dire pour qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.

La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les principales peintures du salon carré.

_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la _Navigation._

Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête, par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa _Philosophie_ n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la déesse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.

Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les draperies; il en résulte une sorte d'harmonie _carrée_ qui nous semble dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine, ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir la rigide façon dont la _Philosophie_ est enveloppée, que l'artiste, dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis voilée: la critique avait déjà reproché à son _Oreste mourant_ une affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles la statuaire devient de la géométrie pure.

_La Philosophie_ de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été exposées au Louvre depuis plusieurs années.

_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;_ son chien lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années, avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du marbre la romance du _Saale, les Méditations_ de Lamartine Nonobstant, M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet, de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que promettaient sa _Velléda_, son _Christ_, son _saint Grégoire_, toutes oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de l'idéalisation.

M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre.

«Elle bat d'un pied timide L'onde humide, Qui ride son clair tableau; Du beau pied rougit l'albâtre; La folâtre Rit de la fraîcheur de l'eau.»

M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète, sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi s'appesantir sur les deux derniers vers:

« La folâtre Rit de la fraîcheur de l'eau.»

Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie la baigneuse,

«... La baigneuse blanche Qui se penche, Qui se penche pour se voir. »

On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil; mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire à Sara:

«Oh! La paresseuse fille, Qui s'habille Si tard un jour de moisson!»

_M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,_ groupe en plâtre.--M. Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné, c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux qui enlaidissaient leurs originaux.

_M. Dayand.--Diane chasseresse_, groupe en plâtre.--Signalons encore un plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers:

«Oh! sur le vert platane, Et le frais coudriers Diane, Et ses blancs lévriers!»

il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon?

_M. Molchneht.--La Vierge,_ groupe en marbre.--Copie fidèle de Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole.

_M. Foyatier.--Sainte Cécile_, statue en marbre.--L'illustre auteur du Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu d'importance.

_M. Debay._--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du _Mercure_, que l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait, d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté, de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas, s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie.

(La suite à un autre numéro.)

MANUSCRITS DE NAPOLÉON. (Suite.--Voyez p. 22 et 38.)

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.

SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.

RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.

Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger, l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié; Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements, qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et, dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il invita les chefs Niolinchi et des autres _Pièves_ à se transporter à Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil. Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva pour parler en ces termes:

«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais, je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père, l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie, ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible, cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère._» Malgré la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?

«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu, Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel... Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne de ta bonté!»

Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante, consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes les consumèrent.

Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples, indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour lesquelles il s'était couvert d'infamie.

TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi, Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa domination.