L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Part 2

Chapter 23,851 wordsPublic domain

Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu'à _si_. Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?

D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les pièces curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des _Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos _lionnes_, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.

Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.

Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrèce_, le poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, à l'adoration et à l'insulte.

Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, admirateur prématuré de _Lucrèce_, se trouvait assis à côté du _Charivari_, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. Ponsard.

Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de _Lucrèce_ et ses charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.

On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la lame de Tolède et du poison des Borgia.

M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout comme un autre.»

Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.

Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la main tragique:

«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze jours tu pourras en donner un autre.

«Ton affectionné camarade,

...

UN REPAS HOMÉRIQUE.

Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chantés par notre grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque apparence de grandeur et de solennité.

Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y tenir et se l'assimiler.

Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.

Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.

_L'Illustration_ ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui, d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.

Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de terre.

Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé, pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières, cuisaient les pommes de terre.

Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une machine, au bruit de mille cris joyeux.

Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en présence de ce rosbif merveilleux.

On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent aujourd'hui.

Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque famille ruinée.

VENTE DE LA GALERIE AGUADO.

C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le _grand salon_ du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des enchères.

Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs; puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre _un portrait_ du Tintoret, 316 fr.; un _saint François d'Assise_, d'Augustin Carrache, 505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Espérance_, de Vélasquez. 29 fr.

Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le _Génie de l'architecture_, a été adjugée à 175 fr. Le _Jésus remettant à saint Pierre les clefs du Paradis_, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en 1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il n'était ni l'un ni l'autre.

La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite des tableaux par le prix d'adjudication.

Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat, entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme, escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au prix de 19,000 fr.

L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint François d'Assise en prière_, figure d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de 13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_ et l'_Enfant à la tourte_, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour atteindre un prix élevé. Un _portrait d'homme_, signé _Bertholomeus Estebanus Murillo fecit_, 1652, a été payé 315 fr.

Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom de _la Dame à l'éventail_, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.; les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la _Jeune femme et le Nègre_, à l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ à 900 fr.; un _portrait d'Infante_, à 1,080 fr.; le _portrait en pied d'un Corregidor_, à 1,600 fr.

Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dépasser 1,725 fr. La bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues, évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.

La _Descente de croix_, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la _Vierge et l'Enfant Jésus_, du même peintre, tableau d'un ton clair, traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux _chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'_Atelier de saint Joseph,_ n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à 430, 182 et 95 fr.

L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions. L'_Archange saint Michel terrassant le démon_, présenté comme le frère jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la _Vierge et l'Enfant Jésus_, a été mis sur table à 10,000 fr., et les enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr. Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrège, 1,600 fr.; _l'Enlèvement d'un berger par une déesse_, de l'Albane, 2,550 fr.; _les Génies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromède_, du Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.