L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843
Part 4
Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.
Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre Dumas, marquis de la Pailleterie.
Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en faut. La _Nouvelle Psyché_; a le même tort que l'ancienne: elle est curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.
Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant échappe à la mort et pardonne à Dinowa.
M. Félicien Mallefille a donné à sa _Nouvelle Psyché_ plus d'esprit qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. M. Mallefille n'y a pas assez songé.
Le _Succès_, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du charlatanisme.
M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus longtemps, mais aussi on dure davantage.
Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui trouve plus de prison que de talent.»
Beaux-Arts.-Salon de 1843.
812 Le Christ au tombeau, par Marquis. 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey. 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz. 60 Combat devant la Corogne, par Bellange. 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle. 711 Jésus mis au tombeau, par Latil. 904 Un rêve de bonheur, par Papety. 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet. 875 Sainte Thérèse, par Molin 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie. 1040 Tête d'étude, par Rolland. 1007 La Solitude, paysage, par Renoux.
Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages; d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et les minéraux des naturalistes.
Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rêve de bonheur_, de M. Papety:
« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin, Des couples amoureux assis sur l'herbe molle, Négligemment vêtus de vestes de satin, Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole... Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux! Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire Que les riants propos, la musique et les jeux, L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère! Avoir de verts gazons et le temps d'y danser! Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!... N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir, Cette part du bonheur la plus calme et sereine!... Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»
Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir place pourtant dans les îles heureuses?
Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son attendrissement par des rébus et des logogriphes?
Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs élyséens.
_M. Henri Lehmann._--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le nuage sombre qui le suit:
«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir, Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, Morne comme un été stérile. On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit, Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit De l'embrasement d'une ville.»
Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, un entassement de collines, et les murailles bibliques.
Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque excellentes que fussent déjà ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille de Jephté_, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: «Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de Jephté_.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus sévère; son _Jérémie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour contraster avec la sombre nuée?
1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer. 773 La Cène, par Leloir. 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel. 1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon. 104 Un Ravin, paysage, par Buttura. 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling. 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade. 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon. 1179 Achille de Harlay, par Vinchon. 1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer. 1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet. 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la chambre des Pairs par Blondel. 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin. 1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard. 1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.
_M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En vérité, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement plus riche encore que l'_Iliade_.
Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure; derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H. Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux, que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.
_M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont à la fois des paysagistes distingués; _pictura poesis_, disait Horace; aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons, en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée, resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes, comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent déjà tout le fond de la vallée:
«Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »
tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare.
«Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur, Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»
André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? Serait-ce une lointaine influence de Berlin?
_M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88: _Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco_. Celui-là, il faut le voir pour le croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.» Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres d'éducation.
«N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»
_M. Isabey._--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M. Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum mare_; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare.