L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

Part 2

Chapter 23,783 wordsPublic domain

Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M. Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.

Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux accompagnés du _bamboula_. Ils étaient divisés par groupes de différentes nations.

_La rue d'Arbaud_. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les premiers, comme sur les quais.

_La rue des Abîmes_ était habitée par le petit commerce, les quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers. La poste était dans cette rue.

_Place du Marché_. Les nègres descendaient tous les dimanches des campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.

Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_.

Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ étaient en général occupées par la classe inférieure.

Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacrée au cercle du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.

De tous les cafés, le plus fréquenté était le _café Américain._ Il était situé au coin du _quai Tabanon_. C'était le rendez-vous des officiers, des marchands et des jeunes gens.

_L'hôtel des Bains_, en face du palais de justice, où descendaient de préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.

Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.

A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour faire rentrer les soldats.

A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.

Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures, sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de police.

Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du port et des escarpements.

Courrier de Paris

31 mars

Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti de la rade de Honolulu, sur la goélette _l'Embuscade_, n'était pas débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants. _Les Burgraves_, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront cependant les _Burgraves_, eux qui ne sont pas même tatoués?

Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route: ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit: l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.

Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.

Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les railleurs.

Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César? Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes intentions de notre comète (je l'appelle _notre_ pour attirer sa confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi, tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue de même que la politique.

Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère; il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile, et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.

On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables, toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets, qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.

La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: _Renautlin de Caen_, la _Graine de Lin_, et cent autres iliades amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans _Un Bal du Grand Monde!_

Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.

Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a la même taille.

Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. «Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y suis autorisé par mon gouvernement!»

Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la foule: «Je viens de faire comme _les Burgraves_, dit-il en souriant... non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.

J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de l'Association dramatique.

LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.

Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.

Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.

Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu pour faire place à la licence.

Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, s'enfuirent pour ne plus revenir.

A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!

--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain bal.--Adieu, madame.

Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été «intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le plus délicat et le plus spirituel de l'univers.

Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.

Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du troisième acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.

Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du _Roi Dagobert_, il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.

Devant, derrière, Jusqu'à la portière C'est un' fourmilière De gens chantant, vociférant, buvant, S'égosillant...