L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Part 6
Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il proposa la fameuse loi sur les _ayuntamientos_, ou les municipalités. Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais; ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles, dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux. Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage, que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs; elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose.
Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de _vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur les ayuntamientos!_ Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero. Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des _ayuntamientos_, et finit par parler en maître. La réception que Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le cri de _mort aux Français!_ qui est comme le cri de ralliement des exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du retrait de la loi sur les _ayuntamientos_, que l'on discutait encore dans les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait couler le _sang jusqu'au genou._
Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero. Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple. Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les _ayuntamientos_. Il était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission. Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin, et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie, mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit.
Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé: contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau, choisi entièrement dans le parti modéré.
Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les _ayuntamientos_, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle II.
Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe, Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier et administratif qu'on ait encore vu, même en France.
Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser la----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la nouvelle chambre pour le 3 avril prochain.
Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être, comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, _d'attendre et de regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir._
Translation de l'Épée d'Austerlitz
AUX INVALIDES..
M. le maréchal duc de Reggio, accompagné du général Petit, des généraux Athalin et Gourgaud, qui avaient été délégués par le Roi, et de tout l'état-major de l'hôtel des Invalides, a procédé à l'enlèvement de la couronne impériale, du chapeau et de l'épée d'Austerlitz, qui étaient restés déposés sur le cercueil de Napoléon, dans la chapelle Saint-Jérôme, depuis le jour des funérailles.
Les ouvriers chargés de construire le tombeau devant commencer immédiatement leurs travaux, la porte de la chapelle Saint-Jérôme sera murée. Le cercueil y restera, mais dépouillé des insignes qui le couvraient, et qui auraient couru le risque d'être dégradés. Ces insignes ont été ensuite transportés avec solennité dans une partie des appartements que le général Petit occupe aux Invalides, et qui a été disposée à cet effet.
Le général portait l'épée d'Austerlitz; il était précédé de plusieurs sous-officiers portant le chapeau historique, la couronne impériale, la couronne donnée par la ville de Cherbourg, et le manteau qui servait de drap mortuaire. Le cortège a défilé entre deux haies formées par tous les invalides en grande tenue.
Aucune personne étrangère à l'Hôtel n'a été admise à cette cérémonie.
Beaux-Arts.
RECAPITULATION DES EXPOSITIONS AU LOUVRE DEPUIS 1800.
OUVERTURE DU SALON.
Comme la poésie, comme la musique, la peinture, elle aussi, a ses premières représentations, plus solennelles peut-être, plus désirées que toutes les autres. Quinze cents oeuvres nouvelles, entièrement inédites, qui vont tout à la fois se découvrir aux yeux! Quinze cents tableaux et sculptures! Quelle affiche de théâtre nous promit jamais aussi riche spectacle? Et, pourtant, comme on sait, une simple tête d'étude, un petit paysage, une mince statuette, peuvent valoir souvent tout un long poëme, toute une grande symphonie.
Aussi les portes du Louvre sont-elles de bonne heure assiégées, en ce jour solennel, par une foule impatiente, qui se presse, qui se pousse et s'étouffe à plaisir; les derniers voulant être les premiers, comme ils le seront un jour au royaume des cieux. Ce n'est pas là, d'ailleurs, cette foule insignifiante, atone, qui s'encombre dans les barrières des théâtres, qui s'ennuie et qui s'enrhume, sans penser à autre chose. Ici, la foule est animée, passionnée même, pittoresque; elle a l'oeil et le visage en feu, la barbe hérissée, elle parle haut, elle discute, elle professe, elle harangue; c'est le _meeting_ de l'art.
Sans doute dans le nombre se voient bien quelques curieux, quelques-uns de ces bons bourgeois de Paris, que Rabelais jugeait «tant sots, tant badauds», que la foule attire par une secrète vertu d'adhésion, et qui se trouvent surtout à leur place dans l'espèce: «Nos numerus sumus....»
On y rencontre bien aussi, non pas le vrai dilettante de l'art, car il est essentiellement conservateur et _laudator temporis acti_, mais une autre classe d'amateurs. L'amateur des primeurs, qui ne se soucie que des premières fraises et des premiers melons, croirait se déshonorer en riant des plaisanteries d'un vaudeville à la seconde représentation, et ne lit jamais un livre dont les feuilles ont été déjà coupées.
Mais le véritable public de cette fête, ce sont les artistes, _les jeunes yens des ateliers;_ car tout le monde, dans les ateliers, est et demeure jeune: les rapins ne vieillissent pas, ils semblent avoir encore sur leur figure l'air de 1830; vénérable débris des jeune-France, de la gent dite romantique, ils en ont au moins sauvé la barbe et la chevelure mérovingienne, en même temps que quelques expressions _portenteses_, et quelques vocables moyen-âge et _pyramidaux_.
Ils sont là chez eux, ou du moins à la porte de chez eux un sérieux intérêt les amène, et le trouble habile leur coeur d'ordinaire si calme, si insoucieux de la vie positive, si profondément sceptique à l'endroit des hommes et des choses. Ils ont soumis leurs tableaux, leurs statues au jugement de l'Académie des Beaux-Arts; l'Académie les aura-t-elle acceptés, leur aura-t-elle donné le droit d'entrée dans les galeries du Louvre, auront-ils enfin les honneurs de l'exposition, seront-ils livrés aux regards de ce public, qui s'y connaît si mal, et laisse volontiers les tableaux de genre, les oeuvres sérieuses, pour faire queue devant une charge de Biard, et s'extasier en présence de bouffonnes figures? Y être ou n'y être pas, _that is the question_, et c'est là, bien réellement, une question de vie et de mort pour l'artiste inconnu qui a lutté courageusement dans un grenier contre son double défaut d'être obscur et d'être pauvre; que de craintes mortelles, que de riches espérances devant cette porte qui va s'ouvrir!
Des bruits sinistres courent dans la foule; on dit que cette année le jury d'examen s'est montré d'une sévérité farouche; on sait que le tableau d'un peintre célèbre a été refusé, et l'on ajoute que l'un des examinateurs, indigné de cette exclusion, s'est levé, et a dit à ses collègues: «Ni vous, ni moi, ne serions capables d'en faire autant.» là-dessus, il est parti furieux, et quelques-uns assurent qu'il en crachait le sang! On ajoute même que le Roi, instruit par M. A. de P. des malveillantes erreurs du jury, avait exigé qu'une contre-enquête eut lieu avant l'ouverture du Salon.
Et alors, vous entendriez un chorus d'étranges qualifications, d'énormes épithètes adressées par contumace à MM. les examinateurs. «Croiriez-vous, dit l'un d'eux, qu'il n'y avait cette année que cinq peintres dans toute la commission? Mais, en revanche, reprend un autre, on y comptait un grand nombre de musiciens: l'an prochain, je leur enverrai un tableau à horloge, qui jouera des airs!--Et moi, ajoute un troisième, je soumettrai à leur jugement impartial le dessein d'une clarinette et le profil d'une contre-basse!»
Ceux qui parlent le plus haut, qui ont le verbe le plus tranchant et le plus goguenard, ce sont les rapins pur sang, qui n'ont encore fait que broyer les couleurs et croquer sur le mur les principaux nez de l'atelier; ils sont là, les mains dans les poches, parfaitement désintéressés dans la question, ne venant que pour assister au triomphe de leurs amis, et à la déconfiture de ceux qu'ils honorent de leur inimitié personnelle, et du surnom générique de _crétins_. Feront-ils jamais eux-mêmes le moindre tableau? Dieu le sait! Provisoirement, ils prennent chaudement en main la cause de l'art, anathématisent le jury, le classique jury, et proposent de rédiger contre ses jugements une solennelle protestation, d'ouvrir à frais communs une contre-exposition où devront figurer tous les tableaux refusés, et offrent déjà, à cet effet, la modique somme de 50 centimes, prélevés sur ce qu'ils appellent leur superflu.
Enfin sonne l'heure fatale! Jamais semblable frisson ne courut sur les bancs d'écoliers, lorsque le pédant, orné de la toge et de l'épitoge, fait à dessein une pause tragique, après s'être écrié: Premier prix! Tous les coeurs se serrent, toutes les bouches se taisent. C'est alors que les plus pusillanimes sentent défaillir leur courage, et veulent reculer, serrant la main à un ami, et lui disant d'une voix éteinte: «Va voir si j'y suis!» Mais les portes sont ouvertes, le flot se précipite, et bon gré, mal gré, il faut suivre le torrent au milieu duquel on voit trembler la baïonnette et le plumet des malheureux factionnaires, battus par la tourmente.
Emporté par cette irrésistible force, qui ne lui permet pas même de s'arrêter pour saisir au passage le fatal livret, l'artiste ferme les yeux; son tableau lui revient à la pensée comme une effroyable croute, placardée de rouge et de bleu; ces têtes charmantes, ces formes harmonieuses qu'il avait dessinées avec tant d'amour, peintes avec tant de foi, maintenant lui semblent d'insipides copies, propres à servir d'enseignes; et il ne se doute plus qu'elles n'aient été ignominieusement refusées, jusqu'à ce qu'enfin, sentant le flot s'arrêter, il rouvre les yeux et se trouve dans le salon carré, vis-à-vis de sa propre toile baignée de lumière, vis-à-vis de sa Marguerite ou de sa Béatrice, qui fixe sur lui ses regards pleins d'une joie douce et d'une grâce séreuse.
PREMIÈRE VISITE AU SALON--COUP D'OEIL GÉNÉRAL.
Heureux les critiques prime-sautiers qui ont, du premier regard, pu voir et juger à la fois douze cents tableaux! Nous confessons, pour nous, que notre idée synthétique est encore bien défectueuse, bien obscure, et nous nous tenons en défiance contre notre première impression, sans l'oser ériger en un jugement. Ce n'est assurément pas faute d'avoir ouvert les yeux, d'avoir tendu le cou cinq heures durant; mais souvent, pour avoir beaucoup regardé, l'on a bien peu vu, et surtout bien peu pensé. Pressés, heurtés dans la foule, contemplant au travers des chapeaux, nous réfléchissions à toutes les belles idées critiques, à toutes les fines observations qui nous seraient infailliblement venues, si notre judiciaire avait pu, comme autrefois cet heureux Louis XVIII, se faire traîner doucement dans un fauteuil à roulettes au milieu des galeries solitaires; nous admirions aussi par souvenir l'intelligence et la sagacité esthétique des anciens, qui plaçaient aux portes de leurs musées la statue du Silence, le doigt sur les lèvres, pour avertir chacun qu'il se gardât de troubler indiscrètement le vol des muettes pensées autour des statues et des peintures.