L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Part 5
Voilà ce que Raymond apprend à Dunois, à Tanneguy-Du-châtel, à Lahire, à Saintrailles, qu'il trouve campés au bord de la Seine. _Plus d'espérance!_ chantent les chevaliers; mais Odette est une fille de tête, et ne se décourage pas pour si peu.--Comment Odette se trouve-t-elle là? Comment la reine, après les tentatives réitérées qu'elle a faites dans l'intérêt du dauphin, et dont la démence du roi a trahi le secret, ne l'a-t-elle pas fait fouetter et puis jeter à la rivière, dans un sac décoré de l'inscription d'usage: _Laissez passer la justice du roi?_--C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Quoi qu'il en soit, Odette, profitant de sa faveur à la cour, a fait nommer son père gardien des tombeaux de Saint-Denis, et, dit-elle,
.............Ces demeures sombres Peuvent cacher des vivants dans leurs ombres, Et la victoire en peut sortir.
C'est ce qui arrive en effet. Au moment décisif, quand, aux yeux de la cour, des Anglais et du peuple assemblé sous les voûtes saintes, Charles exige que le dauphin renonce à ses droits, et va prononcer sa sentence, les défenseurs de la cause nationale sortent tout à coup de l'église souterraine, repoussent les Anglais, délivrent le jeune prince, et procurent à Charles VI le plaisir de mourir comme Mithridate, en voyant, de ses derniers regards, fuir ses ennemis. Il meurt en effet, mais en roi, et qui plus est, en troubadour, après avoir entonné, de sa voix défaillante, le patriotique refrain que j'ai déjà cité, et qui parait être l'idée mère des auteurs, et la moralité de leur fable:
Vive le roi! Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.
_Charles VI_, ainsi qu'on a déjà pu s'en convaincre, est conçu dans les meilleurs sentiments. C'est un opéra éminemment patriotique. L'amour du pays, la haine de l'étranger en ont inspiré toutes les scènes, en ont dicté tous les vers. Voilà un grand point, et qui doit rendre la critique indulgente sur beaucoup d'autres. N'était cette grave considération, l'on pourrait désirer sans doute un sujet de pièce plus facilement appréciable, plus intéressant et plus dramatique, un plan plus habilement construit, des scènes liées avec plus d'art et mieux développées, des caractères plus franchement accusés, une versification moins décolorée, des moyens d'effet d'un meilleur choix que cet abominable spectacle du quatrième acte, que repousseraient les boulevards, et qu'on n'a pu voir à l'Opéra sans stupeur; on pourrait demander au compositeur des mélodies plus heureuses,--si mélodies il y a,--ou du moins une mélopée moins monotone et moins pesante; mais si l'ouvrage n'est pas récréatif, il est moral, et c'est l'essentiel. Les auteurs sont des hommes vertueux et bien pensants: on ne peut leur refuser au moins la couronne civique; et le spectateur, s'il ne s'amuse pas toujours, ne peut du moins s'empêcher d'estimer leurs intentions et leur caractère.
Sérieusement, et autant qu'on en peut juger après une première audition. MM. Delavigne et M. Halévy me paraissent s'être également trompés.--Qui ne se trompe pas quelquefois?--Cela peut-il entamer leur réputation, et nuire à leur gloire? Non, sans doute, et mille fois non! M. Delavigne n'en a pas moins fait _Louis XI_ et _les Enfants d'Édouard_. M. Halévy n'en a pas moins produit les chants inspirés de _la Juive_. Il y a dans la vie de tout artiste, de bons et de mauvais moments. La postérité recueille les uns, et oublie les autres: les contemporains doivent faire de même.
Il y a, néanmoins, dans cet ouvrage, des détails heureux et des situations bien trouvées. L'entrée du roi, au second acte, est fort belle, et son premier mot: _J'ai faim!_ produirait un grand effet, si l'incommensurable ritournelle qui le précède n'avait presque fait oublier au spectateur qu'Isabelle préside un banquet pendant que Charles VI a faim. La scène où Odette joue aux cartes avec le roi est ingénieuse et bien traitée; mais les détails avortent quand l'ensemble est défectueux.
Quant à la musique, il y aurait presque de l'impertinence à l'apprécier en détail après une seule représentation. Un second article lui sera spécialement consacré.
Ce qu'on peut juger immédiatement, c'est la décoration et la mise en scène. De ce côté, l'administration a déployé une grande magnificence. Les costumes, fort exacts et très-bien étudiés, font le plus grand honneur au goût de M. Lormier, qui en a fourni les dessins. Ils sont d'ailleurs d'une richesse presque fabuleuse. Jamais on n'avait vu sur la scène de l'Opéra tant de soie, tant de satin, de fourrures et de velours. Le cortège qui défile sur la scène, au troisième acte, est d'un admirable effet. Infanterie, cavalerie, artillerie, rien n'y manque. Les chevaux même y étaient les plus brillantes parures. Les armures d'or et d'acier y éblouissent les regards. M Léon Pillet a trouvé le moyen de faire pâlir les merveilles de _la Reine de Chypre_ et de _la Juive_. Aurait-on osé s'y attendre, et pourrait-on demander davantage?
Les décorations sont fort belles, surtout celles du cinquième acte. Il y en a deux: la première est une vue prise au bord de la Seine, près de Saint-Denis. C'est un tableau charmant, plein de calme et d'une fraîcheur délicieuse. L'autre représente la nef, le choeur et les bas-côtés de la cathédrale de Saint-Denis, telle qu'elle était alors, avec ses voûtes peintes et ses vitraux coloriés. On ne saurait imaginer rien de mieux conçu, de mieux étudié, de plus hardiment exécuté, rien enfin de plus imposant et de plus magnifique.
_(La fin à la prochaine livraison.)_
Cours publics.
_Le collège de France.--La Sorbonne.--Les Professeurs._
(Suite et fin.--Voyez p. 14.)
_Littérature latine et grecque._--M. PATIN et M. EGGER.
M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M. Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette; malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant. M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants, Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable.
_Théologie_-M. L'ABBÉ COEUR.
M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre temps, occupe à la Sorbonne la chaire _d'éloquence sacrée_, et cherche dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout, comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur, qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus, une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles, qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre garde.
_Histoire_.--M. MICHELET _Collège de France_.
M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates; assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette intelligence et cet amour.
Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam, professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M. Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine.
Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens?
Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant d'ailleurs de nos observations préliminaires.
Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres leçons, moins du public que de leur _livre?_ Il est manifeste en effet, pour le moins clairvoyant, que la pensée du _livre_ domine dans toutes ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M. Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques, celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme _un livre_.
Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante, spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées?
Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente; chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à l'auteur du poëme des _Jardins_ d'avoir fait un sort à chacun de ses vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M. l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le lien naturel des différentes leçons.
Espartero
(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.)
Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord, Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire, qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche.
Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée, il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale. Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837, une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter, tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère. Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter.
Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la force que la pacification des provinces basques venait de donner au gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays. En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire; mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé profondément.
Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum. Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié du généralissime, tandis que les agents français auprès du quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce fut alors que parut dans la _Gazette d'Aragon_ une lettre de Linage dans laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé.
Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir. Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste, et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda; Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola, ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité.