L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Part 3
--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir ce redoutable office.
Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient; la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de l'exécuteur algérien par un exécuteur français.
Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour l'examiner dans tous ses détails.
--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber, indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur séjour en Algérie.
--Le bateau à vapeur _le Tartare_, qui avait été expédié à Tanger avec notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur des _Annales algériennes_, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M. Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur Abd-el-Rahman lui refusait _Vexequatur_. L'empereur de Maroc a donné pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses, le _Tartare_ a ramené dans le port d'Oran le consul _in partibus_, qui y attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion, c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.
--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général Bedeau, comptent sur une abondante récolte.
--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en cas de besoin, aux tribus alliées.
--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne, commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle d'Oran.
--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur principal village, dans un pays où les habitants se croyaient inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats, parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février, soutiendra une lutte opiniâtre.
--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition.
MANUSCRITS DE NAPOLÉON [1]
[Note 1: La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.]
LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.
LETTRE DEUXIÈME.
Monsieur,
Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en 1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en 1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594.
A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus maîtres de _Bonifazio_, en trahissant les liens les plus sacrés de l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison des factions.
Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes, et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent Sinuccello della Rocca pour _Giudice_, ou premier magistrat.
SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions, sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité, foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.
Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers, après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles, achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit, et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son premier malheur.
Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui, sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.
«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père.... Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui, conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient. «Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo, pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus, par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est possible, son amour s'en accroîtra.»
Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort, et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper; l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica. Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père; tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois; j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»
En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère; les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel. Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber; l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable, se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello; heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un plaisir avant de mourir.
Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un âge très-avancé [1]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui, tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler; le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort ignominieuse.
Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or; mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra notre pays d'une race de monstres.
LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie. L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve encore: _Il a été traité comme les Giovannali_. Pour justifier cette exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition de leur siècle.
SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination, d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.