L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Part 2
_Le National de l'Ouest_ annonce que le commerce de Nantes s'occupe d'expédier sans retard des navires chargés de vivres, d'objets de première nécessité et de matériaux de construction, non comme spéculation, mais comme offre de nationaux à nationaux, de frères à frères. C'est là un bel exemple qui trouvera des imitateurs, il faut l'espérer, dans nos villes du littoral.
Il est impossible qu'un élan si unanime, que des sympathies si actives, si spontanées, ne rendent pas à nos malheureux compatriotes de la Guadeloupe l'ardeur et l'énergie morales qui, seules, peuvent réparer ce qu'un aussi grand malheur a de réparable.
Sans doute, une infatigable persévérance, de longues privations, d'intelligents travaux seront longtemps nécessaires avant même que les traces matérielles du désastre aient disparu. On ne rebâtit pas en quelques années une ville de 900 maisons bâties en pierre, élégantes, de vastes magasins, des édifices publics.
Un commerce considérable, une industrie active, qui, pour la préparation du sucre, compte dans la Guadeloupe seulement 361 moulins, se ressentiront longtemps sans doute d'un pareil désastre, qui intimide et paralyse les spéculations et les créations industrielles.
Mais le concours du gouvernement, et les efforts de la nation entière, auront pour objet surtout de ranimer la confiance et de faciliter les relations de la France avec ses colonies.
Nous donnerons, dans notre prochaine livraison, un plan très-détaillé de la ville détruite.
Puissent le crayon de nos artistes, le burin de nos graveurs, n'avoir plus à retracer d'aussi désolantes scènes! Puisse L'ILLUSTRATION n'avoir à illustrer désormais que des sujets de moeurs, des descriptions gracieuses, des sujets moins sombres et moins désolés!
Courrier de Paris.
A MADAME***.
Paris 17 mars.
Comment. Madame, persévérer jusqu'au bout! ensevelir vos vingt-deux ans au fond de la Bourgogne, pendant ce noir hiver, dans un vieux château caché au milieu des rochers et des bois sombres, comme un ermite centenaire! Qu'y a-t-il donc? Avez-vous fait voeu de solitude à quelque saint du calendrier? Votre coeur saignant s'est-il réfugié au désert, traînant l'aile comme une colombe blessée? ou plutôt n'est-il pas quelque Oberon ou quelque Ariel, mystérieux habitant de votre âme, qui peuple cette Thébaïde de mille illusions charmantes, et qui, tandis que ces monts et ces bois et ce château séculaire sont tristes, dépouillés et sombres pour les autres, veut les remplir pour vous seule de soleil, de sourires et de verdure? Vous ne m'avez pas dit votre secret. Madame, et je suis trop votre humble serviteur pour me permettre de le deviner.
Mais savez-vous qu'on en cause ici, et qu'on s'étonne de cette résolution héroïque, de cette vertu tout à coup sauvage qui vous fait rompre en visière au monde, dans la plus belle fleur de votre beauté, dans tout l'éclat de vos heures adorées?
Vos meilleures amies s'en affligent avec une sincérité édifiante: on vous regrette, on vous pleure, on ne sait comment faire pour vivre sans vous! Mademoiselle, de P... pousse un douloureux hélas! à votre nom seul; madame de Bl... prend son plus grand air affligé; la marquise d'Ag... laisse voir une larme qui roule comme une perle dans ses beaux yeux d'azur. Mais, Madame, me direz-vous pourquoi, malgré tout ce luxe attendrissant, je les soupçonne de se réjouir au fond de l'âme, de n'avoir plus le dangereux voisinage de votre grâce irrésistible. Faut-il me déclarer calomniateur, ou n'ai-je fait que lire dans l'histoire de l'amitié des femmes?
Pour nous tous, blonds, bruns ou châtains, que vous charmiez par le dangereux attrait d'une double perfection, par l'élégance du corps et l'élégance de l'esprit, nous sommes véritablement malheureux de votre absence. Se livre-t-on à la causerie du soir dans ce délicieux salon de la rue de Provence dont vous étiez la souveraine? on s'aperçoit bientôt que vous n'êtes plus là. Le plus délicat et le plus aimable de notre esprit s'en est allé avec vous, se cacher je ne sais sous quel noir créneau de ce maudit château bourguignon. Essaye-t-on un air de Rossini ou de Mozart? on cherche cette voix à la fois si ferme et si douce, qui allait à l'âme par des routes mélodieuses. Est-ce le bal qui commence? c'est encore vous qu'on demande, vous, la taille la plus svelte, le pied le plus fin, la plus exquise parure, la valse la plus légère. Ainsi, vous nous avez enlevé le meilleur de notre bien. La désolation est dans le troupeau de vos fidèles. Mais prenez-y sarde: une jolie femme est comme un homme célèbre, elle doit éviter de s'absenter trop longtemps; tous les succès, dans cette ville inconstante et mobile, succès de génie ou de beauté, risquent en quelques mois, en quelques jours, de trouver, au retour, la place occupée; nous sommes encombrés de royautés aspirantes, toujours prêtes à remplacer les royautés qui voyagent ou qui se font ermites.
Cependant, Madame, je ne désespère pas de vous; vous n'êtes pas vouée à la pénitence sans rémission. Vous le dirai-je? on devine que vous n'avez pas une foi robuste, et que votre renoncement à Satan et à ses pompes aura la durée d'une robe ou d'un chapeau. Oh! si vous tenez à votre réputation de soeur convertie, si vous voulez qu'on vous tresse une couronne de martyr, cachez mieux vos secrets: pourquoi avez-vous fait demander à Victorine si les corsages se portaient toujours aussi longs, à Janisset un bracelet d'améthiste, à Meissonnier son nouvel album, à Fessy son dernier quadrille? et à moi, ne m'avez-vous pas écrit l'autre jour, dans une de ces lettres charmantes dont votre souvenir console mon regret: Dites-moi, mon ami: _que fait-on là-bas?_
Voilà un mot qui compromet singulièrement votre future canonisation. _Que fait-on là-bas?_ nous a rendus tout heureux et tout fiers, nous, vos pauvres délaissés; c'est un regard que vous jetez, en arrière et qui nous revient; c'est un soupir qui vous échappe et remonte de notre cité. Est-il donc vrai que l'âme la plus pénitente ne peut se détacher entièrement de cette Babylone? Ce Paris que vous fuyez serait-il semblable à ces dangereux séducteurs qu'on s'efforce de haïr et qu'on ne peut oublier?
Vous me permettrez, Madame, de profiter de l'interrogation que vous m'adressez pour introduire l'ennemi dans votre citadelle; vous avez levé devant nous le pont et la herse. En bonne guerre, nous avons le droit de vous attaquer par tous les moyens possibles; et si vous faites des aveux qui prêtent flanc à l'assaut et nous donnent des intelligences dans la place, en vérité, il serait par trop héroïque de n'en pas profiter. Votre _que fait-on là-bas?_ est le levier qui va servir à vous battre en brèche; il n'attaque pas de front votre solitude et n'enfonce pas les portes, mais il les enr'ouvre ou permet tout au moins de se glisser au travers des serrures. Vous aurez beau faire, toute demande exige une réponse, et j'ai la prétention d'être trop poli pour me taire quand vous me faites l'honneur de m'interroger. Je vous dirai donc _ce qu'on fait ici_.
Remarquez que je n'agis pas en traître; que je ne suis pas un de ces espions qui rôdent autour du camp pour surprendre les sentinelles endormies: j'étais innocemment occupé à vous regretter; c'est vous qui venez me chercher dans mon innocence; vous m'avez provoqué, je riposte; mais, chevalier courtois, je vous dénonce mon entrée en campagne et le commencement des hostilités.
Tenez-vous donc sur vos gardes; vous avez tenté de vous bastionner contre Paris; pour se mettre à l'abri de ses atteintes, vos vingt ans ont pris des quartiers d'hiver au sommet d'un mont, dans un vieux manoir ou le vent siffle, où le tintement des heures retentit tristement dans les longs corridors. Mais Paris ne lâche pas aisément sa proie; c'est un ami charmant et dangereux, dont il est difficile de se défaire. Il n'est jamais à bout de ruses pour retrouver ceux qui l'abandonnent, et pour les assiéger; sans doute, votre solitude se croyait bien forte contre lui, et bien abritée. Eh bien, vous le voyez! _Que fait-on là-bas?_ m'écrivez-vous. Ainsi, vous y songez; la ville traîtresse vous occupe malgré vous; j'imagine que son brillant fantôme se promener isolément dans les noires allées de votre parc dépouillé, et, pendant la nuit, se glisse dans vos rêves.
C'est peu de vous poursuivre en idée, Paris va s'introduire en réalité dans votre désert, et, dans cette escalade, il m'a choisi pour complice. L'attaque qu'il vous prépare ne se fera point à main armée, au tranchant du glaive, mais à la pointe de la plume; nous ne marcherons point au pas de charge et la baïonnette au poing, nous écrirons; notre quartier-général sera la poste aux lettres.
La poste aux lettres! Quel ermite pourrait se mettre, à l'abri de ses atteintes? D'abord elle vous lance ses projectiles avec la rapidité de l'éclair; vous n'avez pas le temps de préparer votre défense; la lettre vous arrive de cent lieues et tombe sur vous, à votre réveil, sans que vous puissiez l'éviter. Et remarquez la ruse! la traîtresse a soin de s'envelopper avec art. Sait-on ce qu'elle pense? Sait-on ce qu'elle va dire? Cependant on brûle de le savoir; la curiosité rompt le cachet, et la médisance, la flatterie, la passion, tout ce qui se dérobe sous la douceur de ce papier satiné, éclate tout à coup, vous saute aux yeux et vous saisit au coeur.
Ainsi. Madame, nous entrerons chez vous, malgré vous, sous enveloppe. Chaque semaine, ce Paris, que vous évitez, vous écrira par estafette ces mille faits importants ou frivoles qui composent sa vie, sa bruyante vie de tous les jours, et c'est moi qui lui servirai de secrétaire. Prenez-en votre parti: il faudra bien que vous écoutiez le récit de ses vertus et de ses vices, de ses belles actions et de ses sottises. Vous aurez Paris au désert, et le silence de votre solitude sera troublé tous les huit jours par cet écho mondain. N'est-il pas juste que je fasse honneur à cette lettre de change que vous avez tirée sur moi: _que fait-on là-bas?_
Je suis, Madame, le plus dévoué serviteur de vos deux beaux yeux.
LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE.
Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre: passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme. Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un bal.
Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements. L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin, sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave, économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs?
Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre officiel.
Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les périls de _l'en-avant-deux_, c'est un avocat; cet autre qui joue à la bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin, celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent pas plus mal.
Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni pour le costume, ni pour l'éducation.
Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses. Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine.
Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore, songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos souvenirs.
Revue algérienne [1]
[Note 1: Nous résumons dans cet article les principaux événements depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la rapidité possible.]
Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie, pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise saison.
Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem. M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale; celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh.
Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le 17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon. Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du printemps.
La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus tard.
Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins.
Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause ont été enlevés.
Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24 et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et, au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver.
Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur _le Phare_, envoyé exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles, les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies.
Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs. Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de deux hommes.
Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués, ont blessé le cheval du gouverneur-général.
--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens, et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive. L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée. Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à l'abri d'un coup de main.
--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu surpris de trouver des magasins de costumes et de masques.