L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection Mensuelle br., 2 fr. 75.
Nº 3. Vol. I.--SAMEDI 18 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'étranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an, 40 fr.
SOMMAIRE.
Tremblement de terre de la Guadeloupe.--Destruction de la Pointe-a-Pitre.--Vue de la Pointe-a-Pitre.--Carte de la Guadeloupe.--Courrier de Paris.--Dernier bal de l'Hôtel-de-Ville.--Vue du bal.--Revue algérienne.--Portrait du général de La Mauricière.--Retour à Cherchel: Passage d'un torrent.--Manuscrits de Napoléon. Deuxième lettre sur la Corse.--Théâtre de l'Opéra. Première représentation de Charles VI;--le Cortège au troisième acte;--dernière décoration au cinquième acte;--Costume de Charles VI; Barroithet, --d'Odette (madame Stoltz),--d'Isabeau (madame Borus)--du dauphin (Duprez).--Cours publics (suite): MM. Patin,--Egger,--l'abbé Coeur,--Michelet--Simon, etc.--Espartero (fin): Son portrait.--Translation de l'épée d'Austerlitz (avec vignettes). --Beaux-Arts.--Stastistiques des Expositions depuis 1800,--Ouverture du Salon (avec gravure)--Coup d'oeil général.--Bibliographie étrangère.--Annonces.--Modes (avec vignette).--Mercuriales.--Rébus.
Tremblement de terre aux Antilles.
DESTRUCTION DE POINTE-A-PITRE.
Une de ces calamités terribles qui depuis quelque temps surtout, viennent jeter le deuil et l'effroi parmi les peuples, a frappé une fois encore la France dans sa plus florissante colonie.
Le 8 février dernier, neuf mois, jour pour jour, après le désastre du chemin de fer de Versailles et l'incendie de Hambourg, un tremblement de terre a violemment secoué les îles des Antilles. La ville de la Pointe-a-Pitre, la plus populeuse et la plus riche de la Guadeloupe, a été instantanément renversée de fond en comble. Nous avons réuni à part, et nous donnons plus loin les détails de cette affreuse catastrophe d'après les correspondances publiées par la presse quotidienne et d'après les lettres qui nous ont été communiquées.
Le tremblement de terre a duré soixante-dix secondes. Ce qui n'est qu'un instant fugitif, ce qui ne suffit à rien quand la vie est heureuse et occupée, a suffi là pour ravager une ville entière, l'incendier sur tous les points, engloutir une population nombreuse. Ce que la secousse avait épargné, un autre fléau est venu aussitôt le détruire: pendant quatre jours, l'incendie a dévoré tout ce qui gisait sous ces décombres, hommes et maisons. Chose étrange! il n'est resté debout au milieu de ces débris qu'une horloge marquant 10 heures 35 minutes instant auquel le fléau est venu brusquement surprendre la ville et l'anéantir. Combien le génie de la destruction et du mal a plus de puissance et de vigueur que le génie de la création et du bien! La terre s'entr'ouvre et vomit en un moment la désolation et la mort; il faut, au contraire, que l'homme la déchire péniblement pour en faire sortir l'abondance et la vie!
Mais est-il besoin d'arrêter ici notre pensée sur les détails de cet horrible désastre? N'est-ce pas assez que, dés notre début, nous ayons à écrire en tête de notre Journal, à qui nous avions rêvé un autre baptême, ces réflexions pleines de tristesse?
Ne vaut-il pas mieux raconter tous les courageux efforts, tous les élans spontanés, tous les mouvements généreux qui, là-bas comme ici, ont accueilli la fatale nouvelle? Ne vaut-il pas mieux applaudir aux mesures prises spontanément pour remédier aux maux remédiables, rappeler les dévouements inspirés pour le secourir, et raviver ainsi la confiance et l'espoir, au lieu d'alimenter la consternation et la tristesse?
Hâtons-nous de le dire: partout, aux Antilles comme en France, la triste nouvelle a fait battre tous les coeurs, réveillé toutes les sympathies. La Martinique, si cruellement ravagée elle-même il y a quatre ans, en sentant le sol trembler de nouveau, avait deviné le malheur immense; on y attendait les nouvelles impatiemment, avec angoisse. On signale un navire enfin, et son pavillon est en berne; aussitôt des secours s'organisent; argent, pain, vêtements, provisions, tout est offert, tout est accueilli, et un premier navire part aussitôt chargé de ces premiers secours.
A Saint-Pierre, à Fort-Royal, partout, la population a été admirable, et l'autorité coloniale a régularisé, dirigé les efforts communs avec intelligence et activité.
«J'implore la France, écrivait l'amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre; elle n'abandonnera pas une population toute française; elle ne délaissera pas les veuves et les orphelins que ce grand désastre vient de plonger dans la plus profonde misère!»
La France n'a pas fait défaut à cet appel. Chaque famille, chacun de nous, semblait atteint par ce malheur et voulait le secourir. Les Chambres, le gouvernement, ont pris aussitôt les premières et les plus urgentes mesures. Des navires voguent en ce moment vers la Guadeloupe, et portent à ce malheureux pays de l'argent, des vivres, des vêtements. Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une commission, présidée par le ministre de la marine, est chargée de centraliser les fonds et d'en assurer l'emploi. Les écoles publiques, le commerce, la garde nationale, la presse, le clergé, la France enfin tout entière a obéi à ce généreux entraînement.
C'est un beau, c'est un touchant spectacle. Quand ces grands fléaux viennent changer la face du globe et épouvanter la race humaine, nous nous demandons avec effroi si c'est une justice voilée et inaccessible à notre faiblesse, qui vient foudroyer ainsi des populations entières, engloutir des cités opulentes. Nous ne savons quelles grandes erreurs, quels grands crimes ces désastres épouvantables, qui semblent frapper au hasard, ont pour mission d'expier. Il y a là une sombre et mystérieuse énigme dont nul ne sait le mot. Mais ce que nous savons, c'est qu'il ne suffit pas alors de s'incliner sous la puissance qui terrasse, c'est qu'il ne suffit pas de gémir, car c'est au milieu de ces douleurs solennelles que l'âme s'agrandit, que le coeur s'enthousiasme et se passionne. Nous ne savons point le but de ces épreuves terribles imposées ainsi à notre race, mais nous sentons que ces calamités rapprochent les membres épars de la famille humaine. Quand nos coeurs saignent avec ceux de nos frères lointains, n'est-ce rien que ce lien nouveau, cette solidarité profonde qui nous unit à eux? N'est-ce pas notre vie, qui se confond dans ces moments suprêmes avec celle de tous les hommes et de tous les peuples? Ces hommes sans famille et sans toit auxquels nous ne songions pas hier, ne sont-ils pas nos frères aujourd'hui? leur douleur n'est-elle pas la nôtre? Notre bien-être, nos sympathies, tout ce que nous avons de courage, d'amour et d'espoir, n'est-il pas à eux?
Je ne sais, mais dans ces émotions populaires, à l'aspect des plus tristes catastrophes qui font vibrer toutes les libres généreuses, toutes les nobles passions, il me semble voir un bien immense, à côté de maux irréparables. Et chaque fois que le monde est ainsi frappé, en quelque lieu que ce soit, à Hambourg comme à la Guadeloupe, les sympathies de la France, il faut le dire avec orgueil, s'éveillent et s'élancent avant toutes les autres. Oui, notre France est vraiment une terre privilégiée! Elle peut bien s'amoindrir dans des débats stériles, dans des discussions vaines, dans des intérêts étroits; mais qu'une grande chose l'atteigne, gloire ou désastre, soudain elle se relève fière, intelligente et bonne; elle bat des mains avec enthousiasme ou elle tend ses bras avec amour, et les nations comprennent alors pourquoi elle est la première entre toutes, celle-là où éclatent si soudainement les religieuses sympathies et les mouvements généreux.
Nul doute que la frégate à vapeur _le Gomer_, qui a porté en France la nouvelle du désastre et qui va repartir bientôt pour la Guadeloupe, en apprenant à ce malheureux pays la part unanime que la France prend à sa ruine, les ressources qu'elle lui consacre, n'inspire à nos compatriotes, non-seulement la confiance dans la mère-patrie, mais aussi l'énergie active qui crée avec des débris, et enfante par le travail des richesses nouvelles.
Déjà, une fois, un incendie terrible avait réduit presque entièrement en cendres cette malheureuse ville, c'était en 1780. De ses premiers décombres était sortie, plus populeuse, plus régulière, plus élégante et plus riche la ville que le tremblement de terre vient de détruire. Avec l'aide de la France, avec l'industrieuse activité de ses habitants, espérons qu'un jour une troisième ville, gardienne pieuse du tombeau où dorment la mére et l'aïeule, s'élèvera florissante et radieuse sur ces débris désolés. Les moissons ne germent-elles pas plus vigoureuses et plus abondantes au sein des terres calcinées? N'est-ce pas la loi de la nature qu'il en soit ainsi? Est-ce que la vie ne sort pas éternellement jeune et féconde des bras mêmes de la destruction et de la mort? Espérance et courage!
DÉTAILS SUR LE DÉSASTRE DE LA POINTE-A-PITRE.--MOUVEMENTS SPONTANÉS DE DÉVOUEMENT ET DE SYMPATHIE AUX ANTILLES ET EN FRANCE.
La Pointe-a-Pitre, bâtie en 1763, reçut alors le nom de _Morne Renfermé;_ dix-sept ans plus tard, un incendie la réduisit en cendres. Sur les débris de cette première ville, s'éleva bientôt une cité élégante, régulière, qui, à force de travail et d'industrie, devint bientôt la ville la plus florissante de nos colonies des Antilles. Un désastre, auquel le premier n'avait rien de comparable, vient de plonger cette ville dans le néant.
Le 8 février dernier, à dix heures trente-cinq minutes du matin, par un temps magnifique, le thermomètre ne marquant que 22 degrés, un grondement souterrain, qui ébranlait le sol avec fracas, a jeté l'épouvante parmi les populations de la Martinique et de la Guadeloupe. Cette première île, qu'un fléau semblable avait bouleversée en 1839, a peu souffert cette fois; mais la Guadeloupe, si belle, si riche, si animée, si vivante naguère, n'offre plus qu'un spectacle de ruine et de désolation; la Pointe-a-Pitre a été foudroyée en une minute, et l'incendie qui s'est emparé de ces décombres a achevé l'oeuvre de destruction et de mort; d'immenses crevasses d'où jaillissaient des torrents d'eau, de flammes et de fumée, ont englouti des milliers de victimes.
Les correspondances privées, dont la presse quotidienne a reproduit les passages les plus remarquables, essayent vainement de donner une idée de cet horrible désastre. C'est qu'en effet nulle description n'est possible en présence d'un aussi immense malheur. Nous avons lu tout ce que les journaux ont reproduit et plusieurs lettres déchirantes qui nous ont été communiquées. Ce sont des cris d'angoisse et de douleur qui ont trouvé en France un généreux écho; mais il faut renoncer à décrire de pareilles scènes, les cris et le désespoir de deux mille personnes blessées, sans famille, sans asile, sans pain, en présence de ces débris fumants, tombe immense ouverte tout à coup sous une ville entière.
Nous ne connaissons pas encore le nombre des morts; mais il s'élève certainement à plus de deux mille. On évalue à trente millions la perte des marchandises et à quarante millions la destruction des immeubles. Tous les papiers officiels, états civils, archives, actes notariés, valeurs, correspondances, tout est perdu.
La principale industrie du pays est détruite; sur cinquante-six moulins à sucre, établis aux environs de la Pointe-a-Pitre, il n'en est resté que trois; la récolte de cannes sur pied est en partie perdue; la ville du Moule détruite déplore la mort de trente habitants; les campagnes ont eu leur part de cette affreuse calamité; les bourgs de Saint-François, Saint-Anne, le Port-Louis, l'Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été renversés. La Basse-Terre, les Saintes et tous les quartiers sous le vent, ont considérablement souffert [1]; mais tout s'efface devant le désastre plus irréparable de la Pointe-a-Pitre.
[Note 1: Rapport du gouverneur de la Guadeloupe, 9 février.]
Le contre-amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, dont la résidence est à la Basse-Terre, a rempli avec énergie et avec coeur sa triste mission. Il s'est rendu aussitôt à la Pointe-a-Pitre; entouré des fonctionnaires de la colonie, il a dirigé avec intelligence, avec activité, les premiers secours, Partout il a ranimé le courage des malheureux échappés à cette tempête; il leur a parlé de la France, il leur a promis son aide toute-puissante; il a enfin rassuré l'ordre au milieu de ces tristes débris; car, il faut bien le dire, il s'est trouvé des misérables qui ont pénétré au milieu de ces ruines désolées, qui ont foulé aux pieds les morts et les blessés pour se livrer au pillage; mais, hâtons-nous de le dire, ce n'étaient ni des Français, ni des nègres; ceux-ci, au contraire, ont été admirables de dévouement, et on cite d'eux des traits touchants: un vieux nègre porte à l'offrande commune tout son pécule, une pièce de cinq sous, suppliant qu'on lui en rende deux pour acheter du pain.
«Notre infortune est grande, dit l'amiral Gourbeyre, dans une proclamation écrite sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre, mais toute ressource n'est pas détruite. Il faut sauver les récoltes encore sur pied. Dans les débris des usines abattues, vous trouverez les pièces nécessaires pour en relever quelques-unes. Réunissez vos efforts, portez-les successivement sur les moulins qui ont le moins souffert, sur ceux qui, par leur position, peuvent servir plusieurs habitations, et bientôt vos produits, livrés aux navires qui les attendent, vous donneront les moyens de traverser moins péniblement ces longs mois qui doivent nous séparer du jour où la générosité nationale viendra à notre secours. C'est ainsi que vous allégerez pour vos familles le poids de la misère que vous avez envisagée sans effroi et que vous supportez avec une noble résignation.» C'est là un beau et noble langage.
Les premiers secours sont arrivés très-rapidement de la Martinique, qui s'est émue tout entière au récit de la catastrophe. La première lettre reçue de la Pointe-a-Pitre fut lue publiquement sur la savane, devant plus de deux mille personnes: «On se l'arrachait, dit un correspondant, on s'excitait à la bienfaisance et à la générosité comme chez d'autres peuples on s'excite à la vengeance, et les résultats ont été magnifiques.» En effet, à Saint-Pierre comme à Fort-Royal, la population a prodigué d'utiles secours. Linge, vêtements, argent, vivres, chacun donnait ce qu'il avait, et des barques chargées partaient pour la Guadeloupe, par des hommes dévoués, qui allaient porter à leurs frères l'espérance et la consolation.
Le gouverneur de la Martinique, M. Duval-d'Aily, a régularisé ce généreux élan de la population; les secours ont été centralisés, une commission a été chargée de recevoir les souscriptions. Le 9 février, le contre-amiral de Moges, commandant en chef la station des Antilles, s'est rendu lui-même à la Guadeloupe, portant tous les secours en hommes et en vivres dont l'administration pouvait immédiatement disposer.
Le 10, la frégate à vapeur _le Gomer_, celle qui, en vingt jours, est venue porter la nouvelle en Europe, portait aussi sur le lieu du désastre, une grande quantité d'objets de première nécessité. «Remercions la Providence, dit le gouverneur de la Martinique, dans une proclamation du 11 février, d'avoir permis que nous pussions venir à leur secours!... En ouvrant une souscription en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe, ce n'est point un appel que je fais aux habitants, aux services publics; je ne cherche point à exciter leur sympathie; le noble et généreux élan qui s'est partout et spontanément manifesté n'a besoin que d'être secondé.»
Le maire de Fort-Royal, celui de Saint-Pierre, ont apporté dans leurs efforts un zèle et une ardeur bien dignes d'éloges. «Dans un généreux élan, dit ce dernier aux habitants, oubliant votre propre détresse, vous vous êtes hâtés de porter vos offrandes. Vivres, vêtements, provisions de tout genre ont pu être envoyés tout de suite aux victimes. Grâces vous soient rendues!»
Le gouverneur de la Guadeloupe avait écrit à celui de la Martinique, en lui annonçant la catastrophe: «Si vous êtes plus heureux que nous, envoyez-nous des vivres, du biscuit surtout, car nous n'avons pas de fours: tout est détruit. Je vous écris au milieu de 15,000 habitants qui manquent d'asile et de pain. Pressez-vous, les gens qui ont faim n'ont pas le temps d'attendre!» On le voit, à ce triste et déchirant appel, l'île entière avait généreusement répondu.
A Saint-Pierre, une commission fut spontanément désignée pour aller porter aux débris de la ville morte l'expression de la douleur générale, et connaître la nature des secours le plus immédiatement utiles, _La Doris,_ commandée par M. de Barmont, qui portait les notables habitants de Saint-Pierre, entra dans le port aux lueurs de l'incendie, «qui nous servait de phare» disent, dans leur rapport officiel, les membres de cette commission. «Jamais, ajoutent-ils, nous ne pourrons donner l'idée exacte de l'horrible destruction qui est venue, en un instant, anéantir cette belle cité... Sous ces ruines, qui fument encore, sous ces amas de pierres noircies par le feu, tachées par le sang, le tiers de la population a été enseveli... Grâces aux 500 hommes des bâtiments de guerre, que M. le contre-amiral de Moges venait de mettre à la disposition de la municipalité, on espérait retirer des ruines de nombreuses victimes qui y étaient ensevelies... L'ordre vient d'être donné à l'artillerie d'abattre par le canon les murs encore debout; cette mesure, devenue nécessaire pour assurer la vie des travailleurs, peut donner une idée des terribles effets de ce fléau. Les secours dont on a le plus pressant besoin sont les bois de charpente.»
Il y a dans cette sollicitude fraternelle de la Martinique pour les victimes de la Guadeloupe, dans cette solidarité qui semble lier aux mêmes malheurs ces deux îles jumelles, quelque chose qui émeut et qui attendrit.
La garnison coloniale a donné à l'armée un noble exemple. Les troupes se sont, d'un commun accord, mises elles-mêmes à la demi-ration, et le reste a été destiné aux malheureux. Neuf compagnies du régiment d'infanterie de marine ont envoyé 1,200 chemises et 1,500 pantalons, tant il est vrai que partout où battent des coeurs français, là est la France.
«Au moment du départ du _Gomer_, dit un correspondant, le feu continuait à réduire en cendres les débris de cette malheureuse ville; on avait retiré un grand nombre de cadavres de dessous les ruines; une goélette en avait été chargée et avait été les jeter dans le canal des Saintes.»
«La terre,» écrit M. Fayollat, attaché à la Direction des Douanes de la Guadeloupe, le 15 février, «la terre roule, depuis huit jours, comme un navire en tempête. Tout ce que les journaux vous diront sur ce terrible événement sera cent fois au-dessous de la réalité, car il faut avoir assisté à ce désastre pour en juger. Je vous écris de dessous un ajoupa de feuilles de cocotier, où je couche depuis huit jours. La secousse s'est fait sentir à Antigoa, qui est dévastée comme la Guadeloupe. Nos montagnes se sont fondues ou éboulées. Heureusement que la flotte de la station nous a porté des vivres; nous commencions à nous arracher la morue et le riz bouilli, car c'est avec cela seul que j'ai vécu pendant cinq jours; je n'ai du pain que depuis hier. Il va sans dire que j'ai perdu tout ce que je possédais, mais c'est là la moindre chose; il me reste mes quatre membres, je suis en cela plus heureux que les 3 ou 400 personnes que j'ai aidé à amputer.»
En auteur dramatique, récemment arrivé à la Guadeloupe, a écrit au rédacteur en chef du _Corsaire_ une longue lettre où les faits abondent et sont racontés avec autant de coeur que d'éloquence. C'est la seule correspondance où semble percer un blâme indirect contre les fonctionnaires de la colonie. «Mais, dit-il, l'heure de certaines actions n'est point encore arrivée. Détournons donc nos regards de quelques actes d'impéritie et d'égoïsme pour les reporter sur de beaux dévouements. Parlons du zèle et de la sollicitude des soeurs de Saint-Vincent de Paul, de ces pauvres filles dont la douleur publique est le patrimoine; parlons de l'énergie de la garnison et des braves officiers qui la commandent; parlons du noble élan du clergé de la colonie... Ce sont là, mon ami, des exemples qui oui déjà porté leurs fruits. L'émulation semble avoir gagné la colonie entière et les îles environnante... La Martinique nous est venue en aide, et, grâce à la franchise des ports, exceptionnellement décrétée par le Gouverneur, nous pourrons attendre plus patiemment.»
C'est ainsi que chaque lettre, à côté du déchirant tableau de la catastrophe, met en relief les actes de dévouement et de courage, comme un rayon de soleil au milieu de ces affreuses ténèbres.
L'émotion publique, qui a accueilli en France l'horrible nouvelle, et les cris de confiante espérance jetés vers elle par nos malheureux frères des colonies, a été aussi unanime et féconde.
Une loi portant crédit de 2.500.000 fr. a été présentée par le gouvernement à la Chambre des Députés. Mais les membres chargés de l'examen de la proposition dans les bureaux ont déclaré l'insuffisance de ce secours, et ne l'ont considéré que comme provisoire. En membre a demandé que les colons fussent dispensés du droit de mutation à raison des successions qui s'ouvriront par suite de la catastrophe. La loi a été votée à l'unanimité.
Des ordres ont été immédiatement donnés, par le télégraphe dans tous nos ports, et des navires sont en route déjà, emportant un million de rations, des médicaments et des secours de toute nature.
Mais le public, la France entière, n'avait pas attendu l'initiative du gouvernement. Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une commission, présidée par M. le ministre de la Marine, est chargée de centraliser les fonds, d'en assurer et d'en ordonner l'envoi. Le clergé tout entier a ordonné des quêtes paroissiales. Les élevés des écoles publiques ont réuni aussi leurs efforts; ceux du collège de Henri IV qui comptent parmi eux beaucoup de jeunes gens appartenant aux colonies, et qui, les premiers, ont conçu cette heureuse pensée, ont voulu, par un sentiment plein de délicatesse, que la quête n'eût lieu que parmi les élèves appartenant à la métropole. La garde nationale, qui, en toute circonstance, s'inspire des généreux instincts du pays, est allée au-devant de cette grande infortune. Le _reliquat_ des caisses de compagnie, qui, au moment des élections, sert à réunir autour d'un banquet d'adieux de joyeux convives, est cette fois consacré avec joie à une belle et bonne action. L'armée obéit à cet entraînement généreux: déjà plusieurs corps ont demandé au ministre l'autorisation de consacrer à cette largesse nationale une partie de leur solde.