L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843

Part 7

Chapter 73,687 wordsPublic domain

Les deux paysages de M. Karl Girardet, _les Bouledogues_ de M. Buisson, _la Marine_ de M. Morel-Fatio, _la Jeune fille et le Serin_, de M. Caminade, _l'Enfant et le Chien_ de M. Gué, le _Charles-Quint_ de M. Coulon, et surtout le précieux petit tableau de _Nature morte_ de M. Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses fonds pour 1845.

PARIS AU CRAYON.

Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue. Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!

Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara, dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.

La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide; dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.

Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment, royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe. L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine, sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.

Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq livraisons, intitulé _Paris_. C'est la physiologie permanente de la capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue, vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.

Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal de Paris.

C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs, ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal, c'est Paris volant.

Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de croire que sa réputation est la plus considérable des réputations usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie, ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit quand même.

Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée, découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter, avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses. Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit littéraire en France.

Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères, passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris, ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie, artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique maxime _castigat ridendo_, qui ne se lit plus maintenant ni sur la couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.

Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.

La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus d'enfants!

Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette, voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre que ce _penseur profond_ tient à la main avec tant de componction, vous n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double personnification du carnaval actuel.

Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le _vieux monde_: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé _cherre_? Ce sont les _Poésies légères_ d'un auteur bien connu. Si la corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.

Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui, passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par lui-même. Que peut-on inventer après cela?

--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui, dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie. Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans un article imprimé dans la revue qui a pour titre _Le Cabinet de l'Antiquaire_ Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.

Correspondance.

RÉPONSES.

Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin d'économiser le temps.

_A M. P. L., rue du II._--La critique est juste, et nous en tiendrons certainement compte.

_A M. D., boulevard Saint-Martin._--Mille remercîments; les sujets indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains numéros.

_A M. R., d'Orléans._--En aucune manière, notre résolution à cet égard ne changera point.

_A un anonyme._--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: _Notre but_. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons besoin de bienveillance et d'encouragements.

_A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de Saint-Quentin._--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M. O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le faire.

_A M. Pr._--Jamais, Monsieur. Quelle idée!

_A M. V._--Si nous suivions le conseil de M. V., _l'Illustration_ n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne sommes au service d'aucun parti.

_A Madame ou Mademoiselle E. N._--Nous ferons part de l'observation très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui répondre directement.

_A M. J, d'Amiens._--Il est impossible de trouver un titre qui satisfasse tous les esprits. Le mot _Illustration_ indique notre projet de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures, par exemple, _illustraient_ les manuscrits. Le mot _journal_, qui vient ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils, les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement rétrospectif.

_A M. Ch. G._--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus favorable.

_A M. M. de L._--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt. Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont sur le théâtre des événements.

_A M. de B._--Les portraits demandés paraîtront en avril.

_A M. S. M._--Oui, le 25 mars.

_A M. Am._--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant. L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que nous ne faisons.

_A un anonyme de Caen._--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public. Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être permis d'exercer sur les lecteurs.

Bibliographie

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS

_N. B,_ En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger. Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons, une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique; car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une impulsion contraire, _l'Illustration_ annoncera, en les analysant,--dans le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers, d'être connus, lus et médités.

_De la Puissance américaine_. Origine, institution, esprit politique, ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52 feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.

Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des populations diverses qui composent la fédération des États-Unis, l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales, industrielles.

Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre. A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M. Poussin publie trois documents importants: la déclaration d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des États-Unis.

Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute, indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M. Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive, son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice.

Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique, l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années, non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de l'Angleterre.

_La Polynésie et les îles Marquises_: voyages et marine accompagnés d'un voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des _Etudes sur les Réformateurs_. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.