L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843
Part 6
--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables, toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom. Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache. J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions... Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades: «Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre, le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais. Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:
DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?
PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des pratiques.
DESNOUES.--Comment cela?
PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine, il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi, il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»
DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin de tout le monde.
PIERRE.--Juste.
LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine, sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.
DESNOUES.--Voyez-vous le madré!
PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à me payer.
DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.
PIERRE.--A quoi donc?
DESNOUES.--C'est un taureau.
PIERRE.--Regarde mes bras!
DESNOUES.--C'est un sorcier.
PIERRE.--Tu crois à cela, toi?
DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans, il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour s'acquitter.
PIERRE.--Elle serait venue sans lui.
DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.
PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me paiera le surplus, ou nous verrons.
DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?
PIERRE.--On s'entend.
DESNOUES.--Tiens, justement le voici.
PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...
C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.
PIERRE.--Je ne trouve pas cela.
M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.
PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.
M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.
PIERRE.--Ni vous non plus.
M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!... Mais tu vas me payer ce que tu me dois.
PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?
M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs de visite?
DESNOUES (_bas à Pierre_).--Prends garde!
PIERRE.--Laisse donc... (_A M. Laroche._) Oui, mais vous me devez dix écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.
M. LAROCHE (_avec colère_).--Paie-moi d'abord.
PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la peine; mon argent n'aime pas les voyages.
M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin?
PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.
M. LAROCHE.--Prends garde à toi!
PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort. J'irai devant la justice, je lèverai la main...
M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever aussi...
Et il courut sur le charron.
PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...
Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M. Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras pas!...
La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M. Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son établi...
PIERRE.--Vous me faites mal.
M. LAROCHE.--Je le sais bien.
PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours!
M. LAROCHE (_à Desnoues_).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (_A Pierre, le frappant._) Me paieras-tu?
PIERRE.--Au secours!
Je me débattais dans mes ronces.
M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
PIERRE.--Lâche!...
M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme!
M. LAROCHE.-Paie.
PIERRE (_d'une voix éteinte_).--Voici l'argent.
M. LAROCHE.--Où?
PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez...
M. LAROCHE (_le lâchant et prenant l'argent._).--A la bonne heure, le voilà raisonnable.
PIERRE (_se laissant tomber sur une chaise_).--Je suis à moitié mort.
Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange, et je dirai presque la plus comique du monde.
M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et, passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre garçon, comme te voilà arrangé!
PIERRE.--Je n'en puis plus.
M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites chauffer de l'eau.
PIERRE.--Ah! mon front!
M. LAROCHE (_l'examinant_).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses.
PIERRE.--Ah! mes reins!
M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de bien... Pauvre Pierre!
PIERRE.--Aie!... aie!...
M. LAROCHE (_vivement_).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!
LA MÈRE GALLOIS (_à part_).--Il est bon au fond.
M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (_Ils le mirent au lit._)
M. LAROCHE.--Es-tu bien?
PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille, je suis là.
PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.
PIERRE.--Non, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et il s'éloigna.
DESNOUES (_à Pierre_).--Eh bien! Pierre?
PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en fluxion de poitrine.
M. LAROCHE (_revenant_).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est deux francs.
PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?
M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?... Adieu!... adieu!
Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot, un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue, malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui. J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!
--Comment?
--Il l'apprit!... on le lui dit!
--Qui donc?
--Moi!
--Vous!...
--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M. Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau, et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive! La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri, qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc! reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je, frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir! Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être. Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue, je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et, pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...
«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne l'enfant.
--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M. Laroche.
--Prononcez donc!
J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...
--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!
--Pourquoi?
--Je ne le dois pas!
--Pourquoi?
--Pourquoi! je ne suis pas médecin!
Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et marchant à moi les yeux étincelants:
«Qui êtes-vous donc?» me dit-il.
Je palis; son regard était un arrêt de mort.
«De quel droit m'interrogez-vous?
--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?...
Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que suspect... Un mot, et j'étais condamné.
«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous n'osez l'avouer?»
Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.
«Puisque vous la reniez!...
--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas insulter mon maître!
--Son maître!... Il sert un roi.
--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...
A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt!
--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place est auprès d'elle Je suis prêtre!.................
Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai! quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard je m'arrêtais au pied de l'échafaud.
«Mais, comment donc vivez-vous?»
A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie, de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre. Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize... quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur; et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé, et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un verre, sans que ma main tremble en le portant.
Il prit la bouteille:
A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien, je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon hôte!
E. Legouvé.
Miscellanées
EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS.
Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle.
Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que par le petit nombre de peintres en France à cette époque.
La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays.
La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste, leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa protection, nous devons citer _Xavier Leprince_, qui lui dut une partie de ses succès.
Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du public.
Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris, cette part honorable de l'héritage paternel.
Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents, MM. Taylor et de Gassaud.
M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné.
De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers.
Les principales sont: _Daphnie et Chloé_ d'Hersent, le _Zéphyr_ de Prud'hon, Sapho de Gros, la _Sainte Anne et la vierge_ de Léonard de Vinci, gravées par Laugier; _la psyché_ de Prud'hon, gravée par Müller; _la Justice et la Vengeance divine_ de Prud'hon, gravée par Gelée: _Neptune et Amphitrite_ de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le _Convoi d'un aîné de famille_ de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque exercice.
Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a été aussi brillante que celle de 1845.
Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.
Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.
Nous avons particulièrement remarqué la _Satisfaction_, jolie composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.
_Le Marécage_, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint, bien composé et d'un aspect délicieux.