L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843

Part 5

Chapter 53,790 wordsPublic domain

Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job, Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce, château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant domicile.

Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme, un riche marchand, une bonne ville.

Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;

Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui, au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est ceci? dit-il:

. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit, Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit; La lueur des festins blesse leurs jeux sévères; Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!

Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:

Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre. Va-t'en, chien!

s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois, c'est Job lui-même qui prend la parole:

De mon temps, dans nos fêtes, Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor, Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or, S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons Éclataient; on voyait se lever les barons; Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire, S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire, Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu, En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu.

Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et ce vieux lion

Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.

Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!

Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.

C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.

Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se laisse pressentir.

Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir, en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze ans, le mystérieux inconnu.

Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison: l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant, il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que Fosco?--Tu le sauras ce soir.»

Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi! il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:

Vois-tu, ma Régina, cette noble figure Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné. Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse. Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse Même quand il dormait, je lui parlais souvent; Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde. Il bégayait déjà les mots dont on sourit; Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit. Il me connaissait bien! . . . . . . . . . Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère, Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère, Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi! Ou me te prit. . . . . . . . . .

Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen d'éviter sa fureur, c'est de fuir.

Mon donjon communique aux fossés du château; J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .

Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez, dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs _ad hoc_ et ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.

Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:

J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!

Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela! Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:

.... L'empereur met le pied sur vos tours, Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.

Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton insolence!

Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!

--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job, en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.

Alors Barberousse se penchant vers Job:

.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu vas chaque nuit.

Nous avons vu _l'aïeul_, puis le _mendiant_, il nous reste le _caveau_. Descendons-y, il est temps.

Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.

Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?

A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara; oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job, ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:

Tu vas le voir aussi; C'est lui qui va venir te poignarder ici. C'est Otbert!

Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.

Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.

Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:

.... Une fureur jalouse. Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.

A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse d'aujourd'hui.

Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait naître parmi ses auditeurs.

Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé, femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de composition, voilà pour le fond des choses.

Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle, elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à l'âme. Dans _les Burgraves_, cette faculté descriptive se manifeste abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que _les Burgraves_ se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du sublime et entre chez son voisin.

Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui convenaient peu.

Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo. Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de violence sauvage qu'il demande.

On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon? ----------------------------------------------------------------------

Le curé médecin.

(Suite et fin.--Voyez p. 2.)

Un matin, j'étais enfermé avec _l'Imitation de Jésus-Christ_, quand j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi! monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte; vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants, qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir, et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit; et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant: «Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte, mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté, lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner, et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village. Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature, perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage: Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien, c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant ces mots, elle baisa mes mains avec transport.

J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle, fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances, j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible. Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi? je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et j'espérais.

Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire, aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.

--Combien vous dûtes être heureux!