L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843

Part 4

Chapter 43,731 wordsPublic domain

«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution, et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: _Vertu, ne serais-tu qu'une chimère!..._ J'arriverai enfin à l'administration françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas! comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état! comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais tirer de mon ouvrage.

Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables; mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des ennemis implacables ont dévasté et dépouillé.

Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse.

PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris. Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les chassèrent.

Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus universellement adoptées.

ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage, durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius, réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur... Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation, avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque, depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton.

BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards, après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs.

Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées, le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger des fers.

Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses, quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses vassaux.

UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes. Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce caractère inflexible.

Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion. Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel, le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé. Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un fourbe, il veut tromper!

Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit _Arrigo Il Bel Messere_. Arrigo, descendant de _Ugo_,. respecté de ses peuples, craint de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les autres pays du continent.

GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité, chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou suprême magistrature, composée de douze membres.

Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091 le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient estimer par leur sagesse.

Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves, étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano. Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition; leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de _judice_ prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son caractère.

Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la principale objection.

D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane, chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.

Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient, et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient le titre de _tutor Corsicæ_. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde, marquise de Toscane, s'intituler _tutor Corsicæ_, cependant elle n'y avoit certainement aucune autorité.

L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si foibles fondements.

Théâtres.

THÉÂTRE FRANÇAIS.--_Les Burgraves_, trilogie en vers., par M. Victor Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.

Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef. Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible _Burg_, l'ont occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus, Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des seigneurs de la première jeunesse.

De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!

Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la mollesse et de la volupté.

Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve, et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.

Est-ce le cliquetis du fer et le _hurrah_ des combattants qui résonnent maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits enflammées, c'est pour s'élancer de son _Burg_ sur la campagne, comme un oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières, enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre décadence.

Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!

D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce _Burg_ fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme? Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides, et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés. Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.

C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous n'avez pour ennemi qu'une femme;

Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!

Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.

Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert; c'est un capitaine d'aventures,

Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice, Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.

Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine, dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi, Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et discret.

--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;

. . . Mais, moi, je ne verrai Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.

Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient immobile.

Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de Régina.

La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto, ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.

Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme. Donato fut préféré:

Les amants se cachaient dans un caveau discret, Dont l'entrée inconnue était leur doux secret. C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie, Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.

Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide, il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!

Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas, en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.