L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843

Part 3

Chapter 33,659 wordsPublic domain

_Milianah_ a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60 de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer. Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination romaine, Milianah, l'antique _Miniana_ par sa position centrale au milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre; deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège, distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives, qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel.

_Tenès_ est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a dit en parlant de Tenès:

Tenès, Ville bâtie sur du cuivre, Son eau est du sang, Son air est du poison; Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit dans ses murs.

_Ces lignes riment en arabe_.

Tribunaux

McNAUGHTEN.--MONTÉLY.--LES BURGRAVES.

L'attentat mystérieux de McNaughten est expliqué maintenant. Les débats qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres audiences des 3 et 4 mars ont prouvé jusqu'à l'évidence que l'assassin de M. Drummond ne jouissait pas, au moment où il a commis son crime, de l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnête tourneur, tourneur lui-même, McNaughten avait mené, jusqu'à ce jour, une conduite exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents maux de tête. Il y a un an environ, il se persuada qu'il était persécuté par des ennemis qui en voulaient à ses jours. Il s'en plaignit vainement à son père, à ses amis et à toutes les autorités de Glasgow, sa ville natale, aux shérifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont venus à Old-Bailey le déclarer sous la foi du serment On le traita de visionnaire, de fou, et on ne l'écouta pas. Alors, il quitta Glasgow, il s'enfuit à Liverpool, à Édimbourg, à Boulogne, à Londres; mais partout ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne guérissait pas son imagination malade. Enfin, résolu de mettre un terme à cette persécution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu que M. Drummond était le général en chef de l'armée ennemie, il a tiré à bout portant, le 2 janvier dernier, à l'infortuné secrétaire de sir Robert Peel, un coup de pistolet chargé à balle (voir le premier numéro de _l'Illustration_, page 6.)

Les médecins chargés de faire un rapport sur l'état des facultés intellectuelles de l'accusé ont tous déclaré que McNaughten était atteint d'aliénation mentale.

Le solicitor-général s'est alors empressé d'abandonner l'accusation, et le jury a rendu, sans même délibérer, un verdict d'acquittement. McNaughten sera probablement enfermé, comme Oxford, l'assassin de la reine, dans une maison de fous. Il a écouté avec l'impassibilité la plus complète ces débats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale. La réponse du jury n'a pas même paru l'émouvoir. La gravure ci-jointe le représente à la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au moment où, après la lecture de l'acte d'accusation, il répond au greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer à nos lecteurs Français les différences matérielles qui distinguent la cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur le _bench_ (le banc, ou le siège des juges), sont assis le président de la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats inférieurs, le lord maire, les shérifs, les aldermen. En face du _bench_ est la _barre_ (en anglais, _bar_), petite tribune communiquant par un escalier dérobé avec la prison de Newgate; la table des _counsels_, conseils de la couronne, ou défenseurs des accusés, autour de laquelle viennent s'asseoir les membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le _bench_ et le _bar_. Les jurés sont placés sur deux rangs dans la tribune voisine du _box_, espèce de petite chaire où les témoins prêtent serment en embrassant la Bible, et sont _examines_ et _contre-examinés_ par les conseils de la couronne et les défenseurs des accusés. En face du jury, une autre tribune renferme les _reporters_, ou les journalistes. Quant au public privilégié ou non privilégié, il occupe des espèces de loges situées au-dessus ou de chaque côté de la barre; pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling à l'_ouvreuse_.

Malheureusement ce n'était pas un fou que la Cour d'assises d'Orléans jugeait la semaine dernière, mais un misérable qui avait assassiné lâchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de 5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec détail les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des débats, Montély a changé subitement de système de défense; il a tout avoué, sauf l'assassinat, et il persiste encore à soutenir que Rosselier s'est donné lui-même la mort. Déclaré coupable par le jury sans circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine capitale. D'abord, avant que l'arrêt fût prononcé, il avait dit que la mort lui ferait plaisir: mais cédant aux sollicitations de l'un de ses dent défenseurs, il s'est décidé à signer son pourvoi en cassation.--Pendant ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la justice humaine a prononcé, un arrêt irrévocable, et que la clémence du Roi peut seule aujourd'hui épargner dans ce monde la vie du condamné.

De la tragédie réelle, passons sans transition à la tragédie imaginaire; oublions et McNaughten et Montély, pour nous occuper un instant de mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif désir de commettre un assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours précédés d'un prologue moins grave, joué, en guise de réclame, devant les tribunaux civils. Nous avons raconté dans notre précédente revue comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'était crue obligée d'intenter un double procès au Théâtre-Français et à l'auteur des _Burgraves_. Le tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le Théâtre-Français, et s'était déclaré incompétent sur cette dernière action, parce qu'en vertu d'une clause insérée dans tous les engagements des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement à la décision du conseil judiciaire du Théâtre-Français. Appel interjeté par mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirmé ce jugement.

Tout n'est pas fini cependant.

Restent encore trois procès à juger.

1° Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo;

2º Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Théâtre-Français. Le jour de la première représentation des _Burgraves_, l'affiche annonçait que les _entrées de faveur étaient généralement suspendues_, mais que, cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frappé de cette étrange contradiction, M. Ch. a fait plaider en référé que les représentations d'un théâtre subventionné par l'état devaient être publiques, et que le directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait généralement toutes les entrées de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le président Perrol s'est déclaré incompétent; mais M. Ch. ne se tient pas pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil.

Ces deux procès se termineront probablement la semaine prochaine, et nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue.

Quant au _troisième_, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est pas de notre compétence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu illustré aux pages suivantes.

MANUSCRITS DE NAPOLÉON (I).

Dans le premier numéro de l'_Illustration_, nous avons annoncé à nos lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux, ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de cette exposition.

M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la _Revue des Deux-Mondes_ (2), par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver jusqu'à lui.

A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire, comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: _Correspondance avec le premier consul_; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: _A remettre au cardinal Fesch, seul_. Cette boîte, ficelée et cachetée aux armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.

Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu. Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres. Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton, n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe. C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon renfermés dans le carton du premier consul.

M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus importante.

L'_Histoire de Corse_, qui commence cette série, est de toutes les productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus. Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet de la perte supposée de cet ouvrage:

«Les noms (3) de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon, dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.»

Lucien était dans l'erreur.

Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et annotés.

(1) La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite. (2) _Revue des Deux-Mondes_, numéro du 1er mars 1842. (3) Mémoires de Lucien Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92.

Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont encore annexées au manuscrit de l'_Histoire de Corse_. Cet homme extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation.

Dans les _Lettres sur l'Histoire de Corse_, on trouvera déjà les germes du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une grande nation.

LETTRES SUR LA CORSE A L'ABBÉ RAYNAL.

LETTRE PREMIÈRE.

Monsieur,

Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes, même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace. Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale, ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes; il n'est plus de mer qui nous sépare.

Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme! homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le roi de la nature.

A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression, l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr, Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation, soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans lui donner l'idée de les franchir.

Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh! l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!

Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître, les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington, on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs qui figurent dans l'histoire de Corse.

Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée. Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.»